Écho de presse

« Le Moine » de Lewis, chef-d’œuvre de la littérature gothique

le 28/03/2022 par Pierre Ancery
le 22/03/2022 par Pierre Ancery - modifié le 28/03/2022
Matthew Gregory Lewis, auteur du "Moine", par Henry William Pickersgill, 1809 - source : WikiCommons
Matthew Gregory Lewis, auteur du "Moine", par Henry William Pickersgill, 1809 - source : WikiCommons

Paru en 1796, le roman surnaturel et transgressif de Matthew Gregory Lewis Le Moine crée le scandale. Œuvre emblématique du gothique anglais, il sera admiré par le marquis de Sade, Victor Hugo ou encore Antonin Artaud, qui le retraduira en 1931.

Espagne, XVIIe siècle. Ambrosio est un moine admiré de tous pour sa vertu et ses talents de prédicateur. Secrètement orgueilleux, il est pourtant séduit par Mathilde, une femme qui s’est déguisée en moine pour l’approcher, et qui se révélera être une incarnation du Diable. Succombant à la tentation, Ambrosio va plonger dans le péché et le crime...

Matthew Gregory Lewis n’a que dix-neuf ans lorsqu’il écrit l’œuvre terrifiante qui lui vaudra de passer à la postérité. Rédigé en dix semaines à La Haye, Le Moine (1796) appartient au genre gothique, né en Angleterre en 1764 avec Le Château d’Orante d’Horace Walpole.

On retrouve dans l’œuvre de Lewis la plupart des éléments caractéristiques du gothique littéraire : une esthétique inquiétante (cryptes, apparitions surnaturelles), le thème du Diable, la recherche de l’exotisme (l’Espagne) et les histoires intercalées dans l’intrigue principale (comme celle de la Nonne sanglante). Éléments auxquels s’ajoutent un érotisme latent et une mise en scène de la perversion qui vont émouvoir durablement les contemporains.

Le livre paraît deux ans après Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe (1794), autre monument du genre. Aucun roman gothique, pourtant, n’aura l’influence du Moine. Gigantesque succès de scandale à sa sortie, il est d’abord interdit par la censure britannique puis il reparaît dans une version corrigée et épurée, acquérant pour longtemps une réputation sulfureuse.

Lorsqu’il est traduit dans la France post-révolutionnaire de 1797, le roman fait là aussi sensation [première édition française à lire sur Gallica]. Son succès ne se démentira pas : à chaque nouvelle édition, de nombreux articles reviennent sur le livre.

Signalant en 1798 la sortie d’une quatrième édition, La Gazette nationale qualifie ainsi Le Moine de roman « extravagant » et « dégoûtant ». En 1807, lorsque Le Moine est à nouveau édité, Le Journal de l’Empire raconte le scandale provoqué une décennie plus tôt par sa parution :

« On se souvient encore du succès prodigieux qu’obtint, il y a quelques années, la traduction de ce livre [...]. Le sujet était nouveau, conçu avec force, exécuté d’une façon brillante et hardie [...].

En Angleterre, le succès avait été encore plus grand, car il avait été contrarié [...]. Le livre fut à peu près prohibé dans les cabinets de lecture : il y eut même plusieurs journalistes qui s’armèrent en vrai Don Quichotte, pour la morale qui n’était pas attaquée [...].

A Dieu ne plaise que je voulusse jamais me faire le prôneur d’un livre qui serait vraiment obscène et dangereux ! Mais Le Moine n’est ni l’un ni l’autre. Le but en est incontestablement très moral. Quelques détails, je l’avoue, ne sont pas sans doute d’un pinceau très chaste ; mais un roman n’est ni un sermon ni un livre de piété. »

La même année, La Gazette nationale parle longuement du Moine dans un article louangeur, mais qui n’est pas exempt de mépris pour ce qu’on appellera plus tard la littérature de genre - une attitude qu’on retrouvera souvent dans la critique littéraire française du XIXe siècle :

« L'effet de ce livre terrible fit époque en Angleterre, et la traduction française tourna, pour un moment, plus d’une tête parmi nous [...].

C'est une production de génie, écrite avec tout le feu de la jeunesse ; son plus grand défaut est d’avoir introduit et accrédité parmi nous ce genre détestable de drames et de romans, dont le diable et les sorciers font tous les frais, mais dont aucun ne rachète ces bizarreries monstrueuses par des beautés comparables à celles du Moine. »

Le livre s’attira aussi les éloges du marquis de Sade et de Lord Byron. En mars 1813, le Mercure de France, tout en qualifiant Le Moine de « chef-d’œuvre », s’interroge de son côté sur l’appétence des Britanniques pour ce type de littérature :

« On doit aux Anglais cette espèce de roman qui a pour objet d’effrayer l’imagination en lui présentant des tableaux terribles, tels que le spectacle des plus grands crimes employés par des scélérats pour persécuter l’innocence.

