Écho de presse

La réception de « Martin Eden » en France, grand roman fataliste de Jack London

le 29/10/2019 par Rod Glacial
le 24/10/2019 par Rod Glacial - modifié le 29/10/2019
L'écrivain Jack London (à droite) avec ses amis Porter Garnett et George Sterling au Bohemian Grove Camp, 1907 - source : WikiCommons
L'écrivain Jack London (à droite) avec ses amis Porter Garnett et George Sterling au Bohemian Grove Camp, 1907 - source : WikiCommons

Le roman de London, témoignage sans filtre des ravages de l’ambition, paraît pour la première fois en France après la mort de l’auteur, en 1921. Il s’impose vite comme une œuvre majeure de la littérature américaine.

Lors de l'écriture de Martin Eden, roman amer et très autobiographique, Jack London est déjà âgé de 33 ans, et jouit d’une certaine notoriété grâce à ses récits d'aventure – L'Appel de la forêt (1902) ou Croc Blanc (1906) pour les plus célèbres. En parallèle, il écrit également des textes politiques, influencés par le socialisme.

En 1903, Le Peuple de l'abîme raconte ainsi son passage dans le quartier d'un autre Jack (L'éventreur), l'East End londonien, et la vie des prolétaires qui le peuplent. En 1905, l'écrivain brigue la mairie d’Oakland, en Californie, sous la bannière socialiste. La sortie du roman Le Talon de fer en 1908, parfois considérée comme la première dystopie moderne, constitue une forme d’apothéose de sa pensée politique.

Mais, pour évoquer tout ce qu'il n'avait jamais pu publier alors qu'il débutait dans le métier des lettres, ainsi que divers éléments ayant nourri sa vision du monde, Jack London rédige ensuite Martin Eden.

Martin Eden est une histoire d'amour et de déclassement, autant qu'un récit fataliste devant « l'inhumaine machine éditoriale ». C'est aussi une aventure, celle d'un ambitieux, un homme refusant d'être cantonné à une classe, un lieu, un titre. Martin Eden vagabonde, navigue de boulots en boulots, bourlingue, se bagarre. Puis il trouve l’amour : Ruth Morse, une femme issue de la grande bourgeoisie.

Martin Eden est une œuvre à la fois pessimiste et éclairée. Le livre synthétisait dès 1909 les contradictions du rêve américain, revêtant également un caractère ambigu : le héros, socialiste, paraît en effet simultanément individualiste et déterministe – on connaît le goût de London pour les écrits de Charles Darwin ou de Herbert Spencer – tandis qu’il y dénonce également « la moralité d'esclave » de l’homme – quoique l’auteur se soit toujours défendu d’être nietzschéen.

Aussi, les considérations de Jack London pour la littérature, qui pour lui était avant tout un « travail », semblaient parfois incompatibles avec la vision européenne de « l’Art » – ce qui explique peut-être la parution relativement discrète de Martin Eden de ce côté de l’Atlantique.

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

La première traduction de Martin Eden (par Claude Cendrée) paraît en France en 1921, cinq ans après le décès de London en 1916. C’est L'Intransigeant qui est le premier à chroniquer le livre, dans un style pour le moins bref, en se gardant bien d'émettre le moindre avis :

« Roman pessimiste de la carrière littéraire aux États-Unis, où sont narrés avec minutie et précision les efforts d'un self made man appliqués à l'art d'écrire. »

Fin 1921, le bimensuel culturel Comœdia se lance dans une critique plus vaste de l’œuvre désormais achevée de London dans une tribune intitulée « De Bernardin de Saint-Pierre à Jack London ». André Lebey y associe en effet l'auteur de Paul et Virginie à celui de L'Appel de la forêt et perçoit une analogie dans leur désir commun de retour à la Nature – avant de saluer la capacité « régénérescente » de ce gigantesque territoire nommé Amérique.

« Il existe donc bien là un enseignement qui souligne le déséquilibre accentué de la vie contemporaine, tout en nous indiquant peut-être son remède, un des moyens d'y parer, en tout cas.

Le dix-neuvième siècle n'a pas su capter à son bénéfice l'indication précieuse des précurseurs qui l'avaient averti, et il l'a souvent payé. Le vingtième ne devait-il pas y réfléchir et, de Bernardin de Saint-Pierre à Jack London, envisager comment la cité, l'homme et la nature pourraient, en s'unissant davantage afin de s’harmoniser réciproquement, faire retrouver à nos contemporains le rythme véritable de la vie. […]

Surtout, aux débuts d'une ère nouvelle où cette Amérique, patrie de Jack London, est en train de devenir la maîtresse du monde. »

Dans le conservateur Gaulois en 1923, André Chaumeix introduit dans un beau texte les grands romanciers britanniques Kipling et Stevenson, dans le but de les différencier de London, et de montrer en quoi l'Américain fut un phénomène unique du paysage littéraire d'alors.

« Jack London, fils d'un cultivateur, d'un ranchman californien, est un produit sauvage, et sa culture celle d'un autodidacte.

Sa vie semble incroyable à nous autres, Européens civilisés dans la sécurité et l'habitude. »

Jugeant toutefois ses romans autobiographiques « curieux » et ses essais socialistes sans intérêt, le rédacteur préfère le London dépeignant « la profonde monotonie de notre destin terrestre » de la manière la plus primitive et dépouillée qui soit, avec la passion comme seul idéal.

