Bonne feuille

Lucien Descaves, grand conteur de la Commune de Paris

le 22/12/2021 par Maxime Jourdan
le 26/02/2020 par Maxime Jourdan - modifié le 22/12/2021
Photo de Lucien Descaves, Agence Rol, 1926 - source : Gallica-BnF
Photo de Lucien Descaves, Agence Rol, 1926 - source : Gallica-BnF

Philémon, Vieux de la vieille est peut-être le « grand roman » écrit sur les événements de La Commune – et surtout, sur leurs conséquences. Paru en 1913, il restitue plus de quarante ans plus tard l’itinéraire de ceux qui ont vécu la dernière révolution en France.

Publié pour la première fois en 1913, Philémon, Vieux de la Vieille est un livre hybride, conformément à la volonté de son auteur, Lucien Descaves. Se présentant comme un roman, Philémon se révèle vite un authentique livre d’histoire.

Durant une décennie, Descaves a en effet compulsé des documents de toutes natures (manuscrits, correspondances, journaux) et interrogé les survivants de la Commune afin de livrer au plus près la vie qu’ils ont menée : la joie de l’insurrection, l’exil forcé, puis l’amertume du retour.

Avec l’aimable autorisation des éditions La Découverte, nous publions un extrait du texte introductif à l’ouvrage et à la vie de Lucien Descaves, rédigé par l’historien de la Commune Maxime Jourdan.

Ses contemporains se sont plu à y voir « une sorte de prédestination » : Lucien Descaves est né à Paris le 18 mars 1861, soit dix ans, jour pour jour, avant le déclenchement de la révolution communaliste. À la vérité, rien ne le prédisposait à se faire le chantre de ce vaste mouvement insurrectionnel : ni le modérantisme politique familial, ni les impressions éparses et frivoles que le gamin d’alors a conservées de l’Année terrible.

Issus de la petite bourgeoisie artisanale et commerçante, ses parents ont fait un mariage d’inclination et se sont établis au Petit-Montrouge, fraîchement annexé à la capitale. Son père, graveur en taille-douce, burine du matin au soir, cependant que sa mère, assise à son côté, lui donne lecture du journal ou de ses auteurs favoris. C’est dans ce climat serein que s’écoule, heureuse, l’enfance du petit Lucien, au cœur de ce pittoresque XIVearrondissement auquel il restera fidèle sa vie durant.

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EN SAVOIR PLUS

Après des études inachevées à l’école Lavoisier, où lui est dispensé un enseignement essentiellement commercial, il entre en apprentissage à la banque Lehideux en 1878 puis, l’année suivante, comme employé au Crédit Lyonnais. L’adolescent s’ennuie ferme à son poste. Féru de littérature, admirateur de Zola, des Goncourt, de Huysmans, il rêve de mettre ses pas dans les leurs. Sitôt finie la journée de bureau, il s’empresse de regagner son domicile et, soir après soir, mois après mois, affûte sa plume. En septembre 1882 paraît son premier recueil de nouvelles, Le Calvaire d’Héloïse Pajadou, chez Kistemaeckers, l’éditeur des naturalistes.

Deux mois plus tard, le 13 novembre, il est appelé sous les drapeaux. Pendant quatre interminables années – c’est, à l’époque, la durée du service militaire –, l’aspirant-romancier va faire de nécessité vertu : il aiguise ses facultés d’observation et ses capacités d’analyse en consignant dans ses tablettes les réflexions que lui inspirent les turpitudes de la vie de caserne.

Le 20 septembre 1886, le voilà rendu à la vie civile. De retour dans ses foyers, il confère avec son père de son avenir, qui lui paraît des plus incertains. Il décide néanmoins de persévérer dans la voie des lettres et de tenter sa chance dans le journalisme. La fortune, dit-on proverbialement, sourit aux audacieux : le 2 janvier 1887, il est introduit dans le Saint des Saints de la littérature, le Grenier d’Edmond de Goncourt ; le 20 janvier, nanti de la recommandation d’Alphonse Daudet, il est engagé au Petit Moniteur universel.

