Écho de presse

Eugène Atget, photographe de Paris au tournant du XXe siècle

le 04/02/2022 par Pierre Ancery
le 04/08/2021 par Pierre Ancery - modifié le 04/02/2022
Cour quai des Célestins, Eugène Atget - source Gallica BnF

Auteur de milliers de clichés de la capitale à l’époque où celle-ci se transformait en ville moderne, le grand pionnier Eugène Atget (1857-1927) ne devint célèbre qu’après sa mort.

Encore assez méconnu du grand public, Eugène Atget fut pourtant l’un des plus grands photographes français. Né en 1857 à Libourne d’un couple d’artisans, il eut une carrière de marin, puis une autre, modeste, d’acteur de théâtre avant de s’adonner pleinement, à partir des années 1890, à la photographie documentaire.

Entreprenant de capturer avec son appareil chaque recoin de la capitale, Atget reste le grand photographe du Paris de la « Belle Époque ». Ses clients, des institutions culturelles comme la Bibliothèque nationale de France ou le musée Carnavalet, lui achèteront des milliers de clichés à des fins de documentation.

Parcs, rues, façades, intérieurs, monuments, mais aussi petits métiers du Paris populaire et baraquements misérables de ce qu’on appelait la « Zone » : ses photographies de la capitale représentent à la fois un témoignage unique sur cette époque révolue et un travail artistique exceptionnel. Images souvent silencieuses, vides ou presque, d’un Paris en proie à de vastes changements urbanistiques, et dont beaucoup dégagent une étrangeté toujours fascinante plus d’un siècle après.  

Jardin du Luxembourg, Eugène Atget - source Gallica BnF
Marchande de fleurs, rue Mouffetard, Eugène Atget - source Gallica BnF
Musiciens de rue, Eugène Atget, 1898-1899 - source Wikicommons
Rue de Nevers, Eugène Atget - source Gallica BnF

Malgré son travail intensif, Eugène Atget passa toute sa vie dans la précarité. C’est dans l’anonymat qu’il meurt en 1927, dans son appartement du 14e arrondissement. Mais quelque temps plus tôt, il avait rencontré le surréaliste Man Ray et son assistante la photographe américaine Berenice Abbott, lesquels prirent aussitôt conscience de l’importance de son œuvre. Celle-ci sera reconnue de façon posthume.

Le 27 juin 1928, le Chicago Tribune, journal des expatriés américains en France, explique qu’Abbott a acquis des milliers de clichés d’Atget. C’est elle qui fera connaître le photographe, d’abord reconnu aux États-Unis. Le journal écrit :

« La collection représente 35 années de travail clairvoyant de la part d’un artiste-photographe qui, bien que pionnier dans son domaine, commence seulement a être connu du public [...]. À en juger par les milliers de clichés qu’il a laissés derrière lui, il a travaillé avec une réelle vigueur artistique sur chaque scène, chaque choix de composition auxquels il fut confronté dans les rues de la capitale [...].

Atget est mort l’été dernier, vieil homme sans renommée. Certes, quelques rares âmes avisées comme Jean Cocteau ou Foujita avaient vu ses travaux et acquis certains d’entre eux. Mais le grand public n’avait pas compris un photographe qui ne s’était pas soucié d’entrer dans le commerce des portraits de famille. »

Le 1er novembre de la même année, Les Annales politiques et littéraires choisissent un de ses clichés, à côté d’une photographie de Man Ray, pour illustrer l'article de l’écrivain Pierre Mac Orlan sur « La photographie et le fantastique social » :

« La plus grande force de la photographie, pour l'interprétation littéraire de la vie, consiste, à mon avis, dans le pouvoir qu'elle détient de créer la mort pour une petite seconde. Elle fait mourir tout ce qu'elle veut pour une durée si minime que les gens reviennent de l'au delà sans avoir pris connaissance de leur aventure. »

Le 4 novembre, le Chicago Tribune, à nouveau, fait le portrait d’Atget dans un article illustré par une photographie de Berenice Abbott :

« La vie et la personnalité d’Eugène Atget fait penser à celles des grands artistes et poètes parisiens du passé. Ce furent la même misère, la même lutte apparemment sans espoir contre un monde matérialiste, la même foi invincible et pleine d’abnégation, et - hélas ! - la même gloire posthume.»

