Écho de presse

R. L. Stevenson, maître de l'aventure et du mystère, jugé par les critiques français

le 09/08/2022 par Pierre Ancery
le 22/10/2019 par Pierre Ancery - modifié le 09/08/2022
Robert Louis Stevenson en 1893, photographie d'Henry Walter Barnett - source WikiCommons

L'auteur génial de L'Île au trésor et de L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde était très populaire de son vivant. Jusqu'à mort en 1894, la presse française a commenté ses parutions dans des articles souvent élogieux, et parfois condescendants.

Le 25 septembre 1884, Le Temps démarre la publication en feuilleton d'un roman tout juste traduit, signé d'un Écossais de 33 ans à peu près inconnu en France. Son nom : Robert Louis Stevenson. Les Français découvrent alors avec ravissement les premières lignes d'un de ses récits les plus célèbres : L'Île au trésor.

« On me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans l'île du Trésor, – tout, depuis le commencement jusqu'à la fin, en ne réservant que la vraie position géographique de l'île, et cela par la raison qu'il s'y trouve encore des richesses enfouies.

Je prends donc la plume, en l'an de grâce 1782, et je me reporte au temps où mon père tenait sur la route du Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte, l'auberge de l'Amiral Benbow. C'est alors qu'un vieux marin, à la face rôtie par le soleil et balafrée d'une immense estafilade, vint pour la première fois loger sous notre toit. »

Rédigé en 1881, L'Île au trésor sera le premier grand succès de Stevenson, à la fois en Grande-Bretagne, où il paraît en 1883, et en France. Peuplé de personnages inoubliables (Jim Hawkins, le flibustier Long John Silver...), le roman s'attire très vite des critiques élogieuses dans la presse française. « L'Île au trésor, écrit Le Siècle, est un livre des plus attrayants, non seulement pour les jeunes gens, mais aussi pour les grandes personnes ».

Apparaissant comme un objet de pur divertissement, le livre fait toutefois l'objet des remarques plus condescendantes du journal de Clemenceau La Justice, qui écrit en avril 1885 :

« Roman à l'usage de la jeunesse mais qui peut aussi distraire un moment la maturité […], L'Ile au Trésor nous rappelle les étonnantes aventures de ces marins des seizième et dix-septième siècles qui, sous le nom de Frères-la-Côte ou de Flibustiers, écumaient les mers, redoutés de tous – amis et ennemis [...].

C'est en somme le merveilleux conte de Poë, Le Scarabée d'or, revu, corrigé et surtout considérablement allongé. Il va sans dire qu'au point de vue littéraire, ce n'est pas tout à fait “ça”, mais c'est amusant et, dans ce genre, on serait difficile de demander davantage. »

L'Île au trésor deviendra plus tard l'archétype du roman d'aventures. En 1890 paraît en français un nouveau roman de Stevenson, futur classique lui aussi, mais cette fois dans le genre fantastique : L'Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, publié en 1886 en Angleterre.

Effrayant conte allégorique sur la dualité de l'âme humaine, le livre impressionne les lecteurs français par son atmosphère mystérieuse et remporte lui aussi un large succès. Le très sérieux Temps écrit ainsi en septembre 1890 :

« Mme B.-J. Lowe vient de traduire, et certes avec un sens profond de l'original et beaucoup de franchise, un conte extraordinaire de R.-L. Stevenson, dont on sait l’imagination fantasmagorique. Cette fois il s’agit d’un docteur Jekyll qui a trouyé moyen de se transfigurer en avalant une poudre de sa composition. Il est tour à tour un honnête médecin et un effroyable bandit.

Mais le conte, qui à l’analyse semble clairement allégorique, jette le lecteur, dans une profonde et troublante illusion. C'est l’effet de l’art de Stevenson, qui crée l’amosphère propre au merveilleux. »

Dr Jekyll and Mr Hyde, affiche britannique datant des années 1880 - source : WikiCommons
Dr Jekyll and Mr Hyde, affiche britannique datant des années 1880 - source : WikiCommons

Le Parisien, dans une critique reprise dans plusieurs journaux de l'époque, montre le même enthousiasme :

« II est impossible d’imaginer récit plus extraordinaire, plus mystérieux, plus émouvant, que l’histoire du cas absolument fantastique du docteur Jekyll. Nous marchons d'étonnement en étonnement ; nous entrons peu à peu, sans nous en douter, dans le domaine du rêve, et nous nous élançons bientôt en pleine fantasmagorie.

Ce qui fait le mérite, l’originalité, la saveur toute particulière de ce roman, c'est que l’auteur raconte les événements les plus bizarres, les péripéties les plus terrifiantes, avec un flegme surprenant, un sang-froid tout britannique, une précision parfaite, un luxe de détails qui rendent vraisemblable et naturel le surnaturel. »

Gil-Blas se montre élogieux lui aussi, mais avec quelques réserves :

« L'Anglais Stevenson – à qui madame Bentzon consacrait, tout récemment, une étude fort nourrie – fait, lui, de la psychologie fantastique. C'est certainement une des fantaisies les plus originales qui aient été écrites que sa suggestive histoire : Le cas étrange du docteur Jekyll.

La donnée en est vraiment très curieuse ; s'il y avait plus de pondération dans la composition, un plus complet souci d'art, ce serait un livre tout à fait remarquable. Ses procédés un peu gros, joints à un certain dédain de toute grâce littéraire, à ce qu'on dirait, nous gâtent malheureusement cette conception heureuse.

