Écho de presse

Joséphin Péladan et la querelle du testament de Barbey d’Aurevilly

le 11/12/2019 par Michèle Pedinielli
le 02/12/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 11/12/2019
L'écrivain et « mage » Joséphin Péladan caricaturé par Alfred Le Petit, Les Hommes d'aujourd'hui, 1890 - source : WikiCommons
L'écrivain et « mage » Joséphin Péladan caricaturé par Alfred Le Petit, Les Hommes d'aujourd'hui, 1890 - source : WikiCommons

Écrivain prolixe, figure du mouvement symboliste et mage autoproclamé, Joséphin Péladan amuse ou intrigue les salons littéraires. En 1891, ses accusations concernant le testament de Barbey vont faire l’objet d’attaques de la part de Léon Bloy et d’un procès.

Lorsqu’en 1889 meurt Jules Barbey d’Aurevilly, dandy extravagant, critique littéraire féroce mais surtout grand romancier de la cruauté, peu de monde et encore moins de gens de lettres assistent à ses obsèques.

« François Coppée, très ému, conduisait le deuil ; auprès de lui, un petit-cousin de d'Aurevilly représentait seul la parenté du mort ; et la famille littéraire n'était guère nombreuse, elle non plus.

Nous avons reconnu pourtant Jean Richepin, J.-K. Huysmans, Léon Cladel, Gustave Geffroy, Joséphin Péladan, 0. Uzanne, M. de Fleury, J.-F. Raffaëlli, Zacharie Astruc, Camille Bourget, l'éditeur Lemerre, le docteur Albert Robin, le docteur Letourneau, Braga, Ch. Hayem, le comte Roselly de Largues, le comte et le vicomte de Tarade de Corbeilles, le marquis Queux de Saint-Hilaire.

Peu ou point de curieux. »

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

Le Figaro relève parmi la petite foule la présence de Joséphin Péladan. Ecrivain et critique littéraire lui aussi, il est devenu en 1884 l’ami de Barbey d’Aurevilly, qui a préfacé son roman Le Vice suprême. Comme l’auteur des Diaboliques, Péladan abhorre Emile Zola et son naturalisme et prêche dans ses œuvres le romantisme et l’occultisme. Et comme Barbey d’Aurevilly, connu pour son dandysme flamboyant, il ne se montre en ville que revêtu de tenues plus excentriques les unes que les autres.

Né Joseph-Aimé Péladan dans une famille de cultivateurs et de commerçants, le jeune écrivain s’est rapidement forgé un personnage de « mage » qui le distingue dans les salons parisiens.

« Sans aller si loin, le jour du vernissage, M. Péladan nous a paru donner une formule heureuse de la toilette féminine de l’avenir.

Il portait une sorte de blouse vénitienne en satin, ajustée par endroit et, ailleurs, négligemment flottante. Un pantalon, dont il tenait la recette de M. Barbey d’Aurevilly, tombait sur un pied chaussé finement. […] Sur ses cheveux, qui se crespelèrent une nuit da sabbat sous les doigts du diable, il avait juché, tout de travers, une sorte de petit chapeau tyrolien, qui sortait plus certainement de chez la modiste que de chez le chapelier. 

On le regardait curieusement, ne sachant que penser. Sa sombre carnation évoquait le souvenir de quelque prince exotique indien ou peu s’en faut, venu promener son indolence dans nos actives cités.

Il fallait déjà être initié pour connaître que c’était Péladan, Monsieur le Mage. »

Pour parachever son rôle d’occultiste flamboyant, Joséphin Péladan fonde l'ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal (auquel adhère un temps le compositeur Erik Satie) et s’affuble d’un titre et d’un prénom exotiques : Sâr Merodack – « sâr » étant un mot persan pour désigner le chef.

Gil Blas ricane devant ce prolongement de la pédanterie surjouée du personnage.

« A propos de ce titre de Sâr, que prend magnifiquement M. Péladan, on me raconte que des gens compétents en ont discuté la valeur exacte, d'après les textes antiques, et qu'il correspondrait simplement à quelque chose comme officier de police.

Ce serait donc, en fait, une qualification assez modeste dont, à son insu, s'affublerait l'auteur de la Décadence latine, “éthopée en deux septenaires”. »

En 1891, la mort de Barbey d’Aurevilly revient sur le devant de la scène médiatique puis judiciaire : Joséphin Péladan accuse Léon Bloy, écrivain et secrétaire de Barbey, de l’avoir empêché d’entrer chez le romancier en compagnie d’un prêtre pour administrer les derniers sacrements au vieil homme sur son lit de mort.

« Une violente querelle vient de surgir entre le Sàr Péladan et un homme de lettres, M. Léon Bloy, à qui, dans une lettre publiée par la France, il avait reproché d'avoir “barré de pugilat la chambre mortuaire de Barbey d'Aurevilly, et empêché la prière agenouillée des plus vieux amis du mort”. » 

S’ensuit des échanges violents dans la presse entre Péladan et Bloy, qui réplique en maudissant le « chacal en veston violet » et en l’accusant d’assassinat.

