Chronique

La future guerre mondiale imaginée par la presse des années 1920

le 08/11/2019 par Édouard Sill
le 18/09/2019 par Édouard Sill - modifié le 08/11/2019
Possibles effets du « rayon diabolique », prétendue arme de destruction massive qui effraya un temps la presse hexagonale, Le Journal Amusant, 1924 - source : RetroNews-BnF
Possibles effets du « rayon diabolique », prétendue arme de destruction massive qui effraya un temps la presse hexagonale, Le Journal Amusant, 1924 - source : RetroNews-BnF

Tandis que l’Europe sort traumatisée du conflit le plus meurtrier jamais connu, la presse tente de prédire à quoi ressemblera le prochain ; se dessine alors un paysage de cauchemar, où gaz et avions anéantiraient soldats comme civils.

Le vendredi 1er décembre 1939 au soir, le Président du conseil Édouard Daladier s’adresse aux Français dans une allocution radiodiffusée :

« La forme actuelle de la guerre peut dérouter les hommes les plus avertis. Elle ne répond en rien aux prévisions que l’on avait pu faire.

Au lieu de se déchaîner avec violence sur de vastes fronts, au lieu d’être poussée à fond avec tous les moyens que la technique moderne met à la disposition des armées, elle n’est encore, sur le plan terrestre, qu’au stade de l’attente. »

À quoi devait donc ressembler cette nouvelle guerre ? Durant vingt ans, la presse française s’était faite l’écho des formes prévisibles ou attendues des guerres du futur, et par conséquent de la prochaine. Tandis que le compte à rebours était déjà enclenché, chacun pronostiquait, prophétisait, publiait ou s’amusait d’un sujet d’un unanime intérêt : la guerre de demain.

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Dès l’orée des années vingt, on considére comme assurée la survenance d’une autre guerre à plus ou moins brève échéance. Tout le monde s’entend sur un fait certain, la prochaine guerre mondiale sera une épouvantable tuerie du fait de son caractère « très scientifique ». Cette prochaine guerre, on l’attend « d’ici à quinze ans », naturellement sous la forme d’une revanche de l’Allemagne.

Certains sont plus précis encore. En 1921, sœur Winter, une fameuse sybille rhénane, annonce « la Seconde guerre mondiale » avant l’été, suivie du surgissement de l’Atlantide provoqué par le passage d’une comète en 1925, précipitant dans les abîmes les deux vainqueurs, l’Allemagne et les États-Unis. Selon une autre prédiction assurée par le « symbolisme des nombres de la Grande Pyramide », la guerre est attendue pour le 28 mai 1928. Le maréchal Ludendorff, figure de la droite conservatrice allemande, assure quant à lui qu’elle éclatera le 1er mai 1932 « entre la France et l’Italie », autour desquelles se diviserait l’Europe.

Dans le journal La France, on s’essaie alors à un panorama de la guerre du futur, contre une Allemagne qui aurait recouvré sa puissance :

« On verra sans doute des canons inonder, grâce à leurs portées différentes, une immense étendue de territoire […] avec des gaz, beaucoup plus toxiques qu’il y a deux ans et incendiaires, prenant feu en se dégageant dans l’air ambiant ou par des étincelles d’ondes hertziennes.

Dans le même temps, des avions géants iront semer l’épouvante, la mort et l’incendie dans de grands centres jusqu’à 4 ou 500 kilomètres de leur point de départ. On reconstituera probablement ces nuées que vomissent les volcans, toxiques par elles-mêmes et meurtrières par leur température de trois à quatre mille degrés. Et qui sait ? me répondra-t-on, mais aussi des bacilles de maladies terribles ?

Il est permis de considérer que la Belgique serait vulnérable, dès le premier jour de la guerre, sur toute sa surface. La France et l’Allemagne le seraient, des bords du Rhin jusqu’à Paris et Berlin respectivement.