Le docteur Jekyll est un savant qui médite sans cesse sur la dualité de l'homme. Deux natures se combattent dans le champ de sa conscience, l'une bonne, l'autre mauvaise. De là son malheur […]. Les tortures qu'il éprouve, en constatant son impuissance à se débarrasser de cette tyrannie du Mal, sont des pages qui ne sont pas loin d'être tragiques. »

En 1893, Le Temps publie en feuilleton le troisième grand chef-d'œuvre de Stevenson, Le Maître de Ballantrae. Moins connu que les deux précédents, ce récit de la lutte à mort entre deux frères – dont l'écrivain Henry James disait qu'il était « l'émoi le plus intense de [sa] vie littéraire et de beaucoup d'autres » – est traduit quatre ans après sa publication au Royaume-Uni.

Stevenson est entre-temps devenu une grande figure des lettres britanniques, connu en Europe et jusqu'aux États-Unis. Le Temps semble réviser son jugement et fait de lui ce portrait un peu sévère en septembre 1894 :

«  M. Stevenson n’est, à vrai dire, ni un romancier, ni un conteur, ni un humoriste, ni un poète, ou plutôt c’est un mélange de tout cela, un mélange incohérent, désordonné, souvent un peu agaçant et souvent délicieux [...].

Les romans de M. Stevenson sont, en général, d’une composition détestable, avec un enchevêtrement d’intrigues, une variété d’épisodes et une abondance de digressions tout à fait extraordinaires ; mais ils sont aussi pleins de vie et de mouvement, spirituels, bizarres, d’une fantaisie très personnelle et d’un style excellent.

Et de là vient que tout le monde, en Angleterre, les lit et les aime, depuis les enfants jusqu’aux raffinés de l’école esthétique : M. Stevenson est le plus populaire des écrivains anglais, M. Rudyard Kipling lui-même ne l’a point détrôné ; et il a pu, depuis de longues années déjà, quitter l’Angleterre sans le moindre dommage pour sa popularité. »

Car en effet, Stevenson, grand voyageur malgré sa santé très fragile, s'est exilé à Samoa depuis 1890, dans l'espoir justement que le climat tropical de cet archipel du Pacifique l'aide à soigner ses problèmes respiratoires. Installé avec sa femme à Vailima, il s'investit énormément dans la vie locale et, en 1893, il gagne la sympathie des autochtones en dénonçant publiquement les visées impérialistes de l'Allemagne.

L'année précédente déjà, la presse française s'amusait de son statut particulier dans la société samoane, allant jusqu'à lui inventer une position royale :

« Un romancier qui devient roi, le fait est assez rare.

C'est pourtant le cas de l'écrivain anglais Robert-Louis Stevenson, qui, fixé depuis longtemps à Samoa, s'est vu décerner, par le gouvernement de cette île, le titre de premier citoyen du pays. C'est lui qui, en cette qualité, préside les assemblées publiques et exerce une véritable souveraineté. On le désigne pour succéder sur le trône au roi Malietoa, qui n'a pas de descendance directe.

En attendant cette bonne place, il écrit ses mémoires. »

En novembre 1894, Le Journal des débats politiques et littéraires publie encore un article sur lui :

« Dans une lettre à un ami, Stevenson écrivait jadis : “J'ai en moi 0.6 d'artiste et 0.4 de chercheur d'aventures”.

Puis, se reprenant aussitôt, avec un souci de la précision assez singulier en pareille matière, il ajoutait sérieusement : “Je crois que 0.55 d'artiste et 0.45 de chercheur d'aventures serait plus près de la vérité. N'avait été mon peu de forces, j'aurais pu devenir un homme différent en toutes choses” .»

Stevenson mourra un mois plus tard, le 3 décembre 1894, d'une crise d'apoplexie. Le 18 décembre, Le Temps lui rend hommage  :

« La littérature anglaise vient de faire une perte cruelle : Robert-Louis Stevenson est mort à Apia, dans cette île lointaine de l’archipel des Samoa, où le soin d’une santé toujours délicate l’avait amené à fixer sa résidence depuis quelques années. Sa vie a été courte : il était né le 13 novembre 1850, il meurt après avoir à peine accompli sa quarante-troisième année.

Il n’en laisse pas moins derrière lui une œuvre considérable et le regret amer d’une carrière interrompue au moment où son beau talent, en pleine maturité, allait porter tous ses fruits [...]. Ce serait manquer le trait essentiel de l'originalité de Stevenson que de ne vouloir voir en lui que le représentant de l'imagination écossaise : il était cela et quelque chose en plus.

Seul, ou presque seul des innombrables romanciers et littérateurs anglais de notre époque, Stevenson a eu le don, le culte, la passion du style […]. Nul n’a mieux su construire une phrase, une période, un chapitre, et par là nous entendons non pas l’artifice laborieux d’un pédant, mais cette harmonie native d’un artiste-né qui donne au rythme la part qui lui revient dans la symphonie des mots [...].

La mort de Robert-Louis Stevenson est un deuil et pour les lettres universelles et pour l’humanité. »

Enterré selon son désir à Samoa, au sommet d'un mont faisant face à la mer, sa tombe porte en épitaphe les premiers vers d'un de ses poèmes, Requiem :

« Under the wide and starry sky,
Dig the grave and let me lie,
Glad did I live and gladly die,
And I laid me down with a will. »

(Sous le vaste ciel étoilé / Creuse la tombe et laisse moi en paix, / Heureux ai-je vécu et heureux je suis mort / Et me suis couché ici de mon plein gré.)

Pour en savoir plus :

Françoise Sylvestre, Robert Louis Stevenson, les chemins de la liberté, Editions Transboréal, 2019

Michel Le Bris, R.L. Stevenson, les années bohémiennes 1850-1880, Nil Editions, 1994 

Michel Le Bris, Pour saluer Stevenson, Flammarion, 2000

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