Chronique

La douloureuse épopée des femmes soldats de la Révolution

le 14/05/2021 par Dominique Godineau
le 06/03/2020 par Dominique Godineau - modifié le 14/05/2021
Femmes et enfants dans un campement républicain durant les guerres de la Révolution, dessin de Béricourt, 1793 - source : Gallica-BnF
Femmes et enfants dans un campement républicain durant les guerres de la Révolution, dessin de Béricourt, 1793 - source : Gallica-BnF

La presse naissante n’a de cesse de revenir sur les hauts faits d’armes des soldates de la Convention, égéries républicaines et précieuses aides sur le front. Toutefois, celles-ci sont ordonnées de rejoindre leur domicile en 1793, sans la moindre explication.

Le 30 avril 1793, la Convention décide de chasser des armées les nombreuses femmes qui, compagnes, prostituées ou cuisinières, suivent les soldats. Seules pourront rester les blanchisseuses et vivandières. Et le décret précise : 

« Art 11. Les femmes qui servent actuellement dans les armées seront exclues du service militaire : il leur sera donné un passeport et cinq sols par lieue pour rejoindre leur domicile. »

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EN SAVOIR PLUS

Qui étaient donc celles visées par cet article ajouté sans explication ? Et pourquoi exclure ces combattantes qui n’étaient pas du tout « inutiles au service » ?

À peine un mois après l’entrée en guerre, la presse rapportait déjà les exploits des sœurs Fernig sur la frontière nord :

« Dans le courant du mois de Mai [nuit du 29-30 mai 1792], Mortagne village près de ce camp [Maulde] fut attaqué par un corps de hulans : Félicité et Théophile Fernig, âgées de 16 et 17 ans, filles du greffier, voyant leur village attaqué s’habillèrent en hommes, prirent un fusil & furent avec la troupe au-devant de l’ennemi. 

Depuis ce jour toutes les fois que l’ennemi paroit, elles en usent de même ; & comme c’est presque tous les jours elles sont sans cesse habillées en homme, afin d’être plutôt prêtes à partir. 

Depuis que nous sommes ici, presque toutes les nuits elles vont en patrouille avec nos soldats ; elles les conduisent. La nuit du 10 au 11 [juillet] elles tirèrent au moins chacune plus de vingt coups de fusil. Elles ne redoutent rien ; elles affrontent la mort avec un courage vraiment héroïque… »

Participant à divers combats, « aussi modestes que courageuses, sans cesse aux avant-gardes et dans les postes les plus périlleux, elles sont respectées et honorées au milieu de l’armée » ; aides de camp de Dumouriez, elles sont avec lui à Valmy, Jemmapes, Nerwinden, avant de le suivre dans sa désertion et son exil.

Moins célébrées par la presse, des dizaines d’autres femmes se battent pourtant aussi sous les uniformes de canonniers, grenadiers, gendarmes, fusiliers, chasseurs, muletiers. Majoritairement très jeunes, elles s’enrôlent souvent à l’été ou l’automne 1792 lors de l’invasion prussienne.

Si beaucoup se déguisent en homme, d’autres ne cachent pas leur identité féminine. Plusieurs combattent en famille, au côté de parents. Agée de 19 ans, Rose Barrau, dite Liberté, part ainsi avec son frère et son mari :

« Le second bataillon du Tarn […] est commandé pour aller attaquer une redoute espagnole : Leyrac & Liberté Barrau son épouse, tous deux grenadiers, marchent à l’ennemi à côté l’un de l’autre. Le frère de Liberté Barrau est aussi dans les rangs ; le combat s’engage, l’artillerie tonne de toutes parts. Barreau voit expirer son frère, elle reste à son poste ; Leyrac, son époux chéri, tombe auprès d’elle, la poitrine percée d’une balle.

La vertu républicaine triomphe de l’amour comme elle venoit de triompher de la nature. Barrau presse sa marche ; elle entre la troisième dans les retranchements, & la redoute est emportée. 

Dix-neuf cartouches qu’on lui avoit remises avant le combat sont épuisées ; elle s’empare de la giberne d’un ennemi qu’elle venoit d’abattre à ses pieds & poursuit, avec ses camarades, les Espagnols fuyant de toutes parts devant les troupes de la République. »

Tandis que Rose Bouillon rejoint le sien à l’armée :

« Le citoyen Julien Henri natif de Nogent-le-Rotrou […] s’étant fait inscrire au mois de mars dernier [1793], pour aller à la défense de la patrie, fut envoyé au 6e bataillon de la Haute-Saône. 