On dirait que ce peuple, qui a besoin des plus fortes émotions pour échapper à la funeste influence du spleen, ne peut les trouver qu’au milieu des récits d’assassinats, accompagnés de circonstances qui en augmentent l’atrocité. »

Issu de la haute société anglaise, Lewis poursuivra parallèlement une carrière littéraire et parlementaire. En 1815, à la mort de son père qui lui laisse une grande fortune, il se rend une première fois dans les territoires coloniaux des Antilles britanniques pour visiter ses domaines. Il y retourne en 1817, mais dans le bateau qui le ramène de Jamaïque en 1818, il contracte la fièvre jaune et meurt le 14 mai. Son corps, placé dans un cercueil, est jeté à la mer. Lewis avait 42 ans.

En septembre 1834, La Gazette de France raconte en détail le moment de sa mort puis cite cet « hommage » posthume de Byron :

« Pauvre Lewis, il est donc mort, d’honneur j’en suis fâché. Excellent garçon, mais si ennuyeux !... Sa passion était de contredire tout le monde, jamais il n’a été de l’avis de personne, pas même du sien, le moment d’après [...].

Qu’importe, tout ennuyeux qu’il était, je le regrette. »

L’œuvre phare de Lewis, pourtant, lui survivra longtemps. Dans les années 1830, Le Moine influence les romantiques, au premier chef Victor Hugo. Comme le souligne Le Constitutionnel en septembre 1843, le personnage de Claude Frollo, le prêtre hypocrite de Notre-Dame de Paris, est fortement inspiré de celui d’Ambrosio :

« Comme il avait fait venir son héroïne d'Espagne, M. Hugo a tiré son héros d'Angleterre ; Claude Frollo, cet homme voué aux autels, partagé entre sa passion et son devoir, et sacrifiant son devoir à sa passion jusqu'à descendre des sommets de la science et de la vertu dans les plus profonds abîmes du crime et du sacrilège, ce Claude Frollo n'est autre que l’Ambrosio de Lewis , le héros de ce roman du Moine, presque aussi célèbre chez nous, il y a trente ans, qu'il l'était au-delà de la Manche.

Le Moine est peut-être la plus vigoureuse conception de notre siècle. Toutes les ressources d'un art infini s'y combinent avec une puissance d'imagination réellement prestigieuse qui ne faiblit pas une minute [...]. Jamais la terreur et la passion n'ont été portés plus loin ; jamais le merveilleux n'a été employé avec plus d'habileté que dans le Moine. »

En Angleterre, les écrivains Charles Dickens ou Algernon Swinburne rendront eux aussi hommage au génie de Lewis. Au XXe siècle, en France, ce sont les surréalistes qui reprendront le roman à leur compte. Maurice Lévy, spécialiste du roman gothique anglais, explique qu’ils y trouvent « une précoce illustration de leurs thèses sur la vie abyssale et l’écriture automatique ».

Voici ce qu’écrit André Breton en 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, à propos du Moine :

« Le souffle du merveilleux l’anime tout entier [...]. J’entends que ce livre n’exalte du commencement à la fin, et le plus purement du monde, que ce qui de l’esprit arrive à quitter le sol et que, dépouillé d’une partie insignifiante de son affabulation romanesque, à la mode du temps, il constitue un modèle de justesse et d’innocente grandeur. »

Mais c’est surtout Antonin Artaud, grand admirateur de Lewis, qui va remettre le roman au goût du jour. En 1931, l’auteur de L’Ombilic des limbes « retraduit » Le Moine. Sa version est en réalité largement réécrite : Artaud rêve de l’adapter au cinéma. Les Cahiers du Sud parlent de cette reparution en août 1931 :

« Tel qu’il se présente sous cette nouvelle forme, Le Moine est un roman passionnant, hallucinant et satanique à souhait [...]

Au moins, Le Moine nous redonne le goût du rêve. Il est temps que le réalisme vulgaire des romans policiers disparaisse et que ceux qui aiment les romans d’aventures reviennent au roman de cape et d'épée. »

Preuve de l'attrait toujours vivace du roman sur les lecteurs, Le Moine sera adapté trois fois au cinéma. Notamment par Ado Kyrou en 1972, sur un scénario de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière, et par Dominik Moll en 2017, avec Vincent Cassel dans le rôle titre.

-

Pour en savoir plus :

Jérôme Prieur, Roman noir, Seuil, 2006

Maurice Lévy, Le Roman gothique anglais, 1764-1824, Albin Michel, 1995