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L’effroyable attentat de Sofia, avènement du terrorisme moderne

le par - modifié le 07/11/2020
le par - modifié le 07/11/2020

Au mois d’avril 1925, un attentat terroriste secoue l’Europe. Organisé par des communistes bulgares dans l’enceinte d’une cathédrale orthodoxe, les « Pâques rouges » sofiotes demeurent l’attentat le plus meurtrier jamais enregistré sur le continent européen.

Sofia, 16 avril 1925. Une foule immense se rassemble à l’intérieur de la cathédrale Sainte Nédélia (Dimanche Saint). Sous les hautes voûtes pénètre lentement le cercueil d’un officiel du pouvoir autoritaire qui dirige la Bulgarie depuis deux ans : il a été assassiné la veille. 

Tout le gotha bulgare est là, ministres, dignitaires du régime et de l’armée. Mais les Sofiotes sont également venus communier en nombre, car nous sommes le Jeudi Saint. Il y a foule sous le dôme monumental qui culmine à 31 mètres.

Soudain, une déflagration terrible secoue l’édifice. Dans un fracas épouvantable, une des coupoles perfore la voûte qui s’effondre sur la foule réunie devant l’autel. La nef est aussitôt enveloppée dans un nuage de poussière d’où émergent les hurlements d’effroi et les râles des mourants.

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On dégage à grand peine des décombres 140 morts et 220 blessés (selon le décompte de l’époque). Parmi les morts figurent le maire de Sofia, 23 généraux et colonels, un gouverneur, le chef de la police, mais surtout une centaine de civils, dont 19 femmes et 7 enfants, écrasés sous les lourdes pierres. Mais aucun membre du gouvernement n’est sérieusement atteint, et surtout pas le roi Boris III.

Contre toute attente, le roi n’était pas présent. La veille, il a été pris dans une embuscade lors d’une partie de chasse. Cette attaque, qui coûta la vie à l’un de ses intimes, lui sauva la sienne : les funérailles de la victime ont retardé sa venue à la cathédrale.

La « machine infernale » placée à dessein a donc manqué son évidente cible : décapiter le pouvoir. Qui a posé la bombe et pourquoi ? Les candidats ne manquent pas. L’attentat survient dans un pays déchiré, en proie à une guerre civile qui ne dit pas son nom.

Sofia, 1918, alliée des Empires centraux, la Bulgarie est sur le banc des vaincus. Elle est pourtant la seule à conserver son roi et reçoit un traitement relativement favorable des vainqueurs. Depuis l’armistice, le pays est dirigé par une coalition de gauche dirigée par le parti paysan (agrarien). Le chef du gouvernement, le populiste Stamboliyski, mène au nom du roi une série de réformes profitables à la majorité rurale du pays mais rencontre une violente opposition des autres secteurs de la société. Il est renversé par un coup d’état militaire en juin 1923 qui met au pouvoir une coalition conservatrice et réactionnaire. Stamboliyski est assassiné, tandis que le roi est placé devant le fait accompli.

Moscou, 1923. Le jeune pouvoir bolchévique pousse les communistes bulgares à une insurrection, soutenue par les anarchistes et les agrariens, qui échoue en septembre 1923. Cet échec disperse la direction communiste et ouvre la voie aux jusqu'au-boutistes. L’insurrection sert également de prétexte à l’établissement d’un régime policier qui traque ses adversaires, qui lui opposent en réponse des assassinats ciblés contre la police et les cadres du régime. 

« Terrorisme en Bulgarie »,« attentats terroristes », les convulsions du pays sont alors perçues par la presse française à l’aune de l’anarchisme du siècle précédent, teinté de poncifs orientalisants de la péninsule balkanique et, surtout, par la grande peur du communisme, qui étreint l’Europe durant les années 1920. 

« Le sang coule en Bulgarie, c’est le bolchévisme qui passe » titre Le Matin. Pour Le Figaro, c’est la main de Moscou qui s’agite derrière cette valse sanglante. Les excès du régime sont largement minorés par la menace que fait alors peser la succession de putschs communistes eu Europe : Hambourg et Sofia en 1923, Reval en 1924.

Paris, 17 avril 1925. Au lendemain de l’attentat, l’actualité est dominée par la constitution du nouveau gouvernement Painlevé. Mais une nouvelle parvenue en « dernière heure » se glisse dans les éditions du soir : une « machine infernale fait explosion dans une église en Bulgarie ». Le lendemain, le sujet occupe deux colonnes à la Une de la plupart des grands quotidiens.

Les dégâts sont considérables et sidèrent les témoins. Odieux, effroyable, inédit, cet attentat incarne la terreur absolue. Les hôpitaux de Sofia sont bondés de blessés.

Dans les colonnes du Petit Parisien, l’ampleur jusque-là inégalée du nombre de victimes « collatérales » prête à réflexion sur la sauvagerie des temps :

« On dit qu'il n'y a plus de distance. Si. Pour le malheur, pour le drame, pour l'horreur, il y a encore des distances et la plus effroyable tragédie, si elle est éloignée de nous, nous touche moins qu'un simple coup de revolver tiré sous nos fenêtres. 