Les êtres animés mourraient comme des mouches, forêts et maisons flamberaient comme du punch, le sol serait stérilisé. Il s’agira donc, pour cette guerre, d'être prêts les premiers, de tirer l’artillerie les premiers, de lancer dans l’air les avions les premiers, de faire partir les sous-marins les premiers […]

Telle sera ou telle pourra être, à mon sens, la future grande guerre. Je suis convaincu que c’est celle qui sera préparée par l’Allemagne. Pourquoi nous-mêmes ne la préparerions-nous pas ? »

L’annonce des conditions futures de la guerre est alors un style littéraire en soi, non sans une appétence certaine pour le genre eschatologique – nous dirions « collapsologie » aujourd’hui.

Ainsi, un auteur britannique publie en 1924 un roman d’anticipation relatant l’autodestruction de l’humanité sous les coups d’une Allemagne alliée à l’URSS et des bacilles de peste, intitulé avec à-propos : La Fin.

La même année paraît 1935, un roman d’anticipation dont l’accueil s’avérera quelquefois glacial, à l’instar du journal La Pressequi juge le scénario « gnan-gnan ». Et pourtant :

« C’est un roman dans lequel M. Meillac nous décrit la prochaine guerre franco-allemande.

À vrai dire, à part le renforcement logique et prévu, de tous les moyens employés dans la dernière guerre, M. Meillac n'a rien inventé de bien sensationnel. Son imagination ne lui a inspiré que le percement par les Boches d'un immense tunnel de cinquante kilomètres qui leur permet de déverser des troupes sur les derrières [sic] des armées françaises.

Pour le reste, c'est la réédition de ce que nous avons déjà vu : surprise de Paris par les avions et les canons à longue portée ; fuite du gouvernement dans le Sud de la France, recul des armées françaises, combats monstres d'avions multipliés, gaz plus meurtriers encore, participation de l'Angleterre à la guerre et pour assurer la victoire, arrivée, à la fin, de l'armée américaine.

On voit que tout cela n'est qu'une amplification du passé. Il y avait sans doute mieux à trouver. »

Plus inspiré, le commandant Marcel Jauneaud prédit dans un essai le règne prochain des avions-torpilles dirigés par T.S.F. et des hélicoptères, ainsi que la destruction surprise de Paris, dans un tableau digne de la célèbre trilogie d’Edgar P. Jacobs – quoiqu’assez visionnaire :

« L’ennemi déclenche immédiatement une attaque nocturne sur Paris.

De gros avions, de formidables hydravions se mettent en route et franchissent les frontières. Notre artillerie aérienne en abat quelques-uns, mais le gros de la troupe arrive sur Paris et déverse immédiatement sur la capitale des bombes explosives de mille kilos qui réduisent en miettes les plus gros immeubles, des bombes à gaz toxique de cent kilos qui empoisonnent les carrefours et interdisent la circulation, enfin des bombes incendiaires d'un kilo d'électron. Des escadres nouvelles arrivent et remplacent celles qui ont épuisé leurs munitions.

Paris brûle. Les gaz toxiques empêchent de porter les secours indispensables. Les métros et les égouts sont coupés en plusieurs endroits. Des viseurs précis en portée et en direction, combinés avec l'emploi d'énormes bombes éclairantes à parachute, permettent à l'ennemi un tir très facile à très hautes altitudes sur la capitale éclairée comme en plein jour.

Sur la ville en flammes, à la lueur aveuglante des bombes au magnésium, l'ennemi invisible bombarde à 5 500 mètres d'attitude. »

L’avion semble être la clef de la prochaine guerre, les futurs « croiseurs aériens » étant désormais capables de raser de la carte des pays entiers, une perspective qui inquiéte l’avionneur hollandais Fokker : « Sincèrement, je suis persuadé que les masses n’ont pas la moindre idée de ce que sera la prochaine guerre ».

On parle d’un « avion-monstre » doté d’un moteur capable de se déplacer à 300 kilomètres à l’heure et ayant 5 000 kilomètres de rayon d’action, à même d’emmener outre-Atlantique « d’énormes torpilles qui anéantiraient les flottes ennemies ». Ces nouvelles ont naturellement pour effet de faire craindre aux États-Unis que le progrès technologique ne mette les villes américaines à portée du danger européen.

La presse se complait dans l’étalage morbide des armes futuristes de destruction massive et livre par le détail la façon dont l’on agonise sous l’effet de tel gaz asphyxiant, toxique ou « vésicant », c’est-à-dire attaquant l’épiderme.

