Interview

La presse coloniale : à la conquête des « Français d'un autre monde »

le 04/01/2022 par Marina Bellot, Laure Demougin
le 15/12/2021 par Marina Bellot, Laure Demougin - modifié le 04/01/2022

Pour son ouvrage L'Empire de la presse, Laure Demougin a mené un travail inédit d'analyse de la presse coloniale entre 1830 et 1880, montrant comment elle a su créer un lien fort avec les habitants des territoires colonisés et ainsi façonné l'identité de ces « Français d'un autre monde ». Propos recueillis par Marina Bellot.

RetroNews : Pourquoi avoir choisi d'étudier la période 1830-1880 ?

Laure Demougin : La période sur laquelle j’ai travaillé débute en 1830, ce qui a du sens pour deux raisons : historiquement cela correspond au début de la conquête de l'Algérie par la France, et les années 1830 sont l’ouverture de ce qu’on peut appeler « l’ère médiatique ».

1880 est également une date intéressante politiquement et médiatiquement : les lois sur la liberté de la presse sont promulguées, et un changement de la politique coloniale intervient avec la IIIe République qui va accentuer son entreprise coloniale.

D’un point de vue pratique après 1880 l’explosion de titres coloniaux rendait compliqué d’avoir une vue d’ensemble sur les différents territoires coloniaux. 1830-1880 était en outre une période « aveugle », qui n’était jusque-là pas très étudiée du point de vue de ce qu’on peut appeler la « pré-littérature » coloniale. C’est intéressant parce que le journal dans les colonies est particulièrement fort à cette époque. 

Quels sont les caractéristiques et les points communs des journaux coloniaux ? 

De manière empirique, sans a priori, mon point de départ a été d’étudier les journaux dont le point commun était un lieu de publication situé dans les territoires coloniaux. On se rend compte que la structure est globalement partout la même : la plupart du temps, ce sont souvent des publications hebdomadaires, comportant quatre pages, avec une partie officielle, une partie non officielle et des publicités. On retrouve cette forme dans les titres du gouvernement comme dans les titres privés. 

Un autre point commun de cette presse coloniale locale est que les conditions de conservation sont souvent mauvaises et, de fait, cette presse n’est pas forcément très bien conservée. Pour l’Algérie par exemple, il y a de nombreux titres mentionnés dans des archives ou des journaux que je n’ai jamais retrouvés. 

Le journal est un objet : du point de vue de la fabrication, on se rend compte pour les titres non officiels qu’il s’agit parfois d’une presse d’expédient, avec des accidents de fabrication, des retards de publication, des changements de format, du papier de moins bonne qualité, etc. 

Quelle est l’ambition affichée par les journaux sur lesquels vous avez travaillé ? 

Si l’on s’en tient aux discours officiels que les journaux tiennent eux-mêmes par le biais notamment des éditoriaux ou des premiers numéros, l’ambition est la publicité au sens fort. Il s'agit de faire connaître la colonie en métropole, d’envoyer des informations de première main, de « rectifier des mensonges ». Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en lisant ces journaux, on se rend compte qu’il existe d’autres ambitions, et notamment celle donner à la colonie une image d’elle-même – on retrouve les termes « esquisser », « peindre »… L'idée est de créer une culture commune transplantée, de négocier une identité pour des « Français d’un autre monde » selon l’expression d’un des journaux.

 

Quels thèmes et genres récurrents retrouve-t-on dans ces journaux ?

Il existe de grandes différences selon le territoire, la période et l’ancrage idéologique des titres, mais le thème principal est le territoire. Il est abordé par différents genres : du descriptif (l’exploration, la promenade…), de la poésie pour certains types de territoire. Le deuxième grand axe concerne les personnes : les coloniaux et « les autres », quels qu’ils soient (autochtones, métropolitains). Vu les conditions et les ambitions de publication, de nombreux textes sont également inclassables : ce sont des objets textuels qu’on retrouve par exemple dans la rubrique des « variétés ». Enfin, je me suis aussi beaucoup appuyée sur les parodies ou les chroniques, tous ces textes qui font appel à une écriture de la connivence avec le lectorat, principalement le lectorat local. D’un point de vue littéraire, ces textes étaient parmi les plus intéressants. 

Vous avez dressé les profils types des journalistes selon les territoires. Quels sont-ils ? 