Pour l'avion, pour le sans-fil, il n'y a plus de frontières, ni de limites. Pour la sensibilité, pour les nerfs, pour l'émotion, il y a encore des frontières. L'abominable attentat de Sofia, tout de même, nous fait frémir. 

Dans l'histoire, hélas touffue, de la sauvagerie humaine, ce crime sans nom fera date. C'est le comble de la lâcheté anonyme et de la férocité calculée. Tant que des hommes seront capables de commettre de telles monstruosités, il ne faudra pas trop nous parler d'humanité et de civilisation.

Et pourtant, les auteurs de ce forfait sont vraisemblablement des hommes – peut-on dire des hommes ? – qui se réclament de principes et d'idées humanitaires. Ce sont, on nous l'assure, de ces “militants” qui veulent faire le bonheur “du genre humain”. »

Tandis que les envoyés spéciaux se précipitent vers la péninsule balkanique – un petit périple vers les confins d’une Europe encore mal desservis par liaisons aériennes – les rédactions doivent tout d’abord se contenter des illustrations disponibles des cathédrales sofiotes. Avec hésitation, Sofia ne manquant pas d’églises.Tantôt la bombe a éventré la cathédrale Alexandre Nevsky, tantôt celle des Sept Saints, ou encore Saint-Cyrille.

Il faut attendre quelques jours pour que le profil effondré de la (bonne) cathédrale – Sainte Nédélia – se retrouve dans tous les journaux, approvisionnés par les clichés de l’Agence Rol.

Les premiers résultats de l’enquête apportent leur lot de détails sur les modalités de l’attentat. Les explosifs ont été disposés au-dessus d'une des colonnes du dôme principal. Le système de détonation était équipé d’une mèche d’une longueur de 15 mètres qui permit aux terroristes de s’éclipser avant l’explosion.

La loi martiale est proclamée le lendemain, tandis que les rumeurs vont bon train sur l’hypothèse d’une révolution en cours. Très vite, le laïc préposé à l’entretien de la cathédrale avoue sa participation aux faits, les auteurs sont rapidement tous identifiés. Leur planque est bientôt repérée, et la police donne l’assaut. Après une nuit d’affrontements, les comploteurs sont abattus sur place. Il s’agit de figures connues du parti communiste bulgare.

On expose dans les journaux des « preuves » de l’implication de l’URSS, trouvés dans « l’appartement conspiratif ». Autant de vestiges bureaucratiques arborant le sigle soviétique mais peu éclairants. Leur caractère prétendument sibyllin en devient pourtant un indice.

La presse française relaie avec jubilation les résultats de l’enquête, qui confirment leurs hypothèses, non sans quelques ajouts : On assure :

« Des femmes bolchévistes portaient des explosifs sous leurs jupes élégantes taillées à la dernière mode . »

Mais l’URSS dément toute implication et dénonce les documents trouvés comme étant des faux, tandis que la Grande-Bretagne met effectivement Moscou hors de cause – ce que semble confirmer aujourd’hui les archives. L’Internationale communiste déclare ne pas vouloir « porter de jugement sur ces actes », laissant éventuellement entendre que l’attentat serait une provocation organisée par le régime lui-même. Dix jours plus tard, Moscou confirme son désaveu des « attentats individuels de cette sorte » et affirme qu’il serait « incompréhensible » que les communistes bulgares aient pu en avoir « l’idée ». 

L’extrême gauche française, est quant à elle, bien à la peine. Le Libertaire se contente d’un entrefilet qui s’achève par une sentence lapidaire : « Qui sème la violence récolte la violence ». Le quotidien anarchiste refuse de donner ouvertement son opinion, mais regrette que le « parti communiste se dégonfle et se désolidarise des révolutionnaires ». 

L’Humanité, en effet, ne fait pas état de l’affiliation communiste des suspects. Le traitement de l’événement par l’organe communiste français est minimal, bien que la presse communiste régionale, comme La Dépêche de l’Aube, rend compte des faits avec sobriété, mais sans filtre. Les communistes français bottent en touche et préfèrent attribuer l’attentat à l’impopularité du régime. Ainsi, la première attaque subie par le roi, la veille de l’attentat, était une preuve du désamour des « bucherons bulgares » pour leur souverain, avant d’être mis au crédit de « l’insécurité » régnant en Bulgarie. On préfère dénoncer les « social-traitres », les socialistes bulgares.

Le lourd rideau de la répression s’abat sur la Bulgarie, conduisant à des milliers d’arrestations et des centaines de condamnations à mort, dont une majorité fut commuée du fait de l’intervention du roi. On exige des entreprises qu’elles fournissent une liste de leurs employés, et l’assurance qu’il n’y figure aucun « communiste » – en réalité, n’importe quel opposant.

Sous les matraques, la Bulgarie est rebaptisée par Le Petit Journal « le pays des roses et du sang ». Avec une lucidité probablement involontaire, Le Libertaire y voit « un enfer politique ».

Puisque les principaux responsables ont été abattus, le procès ne concerne que cinq survivants, des seconds couteaux, et 46 prévenus. L’unique cadre communiste assume les faits, tout en dédouanant Moscou de toute implication. Il reconnait par contre que le roi était visé.

