Écho de presse

Les « paradis artificiels » : le haschich vu par la presse du XIXe

le 20/04/2019 par Pierre Ancery
le 13/09/2018 par Pierre Ancery - modifié le 20/04/2019
« Étrange confiture qui vous fait prendre votre belle-mère pour Mme de Maintenon ! », affiche de la pièce « Le haschich », 1873 - source : Gallica-BnF
« Étrange confiture qui vous fait prendre votre belle-mère pour Mme de Maintenon ! », affiche de la pièce « Le haschich », 1873 - source : Gallica-BnF

Au XIXe siècle, le haschich vanté par Théophile Gautier et Baudelaire se répand dans certains cercles parisiens. La presse s'y intéresse, certains journalistes audacieux allant même jusqu'à tester cette drogue venue d'Orient.

C'est à Paris, en 1844, que se forme le Club des Hachichins. Fondé par le poète Théophile Gauthier et le docteur Moreau de Tour, un aliéniste auteur d'un ouvrage intitulé Du haschich et de l'aliénation mentale, il se réunit chaque semaine et réunit des membres des cercles littéraires et scientifiques de la capitale.

 

Ces soirées, parfois fréquentées aussi par Baudelaire, Balzac ou encore Delacroix, marqueront le début d'un engouement certes très marginal, mais qui va se poursuivre pendant tout le XIXe siècle, pour cette drogue.

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Lorsque le Club des Haschichins est fondé, Gautier n'est pas exactement un novice en la matière. Il a déjà testé le haschich grâce aux bons soins du docteur Moreau qui en ramené de ses voyages au Moyen-Orient. En 1843, il a même écrit un compte-rendu de cette expérience dans La Presse. Les effets y sont précisément décrits :

« Au bout de quelques minutes, un engourdissement général m'envahit. Il me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transparent.

 

Je voyais très nettement dans ma poitrine le haschich que j'avais mangé sous la forme d'une émeraude d'où s'échappaient des milliers de petites étincelles ; les cils de mes yeux s'allongeaient indéfiniment, s'enroulant comme des fils d'or […].

 

Je voyais encore mes camarades à certains instants, mais moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d'Ibis debout sur une patte, d'autruches battant des ailes si étranges, que je me tordais de rire dans mon coin. »

À la suite de Gautier, la presse va régulièrement s'intéresser au haschich. Parfois pour se moquer de cette mode : en consommant du haschich, en général sous forme de confiture confectionnée à partir de résine de cannabis (le dawamesk), on recherche en effet une forme d'allégresse, d'extase presque mystique, ce qui fait beaucoup rire en 1850 le journal La Voix de la vérité :

« Ne méprisons pas le haschisch ! Il doit fermer tous les séminaires et les remplacer de la manière la plus économique. Le haschisch fait et fera des théologiens à la vapeur ! plus d’études, plus de soucis ! Les trois vœux sont à l'avenir inutiles ! Nos rues vont pulluler de saints Thomas d’Aquin ! »

En 1860, Émile Deschanel consacre un long article aux effets de cette substance venue d'Orient dans le Journal des débats politiques et littéraires :

« Les effets du haschisch varient, non seulement d'une personne à une autre, mais dans le même individu. Tantôt c'est une gaîté irrésistible et saugrenue, sans mesure comme sans cause ; on prend en pitié les gens sérieux. Tantôt c'est une sensation de bien-être et de plénitude de vie […]. D'autres fois, le haschisch ne cause qu'un sommeil équivoque et traversé de rêves [...].

 

Mais le haschisch, comme l'opium, porte avec lui sa punition. Pour quelques heures d'hallucination quelquefois agréable, on se prépare des jours d'atonie, de tristesse. On voulait échapper à la mélancolie, on y retombe, et de plus haut [...].

 

L'homme n'avait vu que le plaisir prochain, sans s'inquiéter des lointains périls : il a violé les lois de sa constitution, il en est puni. »

Enfer et paradis : le haschich a alors l'image d'une drogue ambivalente, aux effets parfois contradictoires. La même année paraissent Les Paradis artificiels, l'ouvrage que Baudelaire consacre à la drogue. La Gazette de France en cite un passage dans lequel le poète relativise la prétendue « extase » à laquelle s'exposent ses consommateurs :

« L’homme soumis aux phénomènes haschischiques n'est [...] après tout, et malgré l’énergie accidentelle de ses sensations, que le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très haute puissance.

 

Que les gens du monde et les ignorants, curieux de connaître des jouissances exceptionnelles, sachent donc bien qu’on ne trouverait dans le haschisch rien de miraculeux, absolument rien que le naturel excessif. »

La science, en parallèle, étudie très sérieusement les mécanismes des délires provoqués par le haschich. En 1873, le docteur Naquet, de l'Académie des Sciences, mène des recherches expérimentales sur la question. L'Univers illustré commente :

« Les faiseurs de calembours ne seront peut-être pas fâchés d'apprendre que le haschisch peut développer cette maladie française par excellence.