Le nom d’Atget, en effet, commence à être célèbre. En mai 1929, Le Crapouillot publie un vaste numéro spécial intitulé « Aspects de Paris », regroupant des textes d’écrivains illustrés par de nombreux clichés du défunt photographe et représentant le Panthéon, le Pont-Neuf, le quai d’Anjou, l’église Saint-Sulpice...

Le Crapouillot qui le citera encore, sous la plume de René Kerdyk et aux côtés d’André Kertész ou de Germaine Krull, parmi les photographes les plus influents de l’époque.

« Le photographe était autrefois un personnage chevelu, englouti dans un voile noir et qui nous montrait un petit oiseau. Il est aujourd’hui un gentleman et un artiste. Son but est de se pencher sur l’infiniment petit des choses et de s’y attarder complaisamment. Je trouve même qu’il exagère et que l’étude au microscope d’une boîte d’allumettes, d’une goutte au nez ou d’un lacet de bottine, est un divertissement sans gaîté.

Néanmoins, il y a là une veine nouvelle et un renouveau plastique à quoi les noms d’André KERTESZ, ATGET, Germaine KRULL, MANUEL, PARRY, TABARD et du délicieux SOUGEZ resteront étroitement attachés. »

Dans le même journal, Louis Cheronnet lui rend à nouveau hommage en décembre 1931 :

« Ainsi avez-vous la valeur exacte, passionnante, bouleversante de ces photos d'Atget, de ces images "silencieuses" qui font presque peur : scènes de la rue d’un pittoresque déchu, décor désaffecté où tout peut à nouveau survenir, brusque restitution d’une poésie que l'habitude avait recouverte de poussière. Pourquoi parlerai-je plutôt de cette loge de concierge dont on sent presque l’odeur, que de cette devanture de bric-à-brac dont les mannequins de bois sont le sublime du Musée Grévin ?

Je connais peu de livres d un dynamisme intérieur aussi puissant que celui-là. À sy attarder on sent je ne sais quels effluves vous pénétrer qui vous plongent dans un étonnant état second. Et quel "amoureux du vieux Paris" n’aimerait ce recueil où l’on a réuni tant d’évocations de choses disparues pour toujours. »

Maximilien Gauthier, enfin, parle longuement du photographe dans un article paru dans Marianne en janvier 1939. Eugène Atget y est identifié comme un « génie méconnu », pionnier devenu une référence pour ses pairs :

« Rien ne manque à la photographie pour être considérée comme un art - pas même son génie méconnu [...].

Il s'appelait Eugène Atget. Né à Bordeaux, ancien marin, ancien acteur dans des théâtres de banlieue, fréquentant les peintres, obsédé par un désir d'art, ému profondément par la beauté des choses, un jour, las de courir les mers et de vêtir la défroque des rois et des valets de théâtre, cet homme achète un appareil photographique et part à la chasse aux images.

Tout le jour, vêtu comme un gueux, il parcourt le vieux Paris, entre dans les cours, va dans les bouges, s'introduit chez les chiffonniers de la zone, descend sur les berges de la Seine, s'arrête dans les parcs ou s'éloigne dans la campagne. Rien de conventionnel dans le choix de ses sujets. Un tronc d'arbre, une charrette, une rampe d'escalier, lui paraissent dignes d'admiration aussi bien qu'un pommier en fleurs, l'étalage de la fruitière, du brocanteur, ou qu'une rivière ombragée ; un tas d'ordures aussi bien qu'un boudoir.

Et ainsi, pendant trente ans, pour lui-même, presque sans profit, il accumule par milliers des épreuves que parfois lui achètent un peintre ou la direction des monuments historiques et qui composent, de son temps, la plus belle et la plus émouvante histoire. »

Atget aura une influence décisive sur ses successeurs, à commencer par Henri Cartier-Bresson, qui cherchera à l’imiter à ses débuts.

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Pour en savoir plus :

Laure Beaumont-Maillet, Atget-Paris, Hazan, 2003

Eugène Atget, voir Paris (catalogue de l’exposition Atget à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris, à voir jusqu’au 19 septembre 2021), Atelier EXB, 2021

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