Chronique

Une utopie devenue cauchemar dans les îles Galapagos

le 15/12/2020 par Yvan Gastaut
le 08/12/2020 par Yvan Gastaut - modifié le 15/12/2020
Les aventuriers européens venus chercher le paradis terrestre aux Galapagos, Paris-Soir, 1934 – source : RetroNews-BnF
Les aventuriers européens venus chercher le paradis terrestre aux Galapagos, Paris-Soir, 1934 – source : RetroNews-BnF

En 1932, un couple d’Allemands décide de quitter l’Europe et la « civilisation ». Rejoints par d’autres cherchant comme eux à « revenir à l’état de nature », leur robinsonnade tourne au drame, commenté en direct par la presse française – et Georges Simenon.

« L’envie d’ailleurs » : la presse des années trente alimente un état d’esprit et nourrit les imaginaires français et européens. Voyager certes ou peut-être « tout quitter » pour revenir à l’état de nature dans un contexte de montée des tensions sur le Vieux Continent.

Si quelques-uns vont tenter la folle aventure, beaucoup vont en rêver en lisant une presse qui alimente largement cette mythologie du lointain. Et lorsque à cette dimension s’ajoute intrigues et fait divers, l’affaire accroche le lecteur.

Ce sera le cas des pérégrinations tumultueuses de quelques Allemands et Autrichiens dans îles Galapagos, avec un parfum d’épais mystères à la clé. Nous sommes au début des années trente. Tout se joue dans l’une des îles de l’archipel équatorien, la petite Floreana, 173 km2, avec aujourd’hui seulement 170 habitants mais devenue une incontournable étape touristique avec l’accostage régulier de bateaux de croisière.

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Deux familles allemandes, premiers habitants de l’île de Floreana

En 1929, l’île est déserte. Elle est repérée par Friedrich Ritter, un jeune dentiste allemand originaire de Loerrach (Bade) qui officie dans un quartier ouvrier de Berlin. Soucieux de fuir la « civilisation », il est végétarien, naturiste et amateur de robinsonnades. Son projet : vivre sur une île déserte pour retrouver une vie saine au contact de la nature.

Les Galapagos apparaissent comme le lieu idéal. Mais il ne partira pas seul : Ritter parvient à convaincre Dora Koervin, l’une de ses patientes devenue sa maîtresse, de quitter leurs vies respectives pour tenter l’aventure. Ainsi le couple parvient en 1929 à se faire acheminer sur l’île volcanique de Floreana.

Seuls au monde, ils goûtent pendant plusieurs mois à cette vie à la Robinson Crusoe. L’expérience quelque peu originale est relatée par la presse, qui en rend compte pour son caractère insolite. Ainsi dans Le Quotidien, le 3 mai 1932, un petit article titré « Un robinson marié habite une île déserte » exalte la liberté du couple allemand :

 « Après s’être installés provisoirement dans une hutte bâtie de leur propres main, ils se sont construit une jolie maison entourée de palissades.

En compagnie de deux singes apprivoisés, ils vivent heureux se nourrissant de pommes de terre, de bananes, d’oranges et de jus de canne à sucre […] le docteur et madame ne souhaitent plus rien au monde. Heureux Robinsons ! »

Le seul souci est que cet isolement va être brisé au bout de deux ans à cause de cette médiatisation. Après la visite d’un ami qui leur a apporté un âne, celui-ci, de retour en Europe, a raconté leur histoire qui a fait le miel des journalistes dans divers pays.

Même si elle n’est pas toujours agréable en réalité, l’expérience du couple excentrique suscite l’intérêt – et même l’envie. Ainsi, une famille de Cologne, Heinz et Margaret Wittmer et Harry, le fils d’Heinz, décident à leur tour de rejoindre Floreana à l’été 1932. Quelque temps plus tard, un quatrième membre de la famille Rolf naît sur place. Cette présence n’est toutefois guère du goût du couple Ritter, qui voit sa tranquillité troublée par ces compatriotes plus conventionnels.

