Chronique

Juillet 1944-avril 1945 : l’ouverture des camps de la mort

le 10/08/2021 par Annette Wieviorka
le 20/01/2020 par Annette Wieviorka - modifié le 10/08/2021
Retour de déportés en France, brandissant une pancarte « Je viens d'Auschwitz – seul survivant sur 1000 », Regards, 1945 - source : RetroNews-BnF
Retour de déportés en France, brandissant une pancarte « Je viens d'Auschwitz – seul survivant sur 1000 », Regards, 1945 - source : RetroNews-BnF

Tandis que les armées alliées avancent à travers l’Europe, les premiers camps d’extermination nazis sont découverts. Devant une telle horreur, Russes et Américains emploient des stratégies militaires et médiatiques radicalement différentes.

« Nous savions. Le monde en avait entendu parler. Mais jusqu'à présent aucun d'entre nous n'avait vu. C'était comme si nous avions pu enfin pénétrer à l'intérieur même des replis de ce cœur maléfique », écrit le journaliste américain Meyer Levin.

Dans la Jeep qu'il partage avec le photographe français de l'AFP, Eric Schwab, ils ont roulé dans le sillage de la 4e division blindée de l'armée américaine au sein de la 3e armée commandée par le général Patton. Meyer Levin et Eric Schwab, puis les soldats américains, ont découvert Ohrdruf, un commando du camp de concentration de  Buchenwald. Le camp est vide. Vingt-neuf cadavres décharnés vêtus d'un uniforme zébré sont étendus en cercle. Ordre sera de les y laisser.

Nous sommes le 5 avril 1945. Et c'est le choc. Un choc qui se répétera à chaque fois que « les Alliés ouvrirent les portes », pour reprendre la formule de Jean Cayrol dans Nuit et brouillard, entre le 5 avril et le 9 mai 1945.

D'autres camps pourtant avaient déjà été découverts par les Alliés au gré de leur avance. À l'Est, par l'Armée rouge, ceux de Lublin-Majdanek (24 juillet 1944) ou d'Auschwitz (27 janvier 1945) ; à l'Ouest, par les Américains, celui du Struthof (23 novembre 1944). Ces camps, comme plus tard ceux de la vieille Allemagne – Buchenwald, Dachau... – ont été découverts au hasard des opérations militaires par des unités avancées.

Pour aucun des Alliés – Américains, Britanniques, Français, Soviétiques –, les camps n'ont constitué un objectif en soi. La libération de ceux qui y étaient détenus n'était pas un but de guerre. Non qu'ils en ignorassent l'existence. Mais les priorités du temps étaient ailleurs. La victoire militaire était l'objectif premier.

La libération du Struthof et celle de Lublin-Majdanek présente la même particularité : les camps ne contiennent plus aucun détenu car ces derniers ont été évacués.

À Lublin-Majdanek, sur le territoire polonais, les Soviétiques pénètrent le 23 juillet 1944. On ne connait pas le nombre exact de victimes juives, probablement 60 000, dans ce camp qui fut surtout un camp de travail pour Polonais. Le vaste complexe concentrationnaire a été évacué par les Allemands dans la précipitation devant l'approche d'unités avancées de l'Armée rouge.

Les soldats y trouvent – et cette découverte se reproduira dans les camps d'Auschwitz – les énormes magasins contenant les effets des internés, notamment des centaines de milliers de paires de chaussures. La presse mondiale – la libération de la France n'a pas encore commencé, et il n'y a pas de presse écrite libre – se fait immédiatement l'écho de cette découverte.

Jean-Jacques Mayoux lui consacre, à la BBC, une des dernières émissions d'Honneur et Patrie, une des émissions phares de la France libre diffusée par la radio nationale britannique. Il décrit les photos que la presse britannique a reproduites : « des rangées de fours comme des fours de boulangers entrouverts » avec au premier plan un « amoncellement confus » où l'on distingue, grâce à d'autres photos, des squelettes. L'horreur de Majdanek se télescope alors avec celle, toute fraîche, d'Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) à laquelle elle est souvent associée dans la dénonciation de la « barbarie nazie ».

