Écho de presse

Ils ont fusillé Federico Garcia Lorca !

le 10/08/2020 par Michèle Pedinielli
le 06/08/2020 par Michèle Pedinielli - modifié le 10/08/2020
Le poète et dramaturge Federico Garcia Lorca dans les années 1930, peu avant sa mort - source : WikiCommons
Le grand poète andalou est assassiné en 1936 par les milices franquistes au début de la Guerre civile espagnole. Les conditions de son exécution demeurent aujourd'hui inconnues.

Lorsque la nouvelle arrive en France en septembre 1936, la situation en Espagne est dramatique.

Au mois de juillet, des troupes nationalistes et monarchistes menées par le général Franco ont attaqué à Madrid la toute jeune république espagnole. Depuis, la guerre civile fait rage et les informations qui arrivent à Paris ne sont pas toutes fiables.

C’est La Petite Gironde qui est le premier à annoncer – au conditionnel – la nouvelle de la mort du poète Federico Garcia Lorca, sous forme de brève parmi les informations « de source rebelle », c’est-à-dire franquiste.

« LE POÈTE GARCIA LORCA AURAIT ÉTÉ FUSILLÉ PAR LES REBELLES

Madrid, 8 septembre. — Le journal “El Liberal” vient d’apprendre par un fugitif de Grenade que les insurgés de cette ville avalent fait fusiller le jeune poète espagnol Don Federico-Garcia Lorca, dont le beau-frère lui aussi passé par les armes, était maire socialiste de Grenade. »

L’annonce de cet assassinat est confirmée dans les mêmes termes par L’Humanité le lendemain, puis le 20 septembre par la plume de l’écrivain Jean Cassou, qui pleure la mort d’une grande voix.

« Un dernier nom, de la même génération : celui du poète andalou, du grand poète andalou de veine rustique et gitane : Federico Garcia Lorca.
Il semble certain qu'il ait été fusillé à Grenade par les rebelles.
C'est une atroce nouvelle à laquelle on se résiste à croire. S'il en était ainsi, on aurait à déplorer l'interruption d'une des voix les plus ardentes et les plus harmonieuses de l'Espagne populaire, une voix irremplaçable et qui avait encore beaucoup à chanter.
 »

C’est en effet un immense poète et dramaturge que la rafale d’une milice franquiste a fait taire à jamais. Un poète dont l’aura internationale ne cessait de grandir comme en témoigne cet article du Petit Journal :

« Le célèbre écrivain anglais H. G. Wells, président du Pen-Club anglais, vient d'adresser, au nom de cette institution littéraire mondialement connue, un télégramme au commandant militaire de Grenade, dans lequel il demande des nouvelles du célèbre jeune écrivain populaire Federico Garcia Lorca, disparu depuis le début de la guerre civile espagnole de la province de Grenade, et sur le sort duquel les rumeurs les plus pessimistes avaient circulé.
Le commandant militaire vient de donner sa réponse par télégramme. Elle est laconique et ne dit que ceci
 : “J’ignore complètement où se trouve Garcia Lorca.” »

Âgé de 38 ans, puisant son inspiration dans la tradition andalouse gitane, Lorca a écrit des œuvres puissantes comme le Romancero gitano, Yerba ou Noces de sang, qui deviendra sa création la plus célèbre dans le monde. Républicain, intellectuel et homosexuel, il était une cible toute désignée pour ceux que l’on appelle encore les « insurgés ».

« Un large visage basané, puissamment éclairé par l'intense regard noir. De la force, de la jeunesse, le contact avec la terre, les hommes, le danger des hommes d'aujourd'hui. Ses vers n'étaient pas d'un versificateur, mais d'un véritable créateur de romancero.
Guidés par les vieux rythmes, d'ailleurs, mais au service des causes d'aujourd'hui. Les belles filles de Grenade, fuyant sous l'éclatement des “roses noires” qui sont des balles. La ville “cernée de larmes” où la Guardia Civil entre “comme dans un tunnel…” Telles étaient ses images, hier encore.
Il vivait dans un monde d'images et de réalités brûlantes. La jeune Espagne connaissait en lui mieux qu'une gloire littéraire naissante, un simple et vrai poète qui vivait de la vie du militant... Il est mort de la mort des militants, fusillé à Grenade dès le début de la sédition fasciste. Puisse son nom revivre un jour, quand le peuple espagnol retrouvera ses poètes.
 »

 

En cet automne 1936, on ne connaît pas les circonstances exactes de l’assassinat de Garcia Lorca – la date même est toujours inconnue. La presse tente de combler les vides de l’histoire. L’Ouest-Éclair croit savoir qu’il est mort le 22 juillet, L’Aube et la Gazette de Bayonne pensent que c’était le 10 août. On sait aujourd’hui que c’était le 19 août 1936.

Quant au récit de son arrestation et de son exécution, il varie selon les plumes avec plus ou moins d’imagination. Il faut attendre plusieurs mois pour que la presse publie différentes hypothèses.

Parti de Madrid pour Grenade (il est né dans la campagne andalouse) au début de la guerre, il se serait réfugié chez un ami (un commerçant selon La Gazette de Bayonne, un jeune poète phalangiste selon Le Figaro). Arrêté par la milice franquiste, sans doute sur dénonciation, il est emprisonné quelque temps.

« Le poète qui se trouvait en prison, avait déjà perdu un cousin dans la journée. Lorsque les meurtriers se présentèrent à la prison, ils lui dirent “Viens ! Nous t'emmenons voir ton  cousin”.
“Vous allez me faire subir le même sort que lui. Allons-y
 !”, répondit simplement M. Garcia Lorca et il suivit ses exécuteurs. »

Selon L’Aube, ses derniers mots furent plus symboliques.

« Après avoir subi quelques jours de prison, le poète fut, après le 10 août, emmené au petit village de Viznar, où, sans autre forme de procès, on le fusilla.
Avant de mourir, Garcia Lorca demanda en grâce qu’on le laissât composer un court poème dédié à l’Espagne. Mais le capitaine de la garde civile, Juan Nestares Cuellar, qui commandait le peloton d’exécution, lui refusa cette faveur.
Alors le poète s’écria
 : “Mes frères ! Mes frères ! Je suis chrétien, mais libéral et je meurs en criant : vive la liberté et vive la République !” Et il tomba criblé de balles.
Quelques instants plus tard, on l’enterrait près de là, dans une fosse commune au lieudit “la Alfajara”.
 »

Le corps de Federico Garcia Lorca a certainement été jeté dans une fosse commune avec les autres fusillés du jour ; selon Le Temps, plus de 5 000 personnes ont été exécutées à Grenade en quelques semaines.

Mais le lieu précis de cette fosse est toujours inconnu aujourd’hui, bien qu’on le situe sur la commune andalouse d’Alfacar (ce que sans doute L’Aube appelle le « lieudit La Alfjara »).

Les différentes recherches entreprises depuis lors n’ont rien donné à ce jour.

 

Pour en savoir plus :

François Godicheau, Guerre d'Espagne : la fin des légendes, à lire sur le site du magazine L'Histoire enrichi d'une sélection d'archives de presse RetroNews.