Écho de presse

« La Liberté guidant le peuple » de Delacroix : histoire d'une toile très polémique

le 30/07/2021 par Pierre Ancery
le 30/01/2019 par Pierre Ancery - modifié le 30/07/2021
« La Liberté guidant le peuple », tableau d'Eugène Delacroix, 1830 - source : WikiCommons
« La Liberté guidant le peuple », tableau d'Eugène Delacroix, 1830 - source : WikiCommons

Présenté en 1831, le célèbre tableau d'Eugène Delacroix fait référence à une actualité alors brûlante : le soulèvement parisien lors de la Révolution de juillet 1830. Critiquée à l'époque à gauche comme à droite, la toile est depuis devenue une icône républicaine.

Le 18 octobre 1830, le peintre Eugène Delacroix, 32 ans, écrit à son frère :

« J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle. »

Moins de trois mois plus tôt, le peuple parisien s'est soulevé lors des Trois Glorieuses, du 27 au 29 juillet. Ces événements, que l'Histoire retiendra sous le nom de Révolution de Juillet, ont conduit au renversement de Charles X, mettant fin à la Restauration et instaurant en France, avec le règne de Louis-Philippe, une nouvelle monarchie constitutionnelle, plus libérale.

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Simple témoin des événements de juillet, Delacroix n'est pas du tout, en politique, un révolutionnaire convaincu. Mais le chef de file de l'école romantique est en revanche un immense novateur en peinture, habitué aux scandales que suscite son rejet de l'académisme.

 

Il a déjà défrayé la chronique en 1824 avec les Scènes des massacres de Scio, une toile d'actualité inspirée de la guerre d'indépendance des Grecs, puis en 1827 avec La Mort de Sardanapale, une scène biblique dont le caractère excessif lui a valu les sarcasmes de la critique.

 

Avec Le 28 juillet, sous-titré La Liberté guidant le peuple, qu'il présente au Salon de 1831, Delacroix va signer son tableau le plus célèbre, une icône dont la popularité va dépasser largement le domaine pictural pour devenir un emblème politique.

 

Renouant avec le genre brûlant de l'actualité, il insuffle à cette scène de barricade extrêmement vivante et réaliste une dimension allégorique, grâce à la figure féminine en son centre. La poitrine découverte, portant le drapeau tricolore et coiffée du bonnet phrygien, elle est à la fois une femme du peuple bien réelle et la Liberté incarnée, le drapé de sa robe rappelant les Victoires de la statuaire antique.

Dans les compte-rendus du Salon publiés par la presse de 1831, c'est ce personnage central qui va focaliser l'attention des critiques. Trop « commune » pour les uns, pas assez « jolie » pour les autres, la « Liberté » de Delacroix ne plaît pas tellement. La raison apparente : Delacroix n'a pas voulu idéaliser les combats ni leurs participants, et en a donné une vision crue, tumultueuse, presque morbide, à l'image de cette femme trop « vraie » pour beaucoup.

 

Mais comme le note l'historien de l'art Nicos Hadjinicolaou, l'appréciation qui va être donnée du tableau diffère surtout en fonction de la position politique des journaux qui le commentent. Les publications se réclamant de la bourgeoisie libérale – sortie grande victorieuse de la Révolution de 1789 – sont sans doute les plus flatteurs. Le Journal des débats politiques et littéraires, modéré, écrit ainsi le 7 mai :

« Certes, cet ouvrage est celui d'un homme de mérite ; mais cependant l'auteur n'y a-t-il pas outré le désordre et l'entraînement tout aventureux qui doivent en effet caractériser un pareil sujet ? [...] M. Delacroix semble vouloir faire plus positif que la réalité, plus vrai que la vérité même.

 

On dirait que le rouge, le vert, le gris de sa palette sont plus rouge, plus vert, plus gris que ces couleurs ne le sont dans la nature. S'il s'offre une incorrection dans ses modèles, il l'outre ; les vêtements sont-ils fripés ; il les chiffonne encore davantage. C'est, il faut le dire, pousser l'amour de la vérité jusqu'au fanatisme.

 

M. Delacroix pourra reconnaître l'inconvénient de ce système par le résultat qu'il a obtenu dans sa figure de la liberté. Son idée et son sujet l'entraînaient à en faire un personnage allégorique ; mais son éloignement pour tout ce qui a l'air d'une recherche de haut style l'a ramené à la représenter sous les traits et avec l'attitude d'une femme fort commune. Aussi, en voyant cette figure, tous les spectateurs restent-ils indécis de savoir si c'est la déesse, le génie de la liberté, ou une femme en chemise courant les rues un drapeau la main. »

L'ensemble plaît, mais pas cette femme décidément trop peu « allégorique » et quelque peu vulgaire (elle a même des poils sous les aisselles, ce qu'il est inconvenant de représenter à l'époque). Le Constitutionnel, également modéré, renchérit le 4 juin :

« Ce tableau a trouvé de nombreuses sympathies et autant de détracteurs. Nous ne sommes point parmi ceux-ci, quoi qu'aucun des défauts de cette œuvre poétique ne trouve d'excuse auprès de nous. Le tableau nous paraît beau ; il est énergique, profond, il a un mouvement, une chaleur, qui nous émeuvent [...].