Sa femme, Rose Bouillon, applaudissant au patriotisme de son mari, et voulant de même contribuer à l’affermissement la république, laissa deux enfans, dont l’un étoit âgé sept mois, aux soins de sa mère, changea ses habits de femme en habits d’homme et vint rejoindre mari au susdit bataillon, où elle fut inscrite comme volontaire. »

Avant de faire la guerre, quelques-unes s’étaient distinguées par leur conduite révolutionnaire, à l’instar de Marie Charpentier, seule femme à faire partie des officiels Vainqueurs de la Bastille, ou de Catherine Pochetat, « fille mineure » enrôlée le 2 août 1792 dans le bataillon des Enfants Rouges (Paris) avec son père et son frère :

Chez toutes, se mêlent goût de l’aventure, amour de la patrie et désir de partager la gloire de défendre la République. Ainsi, le 19 janvier 1794, Reine Chapuy (17 ans) se présente à la Convention dans son uniforme de cavalier et  déclare :

« Enflammée du feu sacré de la liberté, encouragée par l’exemple précieux de cinq frères […] j’aurais cru déroger au sang généreux qui coule dans mes veines et dans celles de toute ma famille si je n’avais fait le sacrifice des alarmes, qui sont le partage ordinaire de mon sexe, au désir brûlant de venger ma Patrie, de combattre les tyrans et de partager la gloire de les foudroyer. 

Le bruit du canon, le sifflement des balles et des obus n’ont fait que redoubler mon courage. […] 

L’amour seul de la Patrie, l’espoir flatteur de cueillir sous mon déguisement les lauriers républicains, la perspective si douce de porter le dernier coup aux traîtres et aux rebelles, voilà mes guides…. »

À l’armée, elles connaissent la même vie difficile que les soldats. Présentes à toutes les batailles, elles combattent vaillamment comme en attestent les certificats de bravoure  de leurs officiers et les récits de leurs exploits, tels ceux d’Anne Quatresols, (de Nargis, Loiret), applaudie à la Convention et au club des Jacobins :

« Âgée de 16 ans, à la faveur du secret qu’elle a constamment tenu sur le déguisement de son sexe, elle s’est rangée sous les drapeaux de la patrie et a été employée depuis 1791 à la conduite des chevaux d’artillerie dans les armées de la Vendée et du Nord ; […] 

Cette patriote s’est exposée à tous les dangers aux sièges de Liège, d’Aix-la-Chapelle, de Namur, de Maestrick, de Dunkerque et à la bataille d’Hondschoote, où elle eut deux chevaux tués sous elle, qu’elle a également montré le plus grand courage pendant le bombardement de Valenciennes. »

Plusieurs sont blessées, quelques-unes faites prisonnières. Certaines sont même élues ou nommées à des grades militaires, des sergents Marie Charpentier et Angélique Duchemin à la lieutenant Ursule Aby, en passant par les sous-lieutenants Catherine Pochetat, Marie Schellinck et Pélagie Dulière, qui n’hésite pas à demander une lieutenance à la Convention :

« Une citoyenne en habit militaire paraît à la barre : 

Législateurs, vous voyez la citoyenne Dulière, dont le courage est bien supérieur à celui de beaucoup d’hommes, elle s’enrôla dans la section du Mail, elle servit d’abord comme volontaire canonnier dans le dixième bataillon ; elle fut blessée à la jambe droite dans la ville de Liège. Dumouriez la nomma à une sous-lieutenance […] 

Cette citoyenne vous demande une lieutenance. » 

L’existence de ces héroïnes dérangeait la répartition, voulue très stricte, des qualités et des rôles selon le genre : la force, le courage, l’énergie, l’audace seraient propres aux hommes, alors que les femmes seraient plus douces, modestes et dévouées et donc destinées à s’occuper de leur famille.

Aussi les discours tenus sur elles sont-ils ambivalents, balançant entre l’admiration et la volonté de maintenir ces distinctions genrées. On insiste sur leur exceptionnalité, sur les pouvoirs de la liberté et de l’amour de la patrie qui les mettent « au-dessus » de leur sexe en les dotant de qualités « masculines » qui les transforment quasiment en homme, comme l’assure le député Collot d’Herbois à propos d’Anne Quatresols :

« C’est un homme, puisqu’elle a, comme les plus intrépides guerriers, affronté la mort dans toutes les occasions périlleuses. » 

Et en même temps, on rappelle leurs qualités « féminines », et en particulier leur « modestie », et la nécessité de conserver les rôles féminins traditionnels.