Le caractère expéditif du procès ne permet pas de lever le voile sur la préparation de l’attentat. S’agissait-il de faire sauter la cathédrale lors des funérailles royales, si le roi avait été mortellement atteint la veille ? Ou bien l’assassinat du général Georgeff n’avait-il pour autre but que de faire venir le roi dans la cathédrale piégée ?

Six semaines après l’attentat, trois des conjurés sont pendus. À Paris, seul L’Excelsior placarde en Une et en images la macabre scène.

Un détail du procès a cependant retenu l’attention de la presse parisienne : deux ressortissants français figurent parmi les prévenus. Ils font partie d’un second procès, celui des « receleurs ». 

On ne s’est pourtant pas pressé à Paris pour prendre leur défense. Ils furent  condamnés à mort, mais deux journaux surent émouvoir sur leur sort. Notamment Le Carnet de la Semaine :

« Un Français, Léger, et une jeune femme d’origine française mariée à un Bulgare avaient été condamnés à mort par la cour martiale de Sofia et leur exécution ne fut suspendue qu’au dernier moment.

Leur crime : peu de chose, en vérité. Ces malheureux avaient hébergé chez eux les conspirateurs qui devaient quelques jours plus tard commettre le lamentable attentat de la cathédrale. Ils leur avaient loué une chambre dans l’appartement respectif qu'ils occupaient dans la même maison de Sofia. Ils ne savaient pas quels dangereux conspirateurs ils abritaient sous leur toit et avaient omis de faire la déclaration sur les livres de police qu’exigent les règlements municipaux de Sofia. Tel était leur crime.

Certes, la négligence eut des conséquences singulièrement pénibles pour la Bulgarie, mais le crime politique que la cour martiale leur reprochait était absolument inexistant. Ces deux Français étaient condamnés à mort. 

L’exécution devait avoir lieu dans un délai très rapproché. La négation de France à Sofia avait bien télégraphié à Paris, mais le Quai d’Orsay, dont les rouages administratifs sont toujours longs à s’émouvoir quand l’opinion publique ne l’y aide pas, ne paraissait pas décidé à faire le geste qui sauverait la vie à Léger et à Mme Nicolava. Il y eut dans la presse française deux journaux qui défendirent la cause de ces malheureux et qui, d’ailleurs, la gagnèrent.

C’est notre confrère le Journal, qui publia une dépêche de son envoyé spécial à Sofia, M. Paul Erio, et L’Ère Nouvelle, qui dénonça dès le premier jour le scandale de cette condamnation arbitraire. L'Ere Nouvelle a gagné la cause de Léger et de Mme Nicolava. Leur peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Il faut maintenant les arracher à la prison. »

Acte doublement sacrilège en ce qu’il a visé à la fois une église et une foule réunie dans la communion. Commis le premier jour de la semaine sainte orthodoxe dans la cathédrale éponyme, l’attentat de Sofia donne vie au spectre du bolchévisme iconoclaste et assassin.

À qui a profité le crime ? Au régime qu’il voulait abattre, incontestablement.

Ce dernier a saisi l’occasion pour demander – et obtenir – le droit à renforcer son armée « en raison de l’action communiste en connexion avec les derniers événements » et anéantir toute opposition. Les funérailles collectives des victimes de l’attentat sont l’occasion d’une grande communion nationale.

Il fut bien aidé par la presse étrangère, sidérée par le caractère abominable de l’attentat. Et le pouvoir réactionnaire bulgare sut lui en être reconnaissant, comme le rapportait L’Œuvre :

« L’opinion publique et la presse bulgare expriment, en outre, une profonde gratitude à la grande presse des pays occidentaux, notamment à la presse parisienne, d'avoir compris le vrai caractère de la lutte menée sans scrupule contre la Bulgarie et son gouvernement et font remarquer que les derniers événements de Bulgarie ont prouvé que la paix doit être défendue non seulement sur la Vistule et sur le Dniestr [de la Pologne à la Roumanie], mais aussi sur le Danube. »

Il y eut pourtant des journaux qui, comme L’Ère Nouvelle d’Yvon Delbos et Gaston Vidal, voulurent s’élever au-dessus  des passions exacerbées par la violence inouïe de l’événement.

La tuerie du Jeudi Saint demeurera pour très longtemps la manifestation diabolique du « péril rouge », la démonstration d’une guerre de civilisation. Deux ans plus tard, Albert Sarraut s’écriait « Le communisme, voilà l’ennemi ! », dans un élan  aux  échos terribles à venir. Lors du procès nazi de Leipzig – celui des prétendus incendiaires du Reichstag –, les ruines de la cathédrale de Sofia furent convoquées par l’accusation.

Immédiatement, on a craint que des attentats similaires soient perpétrés en Europe occidentale : Scotland Yard se dit prête à l’éventualité d’une attaque prochaine contre la cathédrale de Westminster.

De fait, les « Pâques rouges » de Sofia, pour reprendre le joli titre du journal Le Temps, demeurent aujourd’hui encore l'un des attentats terroristes le plus meurtrier commis en Europe. 

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Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.