 

Nous aimerions mieux que la liberté, en bonnet phrygien, et dans son costume iconologique, ne fût pas là, debout sur les barricades ; mais nous ne sommes pas irrités de sa présence, comme tant de gens, au point de trouver le tableau détestable à cause d'elle.

 

On a dit qu'elle est laide, désagréable à voir, répugnante : assurément elle aurait pu être d'un type plus joli, d'une couleur plus propre, d'un ajustement plus noble ; mais nous lui pardonnons en considération de sa force et de son action puissante. »

En somme, pour ces critiques qui aimeraient que l'on ne retienne de la Révolution de 1830 que la participation de la bourgeoisie, la Liberté n'est pas assez... bourgeoise.

Cependant, à la gauche du spectre politique, on est encore moins tendre avec Delacroix. Une des critiques les plus violentes va ainsi émaner du journal républicain La Tribune politique et littéraire, qui juge l’œuvre franchement réactionnaire. Rien ne lui plaît dans le tableau, ni les révolutionnaires, ces « figures hideuses », ni la Liberté, qui ressemble à une « ignoble courtisane » :

« Voilà bien la révolution telle que l'ont voulu faire les doctrinaires, c’est-à-dire un objet d’horreur et de dégoût. Cette liberté qui guide le peuple ressemble à la plus ignoble courtisane des plus sales rues de Paris [...].

 

Ces morts, dont le sang coule encore, étaient sans doute pestiférés depuis huit jours, car leur teint, de la tête aux pieds, est plus cadavéreux que ne l’est, au bout de trois fois vingt-quatre heures, celui d’un homme emporté par une mort violente ; ou plutôt tout cela serait ainsi s’il y avait quelque chose sur cette toile, mais j’y cherche en vain une tête, une main, un pied , je n’y vois que des couleurs entassées sans art et louant de vagues images comme en présentent quelquefois les nuages ou les moisissures d’un vieux mur. […]

 

Il y a caricature complète, absence totale de vérité. Non, certes, ils n'avaient pas ces figures hideuses, ces affreuses physionomies, nos combattants de juillet ! Presque tous portaient sur leurs fronts un calme qui a étonné nos vieux guerriers, plusieurs avaient des traits que la peinture la plus noble pouvaient copier sans déroger.

 

Quand un pinceau a le don de tout enlaidir, il ne doit pas approcher d’un sujet patriotique. »

Dans son ouvrage Le Nu moderne au Salon (1799-1853), Dominique Massonaud cite aussi Le Journal des artistes du 8 mai 1831, qui écrit : « Vraiment, M. Delacroix a peint notre belle révolution avec de la boue. »

 

Ces critiques reflètent en partie le sentiment partagé à l'époque par l'opposition de gauche : celui que la Révolution de 1830 a été faite à l'origine par le petit peuple, avant d'être récupérée par la bourgeoisie, principale bénéficiaire du changement de régime. Bref, avec ce tableau qui ne restitue pas la beauté du soulèvement, Delacroix aurait « sali » la révolte populaire.

Ironie du sort, la presse « aristocrate » (hostile aux événements de juillet) va elle aussi se montrer critique envers la toile. Mais pour des raisons opposées, Delacroix ayant d'après elle, avec ce tableau aux vastes dimensions, glorifié les insurgés. La Quotidienne parlera par exemple à leur sujet, avec un vif dégoût, de « spectres cadavéreux ».

D'autres publications de droite, tels La Mode, se féliciteront au contraire que Delacroix ait fait les révolutionnaires si « laids » : « Ce qui frappe avant toute chose, c'est le bonheur avec lequel l'artiste a prototypé la populace parisienne », note ainsi le journal.

Dans les années suivantes, la vision de La Liberté guidant le peuple va toutefois peu à peu s'uniformiser. Au fil des décennies, la toile va perdre sa valeur de commentaire de l'actualité – et donc son caractère polémique –, pour acquérir une portée plus universelle et devenir un symbole républicain, porteur d'espérance sociale.

 

Transféré au Louvre en 1874, La Liberté guidant le peuple est aujourd'hui l'un des tableaux les plus admirés du musée.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Nicos Hadjinicolaou, La Liberté guidant le peuple de Delacroix devant son premier public, Actes de la Recherche en sciences sociales, 1979

 

Malika Dorbani-Bouabdellah, La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, 2011, article paru sur L'Histoire par l'image

 

Barthélémy Jobert, Delacroix, Gallimard, 1997

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