Écho de presse

Théophile Gautier critique d'art : un esthète prolifique

le 19/06/2019 par Pierre Ancery
le 30/05/2019 par Pierre Ancery - modifié le 19/06/2019
Théophile Gautier photographié par l'Atelier Nadar, circa 1860 - source : Gallica-BnF
Théophile Gautier photographié par l'Atelier Nadar, circa 1860 - source : Gallica-BnF

Poète et écrivain, célèbre pour son culte de la beauté (« l'art pour l'art »), Théophile Gautier fut aussi un des critiques les plus talentueux du XIXe siècle, auteur de milliers d'articles sur le théâtre, la peinture ou les lettres.

On se souvient de lui pour ses romans (Le Capitaine FracasseLe Roman de la momie...) et parfois pour ses poèmes (Emaux et camées) ou ses nouvelles (La Morte amoureuseUne nuit de Cléopâtre...). Mais Théophile Gautier (1811-1872) fut aussi un journaliste incroyablement prolifique, auteur de près de 3 000 articles publiés dans les grands journaux de son époque, et dont la parution s'étale de la monarchie de Juillet à la IIIe République.

 

Dans La PresseL'Artiste ou Le Moniteur universel, cet esthète auquel on attribue souvent le concept d' « art pour l'art », et qui fut en 1857 le dédicataire des Fleurs du Mal de Baudelaire, écrivit sur le théâtre, le roman, la musique, la poésie, la peinture. Si Gautier usa sa plume dans les journaux, c'était avant tout pour vivre. Ce qui ne l'empêcha pas d'y affirmer sans relâche son culte de la beauté, mais aussi d'émailler ses textes de réflexions subtiles sur l'époque et ses mœurs.

 

En mars 1838, dans La Presse, dont il deviendra le responsable de la rubrique littéraire, il prend ainsi la défense du peintre Delacroix, qui n'est plus le peintre sulfureux de ses débuts mais a encore des adversaires. Baudelaire lui emboîtera le pas.

« M. Eugène Delacroix est un des talents les plus aventureux de l'époque : il a une certaine inquiétude, une certaine fièvre de génie, qui le pousse à toutes sortes d'essais et de tentatives ; personne ne s'est plus cherché lui-même, dans ce siècle où les plus piètres écoliers se croient grands-maîtres dès leur premier barbouillage […].

 

M. Eugène Delacroix, dans son ardeur de bien faire et d'arriver à la perfection, a tenté toutes les formes, tous les styles et toutes les couleurs : il n'y a point de genre où il n'ait touché et laissé quelque noble et lumineuse trace ; peu de peintres ont parcouru un cercle aussi vaste que M. Delacroix, et son œuvre est déjà presque aussi considérable que celle d'un Vénitien du beau temps. »

Lecteur avide, il défend aussi par exemple la prose de Charles Dickens, dont il encensera le Bleak House en 1866 :

« Ce qui est vraiment prodigieux, c’est la puissance de rendre l’intensité de vie, la force de couleur, l’énergie de trait, la bizarrerie significative de détail […].

 

Dickens, comme Shakespeare, est en son genre un paroxyste [...]. Dickens ne décrit pas la pluie, le vent ou la neige ; il pleut, il vente et il neige lui-même. »

Dans ses compte-rendus critiques, il n'hésite pas à multiplier les digressions. En 1858, la mort prématurée de l'actrice Rachel, célèbre comédienne de son temps, lui inspire dans Le Moniteur universel ces lignes mélancoliques sur le passage de la jeunesse :

« Ils sont aimés des dieux ceux-là qui meurent jeunes ! […] La jeunesse, en effet, c'est la beauté, la grâce, l'amour, la passion, le génie, le succès, l'accueil charmant, la bienvenue qui vous rit dans tous les yeux – peu à peu tous ces dons vous quittent […].

 

On vous admire toujours, mais vous ne surprenez plus ; le secret de votre génie est pénétré. À vos créations nouvelles plus fermes, plus savantes, plus profondes, on oppose vos créations anciennes vaporisées par le bleu du souvenir, parées de grâces adolescentes […]. »

S'il écrit énormément sur le théâtre et la peinture, Gautier utilise parfois les colonnes qui lui sont dévolues dans La Presse (à laquelle collabore aussi son ami Gérard de Nerval) pour parler de sujets complètement différents.

 

Toujours en 1838, il fait une sorte de reportage à la périphérie de Paris, entre la Villette et Belleville, et raconte un combat organisé de bulldogs auquel il a assisté.

« Ils se colletèrent assez longtemps, engloutissant tour à tour leurs grosses têtes dans leurs énormes gueules et se déchirant le muffle à belles dents ; de nombreux filets de sang rosé rayaient leurs corps, et il ne serait probablement resté sur le champ de bataille que la dernière vertèbre de la queue des combattants, si la galerie, touchée du courage des héroïques bouledogues, ne fût intervenue et n'eût crié : – Assez ! Assez !

 

Tous les efforts qu'on fit pour les séparer furent superflus, et l'on fut obligé de leur brûler la queue avec un fer chaud, moyen extrême, mais seul efficace. »

Même chose en 1843, avec ce compte-rendu nonchalant d'une soirée passée au « Club des Haschichins », auquel se rendaient régulièrement des personnalités du monde artistique parisien. Gautier, n'ayant visiblement rien à dire sur l'actualité théâtrale, raconte en détail la prise de drogue du maître de cérémonie et pourvoyeur de haschich, le docteur Moreau de Tour, avant de narrer, amusé, son propre « voyage » intérieur.

