Écho de presse

L’incroyable talent du pétomane du Moulin Rouge

le 22/05/2022 par Priscille Lamure
le 10/09/2021 par Priscille Lamure - modifié le 22/05/2022
Joseph Pujol, le pétomane du Moulin Rouge - source : Wikicommons

À la fin du XIXe siècle, Paris se découvre un artiste hors-norme : il s’appelle Joseph Pujol, vient de Marseille, et tout le monde le surnomme le « Pétomane ».

Né en 1857 à Marseille, le jeune Joseph Pujol y exerce d’abord le métier de boulanger avant de se lancer dans une carrière artistique pour le moins atypique : des numéros de pets.

Selon un rédacteur du journal Gil Blas, « c’est à l’âge de treize ans que le phénomène en question s’est aperçu des avantages naturels dont la nature l’avait doté ». Il poursuit :

« Au collège de Marseille, il émerveillait déjà ses jeunes camarades de cinquième par un “talent” vraiment surprenant. Je dis talent, car plusieurs Facultés de médecine ont constaté, dans des rapports qui ont été publiés, que le sujet était admirablement constitué et que son truc consistait simplement en une facilité d’aspiration anale tout à fait curieuse. »

Lors de spectacles dans les villes du sud de la France, de Marseille à Bordeaux, les prouesses sonores de Joseph Pujol ainsi que son talent unique sont chaleureusement accueillis par le public.

En effet, comme le rapporte le journal La France, « M. Joseph Pujol est un artiste plus ou moins lyrique, dont les mélodies, des romances sans paroles, ne partent pas précisément du cœur ». Et au contraire de nombreux artistes de cirque, il est alors le seul sur le marché :

« Il faut lui rendre cette justice : il a créé un genre absolument à lui, rossignolant dans les profondeurs de sa culotte les trilles que d’autres, les yeux au ciel, lancent au plafond. »

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Fort de son succès en province, le jeune homme décide de poursuivre l’aventure à Paris. Dès 1892 il y est repéré. C’est Joseph Oller, fondateur et directeur du Moulin-Rouge, qui l’engage pour une série de spectacles. Ainsi, pendant de longs mois à Montmartre, « la bouche béante, les oreilles ouvertes, les narines pincées, un public en délire applaudit avec frénésie à cette manifestation artistique fin de siècle », rapporte, entre dégoût et fascination, le journaliste de La France.

« Grand, mince, vêtu d’un habit rouge ponceau et d’une culotte courte en satin noir », ainsi que le décrit un rédacteur de L’Intransigeant, celui que l’on a rebaptisé le « musicien fin de siècle » ou plus prosaïquement le « Pétomane » attire des foules nombreuses de spectateurs curieux, des savants intrigués tels que le docteur Freud lui-même, ou encore des têtes couronnées comme le Prince de Galles.

En effet, Joseph Pujol possède ce don incroyable de réaliser les exploits d’un homme-orchestre, sans le moindre instrument. Il aime en outre reproduire des cris d’animaux ou toute sorte de son incongru.

« Personne mieux que lui ne savait “déchirer trois mètres de toile”. »

Une fois sur scène, et malgré les réticences de certains, c’est un spectacle de premier ordre que découvre un public surpris, charmé – et hilare. Un rédacteur du Journal de Roanne, venu assister au spectacle, ne boude pas son plaisir :

« Relevant ses basques, le valeureux artiste auquel on va faire fête, tout d’un coup s’accroupit, se contracte, s’enfle, pousse, et une première note exquise lui sort par la base : honneur et salut au Pétomane ! […]

Joseph Pujol interprète tout : le premier soupir de la jeune fille, la douleur de la veuve, le grand air de la Favorite […], la Retraite des tambours et la Marseillaise ! À perte de vue, en majeur, mineur, trilles et roulades. »

Afin de ravir d’autant plus un public déjà tout acquis à sa cause, le Pétomane du Moulin-Rouge, célébrité nationale, n’hésite pas à se servir de son « art » pour d’autres effets, par exemple celui de souffler « par la base » des bougies d’anniversaire. En 1900, lors de l’exposition universelle à Paris [voir notre article], il est même mis à l’honneur dans un film muet tourné par la compagnie de Thomas Edison.

Après plusieurs années de succès retentissants, et après avoir été engagé dans différents music-halls, Joseph Pujol décide de s’établir à son compte. C’est une mauvaise idée. Son spectacle, de plus en plus répétitif, commence à lasser les Parisiens. De plus, sans la réclame retentissante affichée dans les revues, ses recettes diminuent progressivement.

Ce moment signale, pour l’artiste, le début de la décadence. C’est ce que rapporte le journal Le Matin dans un article intitulé « La détresse du Pétomane », paru au mois de décembre 1901 :

« Grisé par son succès, Joseph Pujol […] voulut “travailler” à son compte. Il fit l’acquisition d’une baraque et parcourut les fêtes de Paris, de la banlieue et de la province. Mais, hélas ! la gloire est éphémère.

Une foule de concurrents, jaloux de ses succès, se montrèrent, et bientôt la France entière fut sillonnée par des pétomanes, hommes et femmes, qui gâchèrent complètement le métier. […]

Il dut céder sa baraque – son théâtre, comme il disait avec fierté – à un rival plus heureux, et il fut réduit, pour vivre, à vendre dans les fêtes des…"pets de nonne”. »

Joseph Pujol, âgé de quarante-quatre ans et père de dix enfants, sombre alors dans le dénuement le plus total ; sans le sou, il se voit expulsé de son logement parisien.

Tandis que retentissent les canons de la Première Guerre mondiale, l’artiste renonce définitivement à la scène. Laissant derrière lui la gloire et les paillettes de la capitale, il retourne dans sa ville d’origine, Marseille, et à son premier métier : la boulangerie.