Écho de presse

Les reportages photo d’Henri Cartier-Bresson dans « Regards »

le 25/01/2022 par Pierre Ancery
le 01/10/2021 par Pierre Ancery - modifié le 25/01/2022
Photographies d'Henri Cartier-Bresson dans Regards, mai 1938 - source RetroNews-BnF
Photographies d'Henri Cartier-Bresson dans Regards, mai 1938 - source RetroNews-BnF

Entre 1936 et 1938, le photographe Henri Cartier-Bresson publie plusieurs séries dans la revue communiste Regards, capturant l’ambiance des années Front Populaire à travers ses reportages sur la vie quotidienne des classes modestes.

En avril 1936, le magazine Regards fait paraître, pour la première fois dans ses colonnes, le reportage photo d’un certain « Henri Cartier ». Il s’agit d’un photographe de 27 ans à l’œil déjà acéré, qui a fait ses armes aux côtés des surréalistes et a déjà parcouru l’Afrique, le Mexique, l’Espagne ou encore l’Italie avec son Leica. Son vrai nom : Henri Cartier-Bresson.

S’il a légèrement changé sa signature pour publier dans la revue, c’est pour ne pas être associé à sa riche famille d’industriels. Proche de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), Cartier-Bresson, à ce moment-là, a en effet pris fait et cause pour la lutte communiste et antifasciste.

Ses reportages dans Regards (mais aussi dans Ce Soir, le journal dirigé par Aragon) seront marqués par un intérêt pour le quotidien et les loisirs des classes modestes, que Cartier-Bresson photographie avec un mélange de bienveillance et d’humour.

Une approche qui correspond parfaitement à la ligne éditoriale du journal : pionnier du photojournalisme, celui-ci cherchait alors à toucher les couches populaires avec des reportages sur leur vie quotidienne - sans jamais prendre position explicitement pour le Parti communiste.

Dans son premier photoreportage, publié le 30 avril 1936, Cartier-Bresson s’intéresse au Faubourg Saint-Antoine, quartier des ébénistes et des tapissiers situé dans le 11e arrondissement de Paris.

Le 20 mai 1937, le journal fait paraître une nouvelle série de photos signées Henri Cartier (également publiées dans Ce Soir), qui rencontreront un grand succès. À Londres huit jours auparavant pour le couronnement du roi George VI, le photographe, plutôt que de mettre en images le faste de la cérémonie, a choisi de capturer le visage émerveillé de « ceux qui regardaient » - titre du reportage.

Le 3 juin de la même année, il co-signe avec David Seymour, dit Chim, un reportage sur l’Exposition universelle qui se tient au Palais de Chaillot, à Paris (Seymour, comme Cartier-Bresson et Robert Capa, fera partie en 1947 des créateurs de la mythique agence Magnum).

Le 21 octobre, il ramène du Mexique un reportage sur le « Jaripeo », équivalent local du rodéo.

Le 28 avril 1938, toujours avec David Seymour, il signe un photoreportage sur la parade de la Foire du Trône. Cette dernière se tenait alors le long de l’avenue du Trône et du cours de Vincennes, près de la place de la Nation, à Paris.

On retrouve le même intérêt pour les loisirs des Parisiens dans ces photos teintées de malice sur les « jeux enfantins » des squares de la capitale, qui paraissent dans Regards le 26 mai :

Ou dans ce reportage sur une compétition de tir à l’arc à Ermenonville, dans l’Oise, une série photographique où se dévoile à nouveau le talent de Cartier-Bresson pour saisir le fameux « instant décisif » :

À la même époque, Henri Cartier-Bresson s’intéresse au cinéma : en 1936, il est l’assistant de Jean Renoir sur le film commandé par le Parti communiste La Vie est à nous, puis sur Partie de campagne du même réalisateur, et il tourne lui-même Victoire de la vie en 1938, un long-métrage sur les hôpitaux pendant la Guerre d’Espagne. Regards mentionne le film dans son numéro du 7 juillet, et rappelle que le photographe est un habitué de ses colonnes :

« Les lecteurs de "Regards" ont pu apprécier tout le talent, toute la sensibilité, toute l'acuité de vision d'Henri Cartier, qui sait se pencher sur l'homme, sur l'enfant, avec un amour et une compréhension où le sens du tragique se mêle intimement à un humour aigu. »

La série de photos de Cartier-Bresson la plus marquante à paraître dans Regards sera toutefois celle qui sera publiée en juillet et septembre 1938.

Dans ces clichés qui capturent à merveille l’époque du Front Populaire, le photographe se penche sur le repos des travailleurs et leurs familles qui vont pique-niquer ou planter leur tente à Juvisy, au cœur d’un « îlot de campagne dans la mer de bâtisses de la banlieue » (numéro du 28 juillet), ou en bord de rivière, du côté de Corbeil, dans l’Essonne (numéro du 1er septembre).

Le magazine Regards sera interdit en septembre 1939, après la signature du pacte germano-soviétique et la décision d’Édouard Daladier de suspendre les quelque 80 journaux nationaux et régionaux de la presse communiste française.

Henri Cartier-Bresson, quant à lui, poursuivra une carrière à la richesse et la longévité exceptionnelle, capturant certains des événements majeurs du XXe siècle, de la Libération à Mai 68. Il mourra le 3 août 2004, à 95 ans.  

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Pour en savoir plus :

Pierre Assouline, Henri Cartier-Bresson, l’œil du siècle, Gallimard, 1999

Clément Chéroux, Henri Cartier-Bresson, le tir photographique, Gallimard, 2008 

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