 

Nous trouvons en effet, dans une des expériences de M. Naquet, un homme qui sous l'influence du haschisch s'écrie : je suis mou – je suis mourant – je suis moustapha – mourawief – mourituri te salutant, etc. Avis aux amateurs. »

Mieux : certains journalistes intrépides vont tenter eux-même l'expérience et la raconter à leurs lecteurs – la consommation de haschich n'est pas encore interdite en France. En 1887, un nouveau club de haschichins ouvre dans un café près du Panthéon. Georges de Montorgueil, dans le journal Paris, interviewe d'abord un habitué. Ce dernier commence par relater une de ses mauvaises expériences avec la drogue, puis il clame son enthousiasme :

« – Ah ! oui, c’est épouvantable... é-pou-van-table. C’est la lutte avec la mort. On a conscience que la carcasse craque, que l'on est fini, rasé, que l’on tombe en deliquium... L’intelligence subsiste ; on sait que cette angoisse est le produit de la sacrée confiture... On se reproche d’en avoir pris... on s’accuse... on s'injurie... l’esprit sermonne furieusement la bête... on a le vertige. On combat contre on ne sait quoi, contre l’invisible... un Invisible qui vous touche, qui vous soufflette, qui vous broie, qui vous roule... Autour de soi, c’est noir... un océan d’encre, avec un horizon indéfini. Puis, vous savez, pas de peintre pour peindre ça... Le Frisson n’a pas encore trouvé son traducteur... Baudelaire, après les affres, a juré de ne jamais plus toucher de sa vie à la divine et abominable confiture...

 

– Et vous?

 

– Moi... j’ai continué. Mais j’ai veillé à ne pas me laisser endiguer, à rester maître de ma volonté. Le haschisch fait ce qu'il veut des autres : moi, je fais ce que je veux du haschisch... J’ai les rêves qu’il me plaît [...]. C’est le ravissement sans fatigue ; un bonheur auquel il ne manque que les mots pouvant l’exprimer. »

Puis le journaliste, donnant de sa personne, teste le dawamesk avec quelques amis. Il raconte les effets alors qu'ils sortent, de nuit, dans les rues de Paris :

« Tout à coup, en chemin, l’un de nous dit : “Ah ! mais je vole, moi... retenez-moi... mes pieds ne touchent pas la terre, regardez donc... je vole !...” [...]

 

On était arrivé à la hauteur des boulevards extérieurs : des baraques y étaient installées. Une musique délicieuse, divine, élyséenne, une harmonie enchantée, qui était du Beethoven ou du Mozart sublimifié, résonna à mes oreilles. J’étais sous le charme, je pleurais, je ne voulais plus marcher : “Écoutez, disais-je à mes compagnons ! est-ce beau ?” Ils ne partageaient point mon enthousiasme et cela m’étonnait. Il y avait de quoi, pourtant : c’était un atroce piston qui me jetait en cette extase [...].

 

On regagna un domicile. L’un de mes camarades se plaignit de la chaleur, quoiqu’il fit frais, et se dévêtit. Son costume sommaire fit dire qu'il était en tenue de natation. Ce mot aiguilla sa pensée du côté des bains froids, il se crut à la mer ; il se coucha une demi-heure, il nagea […]. »

En 1895, c'est un rédacteur du Cornhill Magazine, une revue londonienne, qui voit son récit publié par Les Annales politiques et littéraires. L'expérience semble particulièrement intense :

« Je me pris à rire et ma voix résonna à mes oreilles comme un coup de canon. Il me semblait que je pouvais lire dans la pensée de tous ceux qui m'entouraient [...].

 

J'avais perdu toute notion du temps, et il m'eût été impossible de dire si mon hallucination avait duré une minute ou un siècle [...].

 

Soudain, de tous les objets qui m'environnaient, s'éleva une musique délicieuse. J'éprouvai un bonheur voluptueux auquel aucune jouissance humaine ne peut être comparée ; je nageais dans une félicité sans bornes, à la fois physique, morale et intellectuelle. Mon cœur était plein d'un océan d'amour qui débordait sur toute la nature et m'emplissait d'un espoir exalté [...].

 

Le lendemain il ne me restait plus des effets du haschisch qu'un visage pâle, une agréable langueur et un sentiment amer de regret à l'aspect de la réalité qui succédait au rêve. »

La consommation de haschich fut interdite en France une trentaine d'années plus tard, par la loi du 12 juillet 1916. Celle-ci fut encore renforcée par la loi sur les drogues de 1970.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Emmanuel Meunier, Le Haschich entre l’Orient et l’Occident au XIXe siècle, in: Le Journal des psychologues, 2006, via cairn.info

 

Jean-Luc Steinmetz, Quatre hantises (sur les lieux de la Bohême), in: Romantisme, revue du XIXe siècle, 1988, via persee.fr

 

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