Quelque prometteurs que soient ses débuts, Descaves n’est connu que de cercles fort restreints. Le jeune écrivain ronge son frein ; résolu à « crever le plafond », il opte pour le coup d’éclat : le 18 août 1887, dans le supplément littéraire du Figaro, il cosigne une violente diatribe contre Émile Zola et son dernier roman, alors en cours de publication. Le « Manifeste des Cinq » contre La Terre – tel est le nom qui fut, en un tournemain, attribué à ce factum – reproche véhémentement au maître de Médan d’avoir chu dans l’obscénité, qui pis est par esprit de lucre. S’ensuit une campagne de presse hostile aux impudents disciples. Peu chaut à Descaves qui, en sortant de l’ombre, est arrivé à ses fins.

« Un peu d’histoire littéraire - Le Manifeste des “Cinq” contre La Terre », La République, novembre 1929

S’il goûte la soudaine notoriété, il la sait précaire ; tandis que ses détracteurs le raillent ou le fouaillent, il s’affaire à la rédaction d’un roman dont ses souvenirs de régiment lui fournissent la matière : Sous-Offs paraît le 7 novembre 1889. En des termes d’une crue nudité, il y flétrit le régime débilitant de la conscription et, plus généralement, les tares et les vices de la grande muette. Dans une France traumatisée par la défaite de 1870, hantée par le désir de revanche, son pamphlet antimilitariste provoque un scandale national.

À la demande du ministre de la Guerre, des poursuites sont engagées contre le livre de Descaves dès la mi-décembre. Sans atermoyer, le monde des lettres se mobilise. Le 24 décembre, cinquante-quatre écrivains, « sans distinction d’opinions politiques ou littéraires », font insérer dans Le Figaro une protestation, dont voici l’épilogue :

« Depuis vingt ans, nous avons pris l’habitude de la liberté. Nous avons conquis nos franchises. Au nom de l’indépendance de l’écrivain, nous nous élevons énergiquement contre toutes poursuites attentatoires à la libre expression de la pensée écrite.

Solidaires lorsque l’Art est en cause, nous prions le gouvernement de réfléchir. »

« Une protestation », lettre de soutien à la faveur de Lucien Descaves parue dans Le Figaro, décembre 1889

Le parquet fait la sourde oreille. Le 15 mars 1890, Descaves et ses éditeurs comparaissent devant les assises de la Seine, où ils doivent répondre des chefs d’accusation d’injures à l’armée et d’outrages aux bonnes mœurs. À l’issue de l’audience, le jury ayant répondu négativement à toutes les questions qui lui ont été posées, la cour déclare les prévenus renvoyés des fins de la plainte.

Apothéose que cet acquittement ? Plutôt victoire à la Pyrrhus. Lors même que sa renommée s’étend au-delà des frontières, Descaves entre en pénitence : non seulement il est congédié du Petit Moniteur, mais les portes des journaux se ferment devant lui. Durant près de trois ans, il doit vivre de ses droits d’auteur, sensiblement accrus, il est vrai, par le tollé qu’a soulevé Sous-Offs.

Pour autant, il ne cède pas au découragement. Et ne désarme pas. Il se rapproche des milieux anarchistes, fraie avec Georges Darien, Jean Grave, Félix Fénéon et collabore activement à L’Endehors de Zo d’Axa. Il découvre les prolétaires, les humbles, les réfractaires, pour lesquels il manifeste sa sollicitude. Plus libertaire qu’anarchiste, plutôt sympathisant que militant patenté, Descaves ne se montre pas moins sincère dans ses indignations.

Le 28 septembre 1892, sa consœur et amie Séverine lui soumet une proposition susceptible de le tirer d’embarras ; après l’avoir avisé de la naissance d’un nouveau quotidien, auquel elle prête son concours, elle se propose de le mettre en rapport avec son fondateur. Joignant l’acte à la parole, elle le conduit le soir même dans les bureaux de Fernand Xau, le rédacteur en chef du Journal. Séance tenante, Descaves est embauché. Année charnière que 1892, voyant le publiciste au rancart à la fois quitter le purgatoire et s’éveiller à la question sociale.