« La France veut le châtiment des assassins », réquisitoire post-Libération d’Henri Sinder revenant notamment sur les horreurs de Majdanek, France Amérique, 18 mars 1945

En septembre 1944, quelques milliers de miliciens et leurs familles avaient été regroupés par les Allemands au Struthof avant de continuer leur route vers l'Allemagne. Ce sont donc des installations vides, déjà réutilisées, qui témoignent de ce que fut le camp, le premier d'importance tombé aux mains des Alliés. En décembre 1944 et en janvier 1945, la presse et la radio françaises rendent compte de cette découverte.

On retrouve les mêmes éléments dans l'ensemble de la presse, écrite ou parlée : la description des baraques, l'insistance sur les tortures dont furent victimes les détenus, le panorama des diverses façons de les assassiner, la description de la « chambre d’asphyxie » à quelques encablures du camp, les « expériences » médicales pour lesquelles les détenus servaient de cobayes, le crématoire.

L'accent est mis sur les atrocités et la cruauté nazies, et non sur ce que l'univers concentrationnaire peut avoir de particulier. Il n'y a pas de témoins. Les hommes qui ont souffert ne sont plus là, et le site vide ne suscite par d'effroi, surtout quand il se trouve dans un environnement aussi majestueux – les montagnes des Vosges – que celui du Struthof. Les baraques ne sont guère plus impressionnantes que celles d'une caserne, d'un camp de réfugiés ou d'un camp de transit. Il faudrait un effort d'imagination pour emplir un cadre vide et muet avec les images et les mots des hommes qui y furent internés.

« Struthof, ici l’on tuait », L’Humanité, 7 décembre 1944

Le 27 janvier 1945, c'est l'entrée de soldats soviétiques dans les camps du complexe d'Auschwitz.

« Mes collègues commandants des divisions voisines ont appris, comme moi, l’existence du camp de concentration d’Auschwitz littéralement la veille de sa Libération », écrit le général soviétique Petrenko.

Le 26 janvier, alors qu’il dirige les combats pour libérer Neuberun, il entend par téléphone parler d’un camp dont il ignore tout. On le conduit sur le territoire du complexe d'Auschwitz. Car ce que l'on appelle « Auschwitz » est en fait constitué d'un camp de concentration, Auschwitz 1, installé dans des bâtiments en briques qui ont servi de caserne à l'armée polonaise, et où furent internés dès juin 1940 des Polonais ; d'un centre de mise à mort, à Birkenau (Auschwitz II) où fonctionnèrent les chambres-à-gaz crématoires et où furent assassinés Juifs (un million environ) et Tsiganes (20 000 environ) ; d'installations agricoles et industrielles, dont la plus importante est l'usine d'IG Farben à Monowicz (Auschwitz III) . Le général Petrenko poursuit, dans Avant et après Auschwitz :

« Il tombait une légère neige, qui fondait immédiatement. Je me souviens que je portais un demi manteau ouvert.

Il commençait à faire sombre, mais nos soldats ont trouvé un appareil et ont fait de la lumière. Des détenus émaciés, en vêtement rayés, s’approchaient de nous et nous parlaient en diverses langues […].

Ce n’est qu’à Auschwitz que j’ai appris le destin des Juifs d’Europe. C’était le 29 janvier 1945. »

Le général Petrenko, qui fut dans l’après-guerre responsable de la chaire de tactique et de stratégie à l’académie militaire soviétique M.V. Frounze et qui a consulté tous les documents de préparation de l’opération et ses plans, est formel :

« Mettre fin à l’activité criminelle d’extermination de masse dans le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, créé par l’Allemagne hitlérienne, est un objectif qui n’apparaît pas parmi les buts de guerre, principaux ou secondaires, de l’opération Vistule Oder. »

Mieux encore :

« Jamais l’histoire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz n’a été abordée par mes collègues professeurs des académies militaires et historiens de la Seconde Guerre mondiale. »

C’est donc, pour les Soviétiques, et pour des décennies, un non-événement. L’écrivain Primo Levi dans La Trêve, raconte :

« La première patrouille russe arriva en vue du camp (il s’agit de Buna-Monowitz) vers midi, le 27 janvier 1945. […] C’étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bordait le camp.

