Interview

Juillet 1830 : l’expédition d’Alger et l’origine de 132 ans d’occupation

le 19/04/2022 par Colette Zytnicki, Alice Tillier-Chevallier - modifié le 21/04/2022
Bataille de Sidi Khalef, gravure, 1830 - source : WikiCommons
Bataille de Sidi Khalef, gravure, 1830 - source : WikiCommons

Conversation avec l’historienne Colette Zytnicki autour des premières années d’occupation du territoire algérien : évitement d’une dette, combats territoriaux d'une rare violence et exploitation agraire progressive.

Le 18 mars 1962, il y a 60 ans, les accords d’Evian mettaient fin à la guerre d’Algérie et à 132 ans de présence française de l’autre côté de la Méditerranée. Retour, avec Colette Zytnicki, qui publie La Conquête aux éditions Tallandier, sur les étapes de l’installation française : d’une simple expédition à l’occupation militaire, puis à l’appropriation du pays.

Propos recueillis par Alice Tilier-Chevallier

RetroNews : En juillet 1830, le roi Charles X lance une expédition contre Alger, qui aboutira finalement à la colonisation de l’Algérie. Quelles étaient les relations avec ce que l’on appelle alors la « Régence d’Alger » ?

Colette Zytnicki : Le terme d’Algérie ne s’impose en effet qu’à la fin des années 1830. La Régence d’Alger – parfois désignée aussi par les Français comme le « Royaume d’Alger » – est en réalité une province ottomane dirigée par le dey d’Alger, dont les liens avec la Sublime Porte et l’empire ottoman se sont, depuis le XVIIIe siècle, quelque peu distendus. Outre la région d’Alger, elle est partagée en trois autres sous-provinces : les beyliks de Constantine, du Titteri et de l’Ouest.

La France entretient avec cette Régence des relations diplomatiques et également commerciales : si la France n’est pas la seule à importer le blé algérien – la Grande-Bretagne et l’Espagne le font également –, elle occupe néanmoins au XVIIIe siècle une place prééminente, à travers la Compagnie royale d’Afrique, installée à l’Est d’Alger, qui collecte le blé pour le compte de la France. Avec la Révolution, puis le Directoire et l’Empire, les besoins croissants de blé pour nourrir les armées françaises conduiront à l’intensification des importations.

Et le défaut de paiement de ces importations va être à l’origine de l’expédition contre Alger…

La France a contracté des dettes tant auprès de négociants juifs que du bey de Constantine et du dey d’Alger, qu’elle solde peu à peu, mais en partie seulement, et le dey d’Alger s’estime lésé. Ceci dans un contexte de crise politique et économique, marqué par des crises frumentaires dont le dey et les négociants juifs sont rendus responsables, et qui conduisent à leur renversement ou leur assassinat. Dans le même temps, du côté français, l’idée de renouer avec un empire colonial en partie démantelé par la Révolution française commence à faire son chemin, notamment dans les cercles libéraux, et fait rentrer la colonisation de la Régence d’Alger dans le champ des possibles.

C’est cependant la question de la dette qui va mettre le feu aux poudres. Alors qu’en 1827, le dey d’Alger réclame des comptes au consul Pierre Deval, le ton monte ; le dey a un mouvement d’humeur, agite son chasse-mouches : ce « coup de l’éventail » conduit au blocus, puis à l’expédition militaire en juillet 1830. Charles X n’a cependant aucune visée conquérante, il n’est pas influencé par les idées coloniales : il s’agit pour lui simplement de donner une leçon au dey d’Alger, et de redorer son blason à un moment où son gouvernement est très contesté. La piraterie – qui n’est en réalité que résiduelle – et la volonté de libérer les esclaves chrétiens – bien peu nombreux – serviront de prétextes.

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« L’idée d’exterminer les populations locales a été évoquée à l’époque par certains intellectuels mais pour être immédiatement écartée, au nom des idéaux de la Révolution française. »

Comment cette simple « expédition » que l’on pourrait qualifier de punitive conduit-elle, finalement, à la conquête de l’Algérie ?

Il faut bien insister sur le fait qu’il n’y a pas eu de plan d’ensemble. La victoire à Alger en juillet 1830 conduit à la chute et à l’exil du dey. Charles X est lui-même renversé peu après, et remplacé par Louis-Philippe. Que doit-il faire de cette victoire ?