« Une loi débile », article féroce de Lucien Descaves paru dans les pages du Journal, juillet 1905

Toutefois, c’est un événement inopiné et plus tardif qui bouleverse son existence et détermine sa vocation : lors d’un dîner à Montmartre le 29 décembre 1895, il fait la connaissance de Gustave Lefrançais. Entre l’homme de lettres dans la force de l’âge et l’ancien membre de la Commune quasi septuagénaire, l’entente est immédiate, la complicité naturelle. Elles découlent d’une communauté de vues mais aussi d’une affinité entre deux caractères réputés difficiles.

Cette rencontre agit sur Descaves comme une révélation et achève sa conversion. Non content de regarder le vieux révolutionnaire comme un « directeur de conscience », il trouve en lui un « second père » qui lui « ouvr[e] les yeux sur un monde inconnu ». Un monde peuplé d’anciens insurgés, probes et désintéressés, avec lesquels il a tôt fait de se lier d’amitié et qu’il ne manque jamais une occasion de consulter, comme autant de livres ouverts.

Ce qui, hier encore, n’était qu’un simple attrait s’est mué en une passion ardente. Avec la ferveur du converti, Descaves se consacre à l’étude du mouvement communaliste et collectionne indistinctement tout ce qui s’y rapporte : ouvrages et périodiques, manuscrits et correspondances, gravures et peintures, photographies et bibelots en tous genres. D’autant plus grand est son enthousiasme et d’autant plus fiévreuse son activité qu’il a sur le métier un roman pivotant autour du renversement de la colonne Vendôme par la Commune.

Délectable ironie qui voit Lefrançais arracher un temps Descaves à ses absorbantes occupations... Le 9 octobre 1897, l’auguste vieillard annonce, tout guilleret, à son émule et cadet la parution prochaine d’un nouveau titre, dont son ami Ernest Vaughan sera le directeur et lui, le caissier : L’Aurore. Lefrançais arrange une entrevue avec Vaughan, qui aimerait compter l’auteur de Sous-Offs parmi ses collaborateurs. Telle semble être la force de persuasion des deux compères que Descaves accepte sans barguigner.

« Valet de pieds », chronique de l’actualité des théâtres par Lucien Descaves, L’Aurore, février 1898

Quelques semaines plus tard, il se jette dans la mêlée et rompt des lances en faveur du capitaine Dreyfus. Hélas, passé l’onde de choc de « J’accuse... ! », L’Aurore bat de l’aile. La vérité n’enrichit pas toujours, il s’en faut, celui qui la fait sourdre et triompher. En mars 1900, Vaughan doit, la mort dans l’âme, remercier sa rédaction. Le même mois, l’Académie Goncourt est portée sur les fonts baptismaux. Le 7 avril, Descaves est élu au dixième couvert de cette institution promise à une belle fortune et dont il sera, jusqu’à la fin de ses jours, un juré particulièrement influent.

Cruciale et décisive apparaît l’année 1901, doublement marquée du sceau de la Commune. Descaves publie La Colonne, roman restituant admirablement l’effervescence du printemps 1871 et peignant, en une suite de tableaux hautement expressifs, la physionomie du peuple de Paris. Cependant, cet événement est assombri par la perte de son « père adoptif ». Le 16 mai – jour anniversaire de la chute de la colonne Vendôme –, Lefrançais succombe à une nouvelle attaque de paralysie. Le 19 mai, le cortège funèbre s’ébranle en direction du Père-Lachaise ; par un heureux hasard, l’incinération coïncide avec le pèlerinage annuel au mur des Fédérés. Comme si le vieil insurgé, dont la fidélité était l’une des vertus cardinales, n’avait pas voulu manquer cet ultime rendez-vous avec ses anciens frères d’armes...

Avant d’exhaler son dernier soupir, Lefrançais a institué Descaves exécuteur testamentaire, lui confiant le soin de trouver un éditeur à ses Souvenirs d’un révolutionnaire. Endeuillé, le fils spirituel ne vit pas moins cette responsabilité comme un honneur insigne. Il s’acquitte de son devoir consciencieusement, dévotieusement même ; révise le texte, lui donne une touchante préface, où percent à chaque ligne la gratitude, l’admiration, le dévouement et, à la fin de mai 1902, le fait paraître.