Le Recueil des actions héroïques et civiques, publié en 1794 pour les écoliers et dont la presse se fait l’écho, glorifie l’héroïsme militaire de Liberté Barrau et Rose Bouillon, qui ont toutes deux poursuivi le combat après que leurs maris ont été blessés à côté d’elles, tout en ajoutant que ni l’une ni l’autre n’a « renoncé aux vertus de son sexe ».

Après la mort du sien, Rose Bouillon retourne ainsi « rendre à ses enfants les soins qu’elle leur doit, comme mère, après avoir rempli avec autant de courage que de générosité ceux qu’elle devoit à son mari ».

Leyrac et Barrau son épouse, grenadiers de l’armée conventionnelle, estampe de L.F. Labrousse - source : Gallica-BnF
Leyrac et Barrau son épouse, grenadiers de l’armée conventionnelle, estampe de L.F. Labrousse - source : Gallica-BnF

Et la gravure ci-dessus représentant les grenadiers « Leyrac et Barrau son épouse » ne la montre pas en train de combattre, d’abattre un Espagnol ou de poursuivre l’ennemi, mais en épouse dévouée s’occupant de son mari.

L’exclusion du 30 avril 1793 répond à cette volonté de rétablir un ordre genré, en réservant le rôle nourricier et le soin des corps aux femmes (vivandières et blanchisseuses) et le port des armes aux hommes. En ces temps de révolution, de ruptures et de possibles, il est pris pour rappeler que la radicale réorganisation de la société ne concerne pas la différence masculin-féminin.

Mais dans les faits, il ne fut qu’en partie appliqué. Plusieurs soldates sont certes congédiées, mais des mois ou des années après avril 1793 – la plupart étant, il est vrai, cachées sous une identité masculine. D’autres partent volontairement parce que, après plusieurs campagnes, elles sont blessées, mutilées.

Bien qu’ayant contrevenu à la loi en ayant continué à servir, elles sont toutes reçues avec les honneurs par les révolutionnaires, et obtiennent généralement une gratification, voire une pension comme ancien soldat. Sûre que « le bras d’une femme vaut bien celui d’un homme », Reine Chapuy demande à repartir, tout comme Catherine Pochetat qui pétitionne à la Convention :

« Législateurs, la loi qui enjoint aux femmes de se retirer des armées de la république seroit-elle applicable à celle qui sert sans relâche depuis le commencement de la campagne ? 

Quoi ! une honteuse exclusion seroit la récompense du sang que j’ai versé pour la patrie ? Je serois chassée des armées françaises, moi qui ai tant de fois poursuivi les Autrichiens fuyant devant elle ? Cette main habituée à manier le sabre, n’est plus habile à manier l’aiguille et le fuseau. […]

Je vous demande, et j’ai quelques droits à vous demander, une exception honorable en faveur de mes services et de mes blessures. »

Les députés applaudissent mais ne répondent pas à leur souhait – non sans regrets pour Catherine Pochetat. 

La plupart poursuivent cependant leur service comme si de rien n’était et certaines s’engagent même après avril 1793. En juillet 1794 encore, un député rend un vibrant hommage à leur « ardeur martiale » :

« Quoique vous les ayez exclues du service militaire, il s’en découvre tous les jours quelqu’une en qui rien n’a été capable d’étouffer l’ambition de combattre la tyrannie, de cueillir sa portion de lauriers dans les champs de la gloire & de prouver qu’elles avoient aussi le courage et la force d’affronter le sort des combats pour le triomphe de la liberté. 

Il y a peu de jours que je vous parlois d’une héroïne du Jura : on vous a parlé depuis d’une autre d’Eure-&-Loire ; les Basses-Pyrénées, le Nord ont fourni les leurs ; la Vendée même a vu des femmes dont le brûlant patriotisme et les actions extraordinaires ont fait trembler les scélérats … »

Certaines seront encore là sous le Directoire ou l’Empire, telle la célèbre Thérèse Figueur, dite Sangène, soldate de 1792 à 1814, ou le sergent Angélique Duchemin veuve Brulon, première femme à recevoir en 1851 la croix de la Légion d’honneur à titre militaire.

Dominique Godineau est historienne. Directrice des Annales Historiques de la Révolution Française, elle enseigne l’histoire moderne à l’Université Rennes 2.

Pour en savoir plus :

Dominique Godineau, « De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française », in: Clio. Histoire, Femmes, Société, n° 20 : Armées, 2004-2, p. 43-69.

–, « Les femmes et la guerre pendant la Révolution française, entre faits et représentations », dans Marion Trévisi et Philippe Nivet (dir.), Les femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918, Paris, Economica, 2010, p. 243-262

–, Les femmes dans la France moderne. XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2015

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