« L'un de nos compagnons, le docteur ****, qui a fait de longs voyages en Orient et qui est un déterminé mangeur de hachich, fut pris le premier, en ayant absorbé une plus forte dose que nous ; il voyait des étoiles dans son assiette, et le firmament au fond de la soupière ; puis il tourna le nez contre le mur parlant tout seul, riant aux éclats, les yeux illuminés, et dans une jubilation profonde. »

Ses romans et ses nouvelles paraissent bien souvent directement dans la presse avant d'être édités en volume. C'est le cas du Roman de la momie, une histoire d'amour au temps des pharaons que Le Moniteur universel publie en feuilleton en 1857 :

Gautier excelle aussi dans un genre alors particulièrement populaire : le récit de voyage. Le Moniteur universel permet par exemple à Gautier de diffuser les impressions de son « Excursion en Grèce ». Voici ce qu'écrit ce touriste lettré (et il faut le reconnaître, un peu snob) des alentours de l'Acropole d'Athènes, en 1852 :

« Une grande rue se présente, bordée de maisons blanches à toits de tuiles, à contrevents verts, de l'aspect le plus bourgeoisement moderne, et qui ressemble, à faire peur, à une rue des Batignolles. Les constructions démontrent, de la part des maçons qui les ont bâties, une envie naïve de faire une Athènes à l'instar de Paris.

 

Comme tous les peuples récemment sortis de la barbarie, les Grecs actuels copient la civilisation par son côté prosaïque et rêvent la rue de Rivoli à deux pas du Parthénon. Ils oublient humblement qu'ils ont été les premiers artistes du monde, et ils tâchent de nous copier, nous Welches, nous Vandales, nous Kimris, qui étions tatoués et portions des arêtes de poisson dans les narines quand Ictinus élevait le Parthénon et Mnesiclès les Propylées ! »

D'un avis souvent bien tranché, Gautier peut parfois se montrer dur dans ses jugements. Ainsi avec le peintre Gustave Courbet, chantre du réalisme, dont il n'aime pas le fameux Enterrement d'Ornans, qui fit scandale au Salon de janvier 1851 :

« Nous avons vanté et soutenu Delacroix, Préault, tous les violons, tous les féroces, tous les barbares, tous ceux qui rompaient le vieux moule académique ; – seulement, nous n'admettons le laid que relevé par le caractère ou la fantaisie ; le laid du daguerréotype nous répugne : dessinez avec du charbon, peignez avec de la boue, truellez vos tons au bout du pouce ou ne couvrez pas votre toile, représentez des paysans, des bandits, des galériens, des mendiants estropiés si vous voulez, mais donnez à tout cela de l'accent, de la fierté, de l'effet. »

Idem, plus tard, avec les toiles impressionnistes de Monet, dont le critique alors vieillissant écrit en mai 1868 :

« Ces taches bleues ou vertes destinées à reproduire le clapotement de la mer, ce ciel d’un gris opaque si grossièrement brossé, nous déplaisent, et dût-on nous trouver un critique arriéré, nous déclarons préférer à cette peinture d’enseigne, les marines si spirituelles et si fines de ton d’Eugène Isabey.

 

La tache et l’impression, grands mots très employés aujourd’hui et qui doivent fermer le bec à toute critique, ne nous suffisent pas. Nous ne voulons pas de la peinture léchée, mais il nous faut de la peinture faite. »

Écrivain et poète reconnu, Gautier eut lui-même bien souvent les honneurs de la critique. À la parution en 1852 de son recueil de vers Emaux et camées, l'un des plus beaux de la poésie française de l'époque, son collègue Paulin Limayrac écrivait dans La Presse :

« À la vue de ce style aux caprices si merveilleux, à la vue de toutes ces miraculeuses évolutions d'hémistiches, les partisans des vieilles formes poussèrent des cris d'effroi et reculèrent d'horreur, sans se douter que cet écrivain, qu'ils anathématisaient, était plus classique qu'eux, et qu'il avait puisé sa langue à la véritable source, à la naissance du neuf, tandis qu'ils allaient puiser la leur à la borne-fontaine du coin. »

Gautier meurt le 23 octobre 1872, peu après l'effondrement du Second Empire, qui l'aura vu prospérer dans le monde journalistique et littéraire. À son décès, Le Rappel écrit :

« Hier, mercredi 23 octobre 1872, à huit heures trois quarts du matin, la littérature a perdu Théophile Gautier [...].

 

Vers, prose, critique de théâtre, critique de peinture, voyages, romans, comédies, mystères, ballets, il a fait de tout. Quarante ans de journalisme à flots ont submergé momentanément ses trois ou quatre volumes de poésies, et un seul, Emaux et Camées, semble avoir surnagé.

Mais les autres reviendront à la surface, nous le prédisons hautement, et la Comédie de la Mort principalement n'aura pas de peine à démontrer que, derrière le grand prosateur, il y avait un grand poëte. »

Théophile Gautier repose au cimetière de Montmartre, où sa tombe est surmontée d'une sculpture de Calliope, la muse de la poésie.

 

« Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, écrivait-il dans la préface de Mademoiselle de Maupin. Tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. »

 

 

Pour en savoir plus :

 

Gautier journaliste, articles et chroniques, recueil de textes choisis et présentés par Patrick Berthier, Flammarion, 2011

 

Stéphane Guégan, Théophile Gautier, Gallimard, 2011

 

Gérard de Senneville, Théophile Gautier, Fayard, 2004

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