Toutefois, la distance géographique est suffisante pour qu’une cohabitation s’installe tant bien que mal.

L’arrivée d’Eloïse Wagner-Bosquet, « impératrice nudiste » de Floreana

La situation va se compliquer à l’automne 1932 lorsque débarque sur l’île, en provenance d’Amérique du sud, un troisième « foyer » composé d’une Autrichienne au tempérament farfelu qui se fait nommer la « baronne » Eloise Von Wagner-Bosquet, en compagnie de ses deux amants allemands Robert Philippson et Rudolf Lorenz.

L’expérience des Ritter a ainsi fait des émules. Dès l’arrivée de la « baronne », la presse se passionne pour celle qui se proclame « Reine des Galapagos » ou « l'impératrice nudiste ». L’affaire est sérieuse au point d’émouvoir le président de l’Equateur, Juan de Dios Martinez, qui envisage d’envoyer une unité militaire – avant de se raviser face au côté insolite et grotesque de la situation.

Il est vrai que la « baronne » décrite comme « grande, la démarche hautaine et les gestes lents, brune de cheveux et de peau avec des yeux noirs qui brillent d’un feu profond », à peine vêtue d’un chemisier de soie ou carrément nue, manie le révolver et n’hésite pas à le brandir lorsqu’elle se sent contrariée. Ainsi, un navigateur norvégien de passage se voit séquestré durant toute une nuit tandis qu’un journaliste américain, venu enquêter, essuie pour sa part plusieurs coups de feu.

En lisant La Liberté on apprend que cette « baronne » aux origines incertaines a vécu plusieurs années à Paris dans le quartier de Picpus où, en 1921, mariée à l'aviateur Bosquet originaire d’Algérie, elle tint un magasin de « frivolités » sous le nom d’Antoinette. Cette aventure d’opérette donne l’occasion à Jean Lecoq dans Le Petit Journal Illustré d’aborder le thème des « souverains de pacotille ».

Drames en série : la presse en première ligne

Après plus d’un an de vie tumultueuse tant avec les deux autres familles qu’avec les deux hommes qui partagent son intimité, sur fond de nudité et de rivalités amoureuses, Eloïse Wagner-Bosquet informe ses voisins qu’elle s’apprête à quitter l’île avec Robert Philippson. Nous sommes en mars 1934, leur projet est de rejoindre Tahiti sur le yacht d’un ami. Le couple ne donne plus signe de vie. On ne les reverra jamais...

Une fois révélée, cette disparition va mobiliser la presse. Ainsi, Paris-Soir qui propose un gros titre à sa Une du 20 novembre 1934, avec une photographie, « Une mystérieuse tragédie dans l’empire nudiste de la baronne De Wagner ». De son côté, Le Matin titre « Le drame ténébreux des Galapagos ».

En effet, deux jours plus tôt, un chalutier pêchant le thon dans les parages d’une petite île inhabitée du nord de l’archipel, Marchena, découvre, sur le sable, les cadavres décomposés de deux personnes probablement mortes de faim et de soif, comme le titre Le Journal.

Les supputations vont bon train sur la mort de la « baronne ». Mais le lendemain, les corps ont été identifiés : il s’agit en réalité de Rudolf Lorenz et d’un yachtman norvégien. A la suite du départ d’Eloïse Wagner-Bosquet avec Philippson, Rudolf Lorenz, désemparé, était encore resté quelques mois sur l’île de Floreana avant de s’embarquer avec ce navigateur pour tenter de regagner Guayaquil, puis l’Europe. Sans y parvenir, puisque les deux hommes ont rapidement péri.

Mais ces morts suscitent une interrogation majeure : la « baronne » serait-elle toujours vivante ?