Il existe en effet une sociologie très différente selon les territoires coloniaux. Si l’on essaie de dresser une typologie, pour l’Algérie, on va souvent trouver des profils d’arabophones, de lettrés, d’historiens, dont l’angle d’attaque est l’histoire de l’Algérie. À La Réunion, on va trouver beaucoup de poètes et de textes poétiques : c'est la réputation qu’a l'île et dont jouent les journaux. Pour la Nouvelle-Calédonie, territoire plus récent dans la conception coloniale, le journaliste est l’écrivain de passage, celui qui ne reste pas et met en scène son passage. 

Tous ces journalistes peuvent être difficiles à retrouver : ils écrivent souvent sous pseudonyme et même quand ils n’en ont pas, ce sont très souvent des collaborateurs occasionnels qui se servent de leur signature pour expliquer qu’ils sont légitimes à écrire. En fait et surtout, le journaliste colonial est celui qui affirme qu’il l’est : il y a tout un discours qui permet de repérer ces différences de profil. 

 

Autre particularité : la facilité avec laquelle les lecteurs des journaux coloniaux peuvent devenir journalistes. 

L’abonné est le lecteur par excellence, et étonnamment, on retrouve en effet un certain nombre de signatures se revendiquant de cette qualité d’abonnés qui apparaissent dans le journal. Les journalistes coloniaux, à part les entrepreneurs de presse qui ont leur propre journal et sont assez isolés, ont une autre occupation, un autre emploi. Ce sont des collaborateurs occasionnels et, par conséquent, les lecteurs peuvent tout à fait devenir rédacteurs.

Que sait-on du lectorat de cette presse ? 

Cette question du lectorat est l'une des grandes questions de la littérature, même la plus canonique. Avec le journal colonial, c’est encore un peu plus compliqué. De manière empirique, je suis allée chercher les témoignages : les expériences de lecteurs dans des livres de souvenir, par exemple, où l’on se rend compte qu’aller lire cette presse locale est un véritable réflexe, ou encore les courriers des lecteurs publiés dans les journaux. Certains titres parlent aussi de leur nombre d’abonnés : au XIXe siècle, il y en a peu, mais le journal circule, il est lu, commenté. 

Les chiffres sont un indice mais ils ne sont pas très représentatifs. Pour approcher les lecteurs, je me suis aussi penchée sur la manière dont le journal les évoque : comment il se les représente, comment ils interviennent dans ses colonnes. 

Ce qui apparaît c’est qu’il existe un double lectorat. Le journal est dans une position de « double énonciation » en quelque sorte : c’est-à-dire qu’il parle à la fois aux lecteurs coloniaux mais avec toujours comme horizon l’idée que quelqu’un en métropole va le lire. On va donc s’adresser aussi à ce lectorat métropolitain, par le biais notamment d’échanges d’informations de première main, avec l’espoir que le journal sera cité dans la presse métropolitaine. 

S’agit-il d’une presse idéologique ? Certaines réalités coloniales sont-elles tues ? 

C'est une presse qui est forcément idéologique. Quels que soient les textes, il y a toujours cette idée qu’on construit une identité. J’en reviens à ce terme qui me paraît très important : la connivence. C’est une culture de la connivence que le journal va créer. 

Servir les intérêts de l’empire, d’un point de vue strictement politique, cette presse l’a fait car elle a symbolisé la puissance coloniale ; elle a aussi fourni des informations aux journaux métropolitains.

D’un point de vue culturel elle l’a fait aussi par, notamment, l’appropriation linguistique, le développement d’un langage colonial. Tout le jeu du journal colonial va être de créer chez les lecteurs coloniaux un « désir d’autochtonie » au sens fort : s'approprier le territoire par l’écriture. La presse coloniale est la seule à pouvoir le faire pendant cette période. 

Il serait décalé de parler de presse de propagande, mais le traitement journalistique de certains événements est intéressant. En 1878 en Nouvelle-Calédonie, la révolte du chef kanak Ataï a été plus largement couverte dans la presse métropolitaine que dans le Moniteur de la Nouvelle Calédonie, qui est resté très factuel. 

Un autre cas, le plus symptomatique, est bien sûr l’esclavage. À la Réunion par exemple, l’esclavage est visible car on trouve des annonces, évidemment choquantes à lire aujourd’hui, de ventes d’esclaves et de déclarations de marronnage. Ce n’est pas tu : ce n’est simplement pas un sujet. Cela le devient lors de l’abolition en 1848, mais c’est le plus souvent traité d’un point de vue pro-esclavagiste. 

Dernier exemple : concernant la conquête de l’Algérie, les violences coloniales sont tues, ou relayées sous forme de dépêches, et participent d’une propagande militaire affirmant la bonne marche de la pacification. 

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Laure Demougin est docteure en littérature française. Son ouvrage L'Empire de la presse est paru aux Presses Universitaires de Strasbourg. 

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