« Gustave Lefrançais », notice nécrologique parue à la suite du décès de Lefrançais, L’Aurore, mai 1901

Désormais « orphelin », Descaves se perçoit tout à la fois comme légataire et dépositaire : légataire d’un héritage moral et politique qu’il lui revient de faire fructifier ; dépositaire d’une foi et d’un idéal qu’il lui incombe de propager. Il se sent investi d’une mission impérieuse consistant, d’une part, à approfondir la connaissance historique de la Commune ; d’autre part, à honorer sa mémoire et celle de ses combattants. À cet égard, le décès de Lefrançais a revêtu pour lui les atours d’une douloureuse épiphanie : il a remarqué, amer et contristé, combien dérisoire était l’écho rencontré par sa disparition ; corollairement, il a pris conscience que la camarde, en ce siècle vagissant, fauchait sans répit les « Vieux de la Vieille », les ensevelissant dans l’oubli impitoyablement.

Descaves le sentait confusément ; dorénavant il le sait : le temps presse, il faut se hâter. Sans plus attendre, il s’attelle à l’exécution d’un projet mûri de longue date et lui tenant particulièrement à cœur : l’écriture d’une histoire de la proscription communaliste, des lendemains de la Semaine sanglante à l’amnistie de 1880. L’idée lui est venue en devisant avec Lefrançais, qui lui a maintes fois narré ses tribulations d’exilé et, ce faisant, a piqué sa curiosité. Il s’est alors enquis de la littéra- ture existant sur le sujet, l’a dévorée incontinent et, la jugeant étique autant que fragmentaire, s’est forgé une conviction : il y a une évidente lacune historique à combler1. Il s’est encore affermi dans son dessein après le trépas de Lefrançais : de son mentor il a en effet hérité un manuscrit inédit sur ses années d’exil en Suisse ; texte inachevé certes, néanmoins prodigue d’informations dont il entend tirer le meilleur parti.

En juillet 1903 se produit un rebondissement. Et non des moindres. Descaves publie, dans Les Annales de la Jeunesse laïque, un article au titre aussi déroutant que son contenu : « Préface aux Épaves ». Après en avoir évoqué la genèse, il y manifeste sa volonté d’édifier une Histoire de la proscription communaliste, pensée comme « générale », c’est-à-dire englobant, outre la Suisse, l’Angleterre, la Belgique, les États-Unis et l’Alsace. Au point de vue de la méthode, il s’inscrit ouvertement dans le sillage de Jules Michelet, dont la lecture du Cours professé au Collège de France à la veille des événements de 1848 a été pour lui « un trait de lumière ». Aussi, sans le moins du monde négliger l’écrit, sa dilection va-t-elle nécessairement à la tradition orale chère à l’historien du peuple.

Au moment de conclure sa « préface », Descaves annonce tout à trac qu’il a mené à terme son enquête, mais encore fini de rédiger son ouvrage, lequel a donc pour titre Les Épaves.

Le lecteur ainsi tenu en haleine s’attend logiquement à une apparition imminente et... rien. Aucune publication pouvant s’apparenter, de près ou de loin, au programme tracé par Descaves ne voit le jour. À tout le moins pendant dix ans. Le 20 mai 1913, en effet, paraît chez Paul Ollendorff un « roman » intitulé Philémon, Vieux de la Vieille.

Mais alors, que sont Les Épaves devenues ? Échouées au fond de quelque tiroir ? Non. Consumées dans quelque foyer de cheminée ? Pas davantage. Descaves n’a jamais abandonné la partie. En revanche, il n’a cessé de revoir ses plans : il a biffé, refondu, amendé ; et, après force détours et moult circonvolutions, Les Épaves se sont métamorphosées en Philémon.

Philémon, Vieux de la vieille - Roman de la Commune, de l’exil et du retour de Lucien Descaves, vient d’être réédité aux éditions La Découverte.

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