Elle devient ainsi une figure médiatique de premier plan, au point que L’Intransigeant propose un feuilleton à ses lecteurs : « L’impératrice des Galapagos au pays d’utopie » à partir du 23 novembre 1934. De son côté, l’écrivain et journaliste Jean Dorsenne publie de long article à sur les « Mystérieuses Galapagos » à la Une  de Gringoire en concluant « en tout cas s’il y a encore des paradis terrestres, les Galapagos ressemblent plutôt à une domaine infernal », tandis que L’Excelsior présente à ses lecteurs un ensemble de photographies faisant découvrir la vie de cette communauté sur l’île.

Mais un nouveau drame survient à Floreana peu après les macabres découvertes de décembre 1934 : le docteur Friedrich Ritter meurt empoisonné en mangeant des conserves périmées. Selon Dora Koervin, sa compagne, la sècheresse ayant détruit leur potager et faute de nourriture, le couple n’a pas eu d’autre solution que d’ouvrir des boites de conserves à la viande auxquelles ils n’avaient jusque-là jamais voulu toucher en raison de leur végétarisme.

Mais les hypothèses les plus improbables circulent autour de ce nouveau décès dans des conditions étranges, tels la rumeur de l’existence d’un « trésor » que le médecin aurait localisé ou divers soupçons sur l’attitude de Dora Koervin. On n’en saura jamais davantage et la jeune femme retournera très vite en Allemagne début 1935 pour tenter de se reconstruire, abandonnant les modestes constructions et laissant les Wittmer seuls sur l’île.

Plus stable, cette famille y restera jusqu’à nos jours ; bien plus tard, leur fils Rolf y a fait construire un hôtel pour touristes, entraînant par ailleurs de juteuses retombées financières. Ce projet, la « baronne » l’avait déjà imaginé à sa manière excentrique sous la forme d’un « hôtel du retour à la nature », sans jamais avoir pu envisager sa réalisation.

L’entrée en scène de Georges Simenon

Dora Koervin, devenue Dora Schaub, racontera son expérience dans un ouvrage publié en 1936 après avoir paru en feuilleton dans Le Journal dès août 1935, tandis que Margaret Wittmer fera de même – mais bien plus tard, en 1959.

Sans permettre de percer le mystère : qu’est donc devenue Eloïse Wagner-Bosquet avec son compagnon ? Ils ont vraisemblablement péri en mer, mais des soupçons ont pesé sur des habitants de l’île, qui aurait pu les assassiner et faire disparaître leurs corps en les brûlant. Malgré quelques rumeurs relayées dans la presse selon lesquelles la « baronne » ne serait pas morte et voguerait vers la France, le filon s’épuise. Mais la passion pour cette affaire à mi-chemin entre aventure et fait divers reste intacte.

Ainsi, en février 1935, le jeune écrivain belge Georges Simenon (1903-89) est envoyé sur place par Paris-Soir pour mener l’enquête et publier un feuilleton dans les colonnes du journal, annoncé avec éclat :

« Envoyé spécial de Paris-Soir, Georges Simenon va conter à nos lecteurs les aventures extraordinaires de la baronne de Wagner et ses compagnons. »

Le récit s’envole, des détails sont donnés, parfois fondés, parfois imaginés. Une carte manuelle est même proposée à la Une du 6 février de Paris-Soir, largement dédié au sujet.

Georges Simenon déroule l’histoire depuis le début avec un formidable sens du récit. Le futur père du commissaire Maigret mène une enquête minutieuse, lui permettant de fourmiller de détails. Paris-Soir peut ainsi multiplier les Unes et grossir les colonnes sur le sujet comme ce sera le cas durant tout le mois de février 1935.

Simenon en tirera un roman, Ceux de la soif, pau en 1936 et qui sera un succès. Il n’a pas eu certes à forcer son imagination car tous les ingrédients du romanesque étaient dans le réel.

Archipel attractif, les Galapagos apparaissaient en ce début des années trente comme un espace vierge, un lieu de tous les possibles, vecteur d’une forme de folie qui, loin de l’éden recherché, aura débouché sur des intrigues et des drames, avec un bilan de cinq morts.

Yvan Gastaut est historien, maître de conférences à l’UFR Staps de Nice. Il travaille notamment sur l’histoire du sport et celle de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles.