Chronique

Le scandale Mademoiselle de Maupin, roman des « monstrueuses rêveries »

le 01/02/2022 par Emmanuelle Retaillaud
le 04/03/2021 par Emmanuelle Retaillaud - modifié le 01/02/2022

Paru pendant la Monarchie de Juillet, le célèbre roman de Théophile Gautier fut jugé « immoral » par une partie des lecteurs d’alors. Il est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature française, de même que l’une des premières manifestations d’un art queer.

Publié en décembre 1835, le roman de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, fait un peu figure aujourd’hui d’œuvre « queer » avant la lettre : il narre l’envoûtante histoire d’un jeune homme, d'Albert, qui, sans attirance pour les types féminins de son époque, se résigne à prendre pour maîtresse une jeune femme qu’il n’aime pas, Rosette, tout en  forgeant sa propre vision de la femme idéale.

Et curieusement, c’est un jeune cavalier du nom de Théodore qui va répondre à son attente, en lui inspirant cette formule frustrée :

« Quel dommage qu’il ne soit pas un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une femme ! »

Son enquête va toutefois démontrer que Théodore est en réalité une jeune femme, Madelaine de Maupin, qui a choisi de s’habiller et de vivre en homme pour s’affranchir des sujétions imposées à la gent féminine. La trame se corse lorsqu’on apprend que cette « confusion des genres » a également suscité le trouble de Rosette, tombée amoureuse de Théodore. À l’issue de nombreuses péripéties, Madelaine de Maupin accepte enfin de passer une nuit avec d’Albert, mais lui laisse au petit matin une lettre pour lui annoncer qu’il ne la reverra jamais plus, manière de laisser dans son cœur un souvenir indélébile.

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Le sujet pouvait sembler osé, en cette année tournant de la Monarchie de Juillet où le roi Louis-Philippe, après la brève phase libérale ayant suivi son avènement, resserre durement les vis de la morale et de l’autoritarisme. Certes, la trame n’est pas directement politique, mais elle ne pouvait que heurter une société qui, avec le Code civil de 1804, a fait de la subordination des femmes et du respect des identités sexuées la pierre angulaire de ses valeurs. Madelaine de Maupin n’a-t-elle pas dû demander à la préfecture de police un permis l’autorisant à se « travestir » en homme ? Ces documents existaient bel et bien, car les lois imposaient aux hommes et aux femmes de se vêtir « conformément à leur sexe ». Mais ils n’étaient distribuées qu’au compte-goutte, et presque exclusivement pour des raisons professionnelles.

L’ouvrage n’eut pourtant pas à affronter la censure, même si l’année précédente, Gautier avait été violemment pris à partie par le journal Le Constitutionnel pour un article en faveur du sulfureux François Villon dans La France littéraire, qui intenta au premier un procès en diffamation.

Mademoiselle de Maupin ne récolta que quelques maigres articles, sans doute en raison du caractère atypique du roman, et de la notoriété encore limitée de Gautier. Né en 1811, âgé de 24 ans, il n’avait publié alors que quelques nouvelles et poèmes, et s’était surtout fait connaître pour son soutien inconditionnel, en 1830, à l’Hernani de Victor Hugo.

Mais c’est peu dire que l’avis des rares critiques fut d’emblée tranché. Le 8 décembre 1835, le feuilletoniste du Temps se demandait avec ironie si l’auteur de ces « monstrueuses rêveries » n’avait pas été sous le coup d’une violente migraine pour aboutir à une production aussi « étrange » :

« Comment M. Gautier ne s’est-il pas arrêté après avoir écrit la première page de son roman : la littérature doit-elle reproduire toutes ces grossièretés ? Les fous aussi ont des idées étranges, décousues, déréglées, horribles : faut-il pour cela établir une imprimerie à Charenton ?

Heureusement, le roman de mademoiselle de Maupin n’est pas dangereux ; il n’a même pas le mérite d’être immoral, il est tout simplement ridicule. »

Quelques jours plus tard, le Vert-Vert faisait entendre un tout autre son de cloche :

« Mademoiselle de Maupin est un livre qu’il faut lire et surtout qu’il faut relire. Qui le lit peut en être mécontent, qui le relit en est charmé. À la première lecture, en effet, ce que saisissent en général les intelligences superficielles, c’est l’aventure, l’événement, l’anecdote, la machine […].

Ce qui apparaît à la seconde lecture, ce sont les qualités qui font l’exquise valeur du livre de M. Théophile Gautier, c’est le style charmant, c’est l’exécution parfaite, c’est l’abondance des idées, des images, des sentiments. »

Non signé, l’article émanait de… Victor Hugo en personne, qui avait évidemment reconnu là un disciple majeur. Mais la forme plus que le fond intéressait le grand poète. Car l’intérêt de Mademoiselle de Maupin ne résidait pas seulement dans l’audace « féministe » de son personnage, mais aussi dans la très percutante préface que Gautier avait jugé bon de lui ajouter, en utilisant pour cela un texte rédigé l’année précédente, à la suite du mini scandale de La France littéraire.

Sans rapport direct avec la question de l’androgynie, qui, aujourd’hui, forme le principal point d’attraction du roman, Gautier s’en prenait avec mordant aux postures moralistes de son époque, revendiquant pour seule boussole éthique la défense du Beau sous toutes ses formes : premiers éléments d’une théorie de « l’art pour l’art », dont il allait se faire le principal héraut. Hugo avait discerné là un véritable manifeste, ce qui le poussait à affirmer un peu plus loin :

« La préface de Mademoiselle de Maupin contribuera beaucoup au succès du livre.

C’est une réclamation énergique, amusante et spirituelle, parfois joyeusement folle et exagérée dans la forme, toujours sensée au fond, où M. Gautier venge noblement la littérature contemporaine de ces niaises fureurs de feuilleton qui maintenant ne font plus de mal qu’aux journaux. »

Avec le temps, la notoriété de Gautier n’allait cesser de croître, faisant de lui un des écrivains les plus influents de son siècle. Mademoiselle de Maupin devait cependant conserver, au sein de son œuvre, un statut particulier, ne serait-ce que parce que sa préface irrévérencieuse et son fond « immoral » furent sans doute les causes principales de ses quatre échecs successifs à l’Académie Française (voir Le Siècle du 28 février 1869). À sa mort, le 23 octobre 1872, ce roman de jeunesse suscitait encore des commentaires pas moins clivés que trente-sept ans plus tôt. Le journal Le Français n’hésitait pas à remarquer ainsi, dans son édition du 12 novembre 1872 :

« S’il y a de mauvaises mœurs et de mauvais livres, celui-là en est un […].

Mademoiselle de Maupin est la fantaisie d’une imagination débauchée que le dédain du vulgaire a jeté dans l’innommable. »

Mais L’Ordre de Paris du 29 octobre 1872 préférait souligner :

« On a fait une réputation d’immoralité à Mlle de Maupin. L’âpre jeunesse du poète y jette sans doute sa gourme et son feu.

C’est comme une noble galerie de sculptures déparée par des groupes de Musée Secret. Mais l’idéal domine et triomphe, les nudités se transfigurent sous la lumière d’un style rayonnant. »

Et Le Bien Public du 15 décembre de renchérir :

« Mademoiselle de Maupin, dont la seule préface suffirait pour faire la réputation d’un homme, ce chef d’œuvre d’ironie, de bon sens, de style […] rendit d’un seul coup populaire le nom de Théophile Gautier, tout en le faisant cordialement mépriser […] par la foule inepte et spéciale qui a la manie de chercher dans les livres exactement le contraire de ce que les auteurs ont voulu y mettre. »

Le public était donc accusé de voyeurisme, là où les esthètes ne voulaient voir qu’une œuvre d’art… Un siècle et demi plus tard, c’est bien cependant, par delà la virtuosité stylistique de Gautier, la force du personnage féminin et de ses métamorphoses qui donne au roman une étonnante actualité.

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Pour en savoir plus :

Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010

Claudine Lacoste-Veysseyre, notice à Mademoiselle de Maupin, dans Théophile Gautier, Romans, Contes et Nouvelles, t. 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2002, p. 1295-1322

Laure Murat, La Loi du genre, une histoire culturelle du « troisième sexe », Paris, Fayard, 2006

Emmanuelle Retaillaud est historienne, spécialiste de l'histoire de l'homosexualité et des « marges ». Elle enseigne à Sciences Po Lyon.

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