Toujours en 1923, le journal de « l’entente des gauches » L'Ere Nouvelle s'enflamme pour Martin Eden sous la plume de Pierre Bonardi :

« On ne peut pas imaginer ce qu’il y a dans ce roman de force et de beauté, de frémissement intellectuel et musculaire, de sensibilité et de sensualité tout ensemble.

Ah ! rien que pour les dernières pages (les seules, évidemment qui ne soient pas autobiographiques), rien que pour les lignes du suicide de Martin, de même que pour La Piste des soleils, que j’ai déjà suggéré de lire (L'Amour de la vie, N.R.F.), pour ces trente lignes et ces trente pages, je donnerais à peu près tous les romans d’aventures que j’ai lus jusqu’ici.

Que puis-je dire de mieux ? »

Lors de la deuxième édition de Martin Eden aux éditions Crès en 1925, le journal républicain Le Siècle publie un extrait du livre (la scène de la blanchisserie) en le présentant ainsi :

« C'est le roman de l'homme-pensée, poète, écrivain, idéaliste, réduit par les dures nécessités de la vie à devenir l'homme-machine, travailleur matériel et forcené. À un moment, il ne lui reste plus dans l'âme qu'une toute petite étincelle... qu'il éteint d'ailleurs en buvant...

Le voici devenu blanchisseur en compagnie de Joe, l'âme sœur de son infortune. »

Curieusement, c'est la revue Les Modes de la femme de France qui se passionne le plus pour l'ouvrage de London. Plus qu'une critique, la journaliste Henriette Charasson nous donne d'intéressants détails sur la personnalité de London via des entretiens et anecdotes livrées par son amie et camarade, l'écrivaine Anne Strunsky. À la fin de l'article, un extrait de ses « mémoires alcooliques » (à paraître) rapproche une nouvelle fois Jack London de son héros :

« Certains critiques ont contesté la rapidité avec laquelle Martin Eden, un de mes personnages, est parvenu à s'instruire. Parti comme matelot avec des rudiments de l'école primaire, j'en ai fait, en trois ans, un auteur à succès. Ces critiques prétendent que la chose est impossible.

Pourtant c'est moi, Martin Eden. »

Enfin, en novembre 1930, le quotidien socialiste Le Populaire conclut les quelques portraits de l'auteur publiés en France la décennie précédente. Son compatriote et écrivain Upton Sinclair contredit la façon dont le texte a pu être perçu par une partie de la critique :

« Si j'ai parlé ici avec une cruelle franchise des tragédies personnelles de sa vie, c'est parce que je ne voudrais pas laisser la postérité persister dans le malentendu dont il s'est plaint dans le cas de “Martin Eden”.

Non, ne faites pas cette erreur au sujet de sa vie et du sens qu'elle comporte ; en toute certitude, ce n'est pas une glorification de surhomme à sang chaud foulant aux pieds toutes choses, gratifiant ses impérieux désirs. Bien plutôt est-ce une démonstration du fait que le surhomme conquérant du monde, foulant toutes choses aux pieds, et réalisant tous ses désirs, s'est suicidé en avalant du laudanum à l'âge de quarante ans, parce que le plaisir et la fortune et la gloire ont tourné en cendres sur ses lèvres. […]

C'était la conclusion de “Martin Eden” qui avait hanté Jack London toute sa vie, et dont, à la fin, il fit une réalité, Quel dommage et quelle fatale perte pour notre littérature, que l'Amérique capitaliste, la philosophie de l'égoïsme et de l'avidité individualiste, aient dérobé l'âme de cet homme, avec tous ses dons suprêmes et sans prix ! »

Bien des années plus tard et comme en écho à sa parution initiale dans le journal de Portland The Pacific Monthly, Martin Eden sera le feuilleton de l'année 1947 de L'Humanité. Estampillé (peut-être un peu vite) « grand roman d'amour », sa parution dans les pages du journal du PCF sera illustré par le grand peintre allemand Max Lingner.

Au cinéma, Martin Eden fut vite adapté à la suite de sa publication. Une première fois en 1914  par l'acteur et réalisateur américain Hobart Bosworth – qui avait spécialement créé une compagnie dédiée aux œuvres de Jack London –, puis à l'initiative d'un cinéaste soviétique, Nicante Tourkine, en 1918, sous le titre Pas né pour l’argent – avec le poète Vladimir Maïakovsky au casting. Plus tardif, The Adventures of Martin Eden (avec Glenn Ford) signé du New-Yorkais Sidney Salkow sortira en 1942, tandis qu’une série italienne de 6 heures verra le jour en 1979.

Il aura fallu plusieurs décennies pour qu'une nouvelle adaptation du désormais classique de la littérature américaine se concrétise – et une autre semble déjà en projet pour 2020. Transposé de San Francisco à Naples, la nouvelle incarnation du personnage de Martin Eden vient d’Italie et porte le nom de Luca Marinelli. Le film, qui s'attache à l'épopée mouvementée d'un jeune prolétaire napolitain, est réalisé par Pietro Marcello, et est en salles depuis le 16 octobre 2019.

Pour en savoir plus :

Simone Chambon et Anne Wicke, Jack London, Belin, 2001

Olivier Weber, Jack London, L'appel du grand ailleurs, Paulsen, 2016

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