Plus effrayante encore est la guerre bactériologique, bien que La Petite République choisisse d’en rire :

« “Les maringouins, les mouches et les poux joueront un des principaux rôles dans la prochaine guerre. Les maringouins du Brésil auront à porter la fièvre jaune chez l'ennemi. Les mouches y porteront le choléra et la dysenterie, et les poux le typhus. Les aviateurs seront chargés de jeter sur l'ennemi les insectes meurtriers.”

Tenons sèche notre poudre... insecticide ! »

C’est justement parce que la prochaine guerre sera « plus désastreuse et plus destructive que la dernière » que l’on appelle à un désarmement général des nations. La SDN multiplie ainsi les alertes auprès des opinions des grandes puissances au sujet des « effrayantes hécatombes » toxiques qui attendraient les populations ; on estime qu’il suffirait de deux jours pour anéantir des nations entières. Cette guerre à venir serait donc la véritable « Der des der », puisqu’il n’y aurait plus aucun survivant.

Dans le roman éponyme de Victor Méric, la « Der des der » est une guerre aérochimique où l’arrière prend tous les coups, passant par-dessus les lignes : « c’est la guerre des civils ». Dans la guerre du futur, on serait donc désormais tué chez soi, à domicile.

Le terrifiant pouvoir de destruction des nouveaux gaz toxiques associé aux capacités de l’aviation moderne semble obérer toute stratégie défensive. L’Ère Nouvelle soulève le problème en 1922 dans une enquête placée sous un titre choc barrant la Une : « L’inutilité de la garde au Rhin ». En effet, à quoi bon les tranchées si les guerres se gagnent désormais dans les laboratoires ? Ainsi, l’escalade technologique mortifère n’est pas regrettée par tout le monde, certains y voyant une voie vers la disparition de toutes les armées, et par conséquent, des guerres à venir.

Pourtant, la recherche sur les armements du futur passionne la presse des années 1920. On assure que les savants britanniques auraient mis au point un « canon qui tire par les deux bouts », une arme « utile qui causera une certaine émotion quand on en révélera définitivement la nature », selon les mots candides d’un vénérable amiral britannique. On prédit des avions sans pilote, c’est-à-dire des « machines infernales » mues par la TSF. On parle de « défense antiaérienne par les rayons infra-rouges », d’ailes volantes et surtout, véritable marronnier de la presse de l’entre-deux guerres, du mystérieux « rayon de la mort ».

Ce mythe aura la vie dure, puisqu’il continuera à agiter les esprits en 1939. Il s’agit en réalité d’un canular fantastique, œuvre d’un « inventeur » britannique, Grindell Matthews. Ce dernier réussit alors à se faire désirer par les états-majors français comme anglais, et on s’effraie un instant que les Soviétiques ne s’équipent du très secret rayon. En 1924, on prend l’affaire très au sérieux mais le « rayon diabolique » du docteur Matthews se révèle surtout une aubaine pour les humoristes du Journal Amusant.

Les scénarios, souvent fantaisistes, se révéleront parfois prophétiques. On murmure ainsi que les États-Unis seraient à même de mettre au point « la plus grosse bombe aérienne qui n’ait jamais été » dans un laboratoire secret. Ainsi, L’Homme Libre imagine en 1922 « un tout petit aéroplane portant à lui seul sous son aile de quoi couvrir, un instant après, d'une buée stupéfiante, quelque grande capitale ». La même année, Thomas Edison déclare :

« Il arrivera un jour […] où la science inventera une machine, une force si terrible dans ses possibilités, si absolument terrifiante que l'homme lui-même […] sera épouvanté et renoncera pour toujours à la guerre. »

Malgré une littérature prolixe, les pronostics journalistiques peinèrent à concevoir la guerre qui approchait : il y a fort à croire que les cohortes grises des Panzers, les vagues de parachutistes et les piqués stridents des Stukas dépassaient les récits d’anticipation. L’imagination de la guerre de demain demeurait fille de la guerre d’hier.

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est diplômé de l’École pratique des hautes études (Paris, EPHE).