Lorsqu’ils arrivèrent près des barbelés, ils s’arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d’un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, les rares survivants. »

Les camps d’Auschwitz, à la différence de celui Majdanek, n’ont pas été entièrement vidés de leur population. Quelque 7 000 hommes, femmes, enfants sont « libérés » par les Soviétiques, la très grosse majorité à Birkenau, d’autres dans la nébuleuse des camps ou sur les routes et chemins avoisinants, quand ils ont pu s’évader lors de l’évacuation. Car le 18 janvier 1945, devant l’avance de l’Armée rouge (« on entendait non loin le canon », racontent les survivants), quelque 60 000 détenus avaient été mis sur les routes.

« Des déportés politiques et des ouvriers français libérés en Pologne par l’Armée rouge », Combat, 8 février 1945

Le contraste est saisissant entre le peu de médiatisation (pour user d'un terme anachronique) de l'entrée des Soviétiques dans les camps d'Auschwitz et la véritable campagne qui fut menée par les Américains d'abord, puis par l'ensemble des Alliées, après leur entrée dans les camps d'Ohrdruf et de Buchenwald.

Le 5 avril 1945, les Américains pénètrent dans le camp d'Ohrdruf, un commando du grand camp de Buchenwald, ouvert fin 1944 pour y enterrer des installations militaires. 29 cadavres décharnés vêtus de vêtements rayés sont étendus à l'entrée du camp, qui a été évacué de ses détenus. Les Américains découvrent encore une fosse de la taille d'une piscine, sur laquelle ont été installés des rails pour constituer une sorte de grille destiné à brûler les corps, et les restes  à demi brûlés.

Dès l’ouverture du camp, le colonel Hayden Sears, qui commande la 4e division blindée, prend une décision qui se reproduira ultérieurement – avec des variantes – dans divers camps : faire visiter le camp aux édiles, puis à la population environnante ; la réquisitionner pour procéder à l'ensevelissement des corps. Il est bien difficile de dire si l’idée qui vint à Hayden Sears vint de même à d’autres militaires britanniques ou américains qui pénétrèrent dans d’autres camps, ou si la « médiatisation » de cette première visite, les inspira. Mais on retrouve, avec des variantes, la même volonté de confronter les populations environnantes à la réalité de ce qui s’est déroulé aux portes de leur ville et dont elles disent avoir tout ignoré.

« Plus de pitié pour les bourreaux, déclare le général Patton », article revenant sur les avancées américaines en Allemagne et la découverte d’Ohrdruf, Ce Soir, 12 avril 1945

Le 7 avril, le maire d’Ohrdruf,  Albert Schneider, est contraint de visiter le camp. Puis le 8 avril, c’est la visite de divers responsables, un médecin militaire et plusieurs cadres nazis locaux. Ils ont été filmés et on peut facilement trouver ces images sur Internet. On les voit arriver en vêtements civils dans un camion, descendre du camion, être forcés à regarder les traces des crimes : tas de cadavres, ossements. On voit les cadavres en cercle au sol, ainsi qu'une baraque en bois où sont empilés des cadavres. Les soldats américains poussent ces notables vers l’intérieur.

Le commentaire affirme qu’ils restent impassibles, que le spectacle de l’horreur ne suscite chez eux aucune émotion.

Annette Wieviorka est historienne, directrice de recherche au CNRS. Grande spécialiste de la Shoah et de l’histoire des Juifs d’Europe, elle est notamment l’auteure de Ils étaient Juifs, résistants, communistes, paru en 1985, ou de Auschwitz expliquée à ma fille, 2000.