« Je ne l’ai pas revu depuis lors, mais je pense à lui plus souvent que je ne voudrais, quand je me souviens du malheureux et admirable artiste que j’ai vu mourir “assassiné” et dont je raconterai la lente agonie.

Ce jour-là, il y aura quelque surprise, je vous en réponds et c’est pourquoi je m’étonne un peu de la témérité du Péladan qui m’attaque, en sachant très bien que je peux tout dire et tout prouver et le plastronner d’infamie jusque par-dessus ses nageoires. »

L’enjeu fondamental de cette guerre entre gens de lettres reste le testament de Jules Barbey d’Aurevilly – le « connétable » – qui fit de Louise Read, sa dernière amie, sa légataire universelle et donc la propriétaire de ses manuscrits. Pour Péladan, elle est l’ennemie.

« À cette époque, Mlle Read était loin d être chez d’Aurevilly la maîtresse absolue et tyrannique qu’elle devint plus tard. Elle s’y présentait souvent, mais ne dépassait jamais l’antichambre.

Elle a fait en peu d’années beaucoup de chemin puisque c’est cette même Louise Read que d’Aurevilly a instituée légataire universelle de tous ses manuscrits.

Dans les derniers temps de la vie du connétable, cette personne ne le quittait plus. Comme je viens de vous le dire, c'est elle qui, soutenue par Léon Bloy, s’opposa formellement à ce que d’Aurevilly reçut avant de mourir les secours de sa religion. »

Depuis Copenhague, où il accompagne sa femme danoise, Léon Bloy réplique et menace.

« Mais cet Assyrien, ce Chie-en-Lit est-il bien sage d’oublier que je peux revenir un jour ou l’autre ? Il sait, à n’en pouvoir douter que je n’ai besoin, moi, ni d’avocats, ni de tribunaux pour l’expédition de mes affaires et que je peux manquer de patience très soudainement. La débilité de sa mémoire m’épouvante. […]

Je n’aurais jamais répondu une ligne au monsieur, s’il ne s’était agi que de moi […]. Mais il salissait la mémoire d’un grand écrivain que j’ai profondément aimé et dont il a “très réellement” causé la mort dans un but de cupidité ignoble.

Maintenant, M. Joséphin s'efforce de lancer sa fiente à une autre personne dont il connaît la vie très pure et le dévouement admirable à l’illustre moribond qu’elle servit, comme une sœur des pauvres, jusqu'à son dernier soupir. Je comprends qu’un tel croque-mort soit vexé de n’avoir pas recueilli le salaire de ses manœuvres, mais cette dernière vilenie est un peu trop forte.

Quand l’heure sera venue, je me passerai fort bien du bras séculier pour le règlement de ce nouveau compte. »

Mais Joséphin Péladan, lui, préfère le bras séculier et porte plainte. Il réclame à Léon Bloy et à Léon Deschamps, directeur de La Plume (le  journal qui a publié sa lettre), 10 000 francs de dommages et intérêts pour diffamation – une somme énorme pour l’époque. Sur sa lancée, il attaque également Rodolphe Salis, propriétaire du cabaret Le chat noir et de L’Écho de Paris (de même qu’auteur de la célèbre boutade « le Sar dîne à l’huile »).

Le procès a lieu en octobre 1891, quoiqu’en l’absence du Sâr Merodack, provoquant une grande déception dans la foule. Le représentant de Léon Bloy soutient que « les termes relevés dans la lettre de M. Léon Bloy sont des injures et non des diffamations, et que par suite de la jurisprudence constante des tribunaux et notamment de la neuvième chambre, la provocation excusant l'injure, [s]on client doit être acquitté ».

Joséphin Péladan perd tous ses procès, sous les saillies ironiques de la presse.

« Maintenant, il faut s'attendre à l'envoûtement prochain du Palais de Justice tout entier. On sait, en effet, que la colère des Mages est terrible. »

Joséphin Péladan ne sera donc jamais pas le légataire de Barbey d’Aurevilly, mais s’il restera l’un de ses héritiers littéraires, continuant à écrire romans, pièces de théâtre et textes critiques jusqu’à la fin de ses jours.

Le Sâr recevra le prix Charles Blanc de l’Académie française en 1908 et mourra dans une indifférence quasi générale à la fin de la Première Guerre mondiale, au mois de juin 1918.

Pour en savoir plus  :

Laurence Brogniez, « Péladan, disciple indiscipliné de Barbey d’Aurevilly », in: Le Figuier, 2011

Damien Delille, « Démystifier le mystique : Joséphin Péladan et les cercles rosicruciens à l'épreuve du rire fin de siècle », in: Romantisme, 2012

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