L’idée d’une présence réduite à la côte domine jusqu’au début des années 1830. C’est la multiplication des résistances à partir de 1832-33 qui entraîne peu à peu l’occupation militaire. Le champ de bataille s’étend alors : à l’Ouest contre Abd el-Kader qui mène une résistance acharnée, à l’Est contre Ahmed Bey jusqu’en 1837 et la chute de Constantine. Les violences culminent dans les années 1840, avec la multiplication des razzias par l’armée française, qui reprend à son compte ce terme arabe, même si la technique elle-même n’est pas nouvelle. Les Français recourent aussi aux « enfumades », acculant notamment des populations civiles au fond des grottes dans les montagnes de Dara en 1845.

Y a-t-il eu une volonté d’extermination ?

L’idée d’exterminer les populations locales a été évoquée à l’époque par certains intellectuels mais pour être immédiatement écartée, au nom des idéaux de la Révolution française : la France du XIXe siècle n’est pas l’Espagne conquérant l’Amérique. « Apporter les Lumières » les armes à la main est une chose, exterminer les populations en est une autre. La guerre a donc été très violente, ponctuée de meurtres de masse, de famines, de refoulements de populations, d’expropriations, mais il n’y a pas eu de volonté exterminatrice au sens génocidaire du terme.

Vous évoquez en revanche un processus d’appropriation du pays, qui est passé par la colonisation agraire, mais aussi la transformation des villes et une appropriation symbolique…

La colonisation agraire, au sens romain du terme, c’est-à-dire la mise en valeur des terres conquises par les soldats devenus colons, a véritablement fait passer le pays de l’occupation militaire à l’emprise totale. Cette colonisation commence dès 1832-33, à l’instigation d’un des premiers gouverneurs, Clauzel, inspiré par les exemples dont il a été le témoin aux Antilles et en Floride. Le projet est repris et développé dans les années 1840 par Bugeaud, qui met en place un système de concessions gratuites : les colons se voient confier un lopin de terre à cultiver ; la pleine propriété leur échoit au bout de quelques années.

Mais ces terres n’étaient pas auparavant sans propriétaires. Certaines sont donc prises pour fait de guerre, mises sous séquestre et reversées au « Domaine », c’est-à-dire à l’Etat ; d’autres sont soumises à une expropriation conduisant rarement à des dédommagements : encore fallait-il parler français pour obtenir gain de cause auprès de l’administration et produire un titre de propriété qui n’existait pas toujours dans un pays de tradition orale. Ces expropriations ont touché également les villes, que les Français ont voulu bâtir à leur goût, créant des places pour les besoins des troupes, perçant des rues plus larges, construisant de nouvelles maisons aux larges fenêtres, remplaçant les terrasses par des toits en tuiles.

Quant à l’appropriation symbolique, elle est en partie le fait de la Commission pour l’exploration scientifique de l’Algérie, créée à la fin des années 1830, qui se lance dans l’inventaire du patrimoine, d’abord antique puis arabo-musulman, de la géologie, de la faune, de la flore… C’est une façon pour la France de remplir la mission civilisatrice qu’elle s’est donnée.

La conquête de l’Algérie est-elle selon vous achevée en 1848 ?

Aux yeux des Français, la conquête semble achevée : Abd el-Kader et Ahmed Bey ont été vaincus ; une partie des élites s’est ralliée ; les colons européens, au nombre de 1 000 en 1832, sont désormais plus de 15 000 ; les « bureaux arabes », créés en 1844, dans les régions où la présence française est faible, permettent un meilleur encadrement de la population ; l’Algérie est, depuis les décrets du 9 et 16 décembre 1848, un territoire français composé de trois départements… Pourtant, la Kabylie se soulève dès 1871, suivie par les Aurès en 1916 et à nouveau en 1954. En réalité, en 1848, la conquête est tout sauf achevée, et elle ne le sera jamais.

Colette Zytnicki est professeur émérite de l'université Toulouse-Jean-Jaurès. Elle est également l’auteur d’Un village à l'heure coloniale. Draria, 1830-1962 (Belin, 2019).