Écho de presse

Basil Zaharoff, richissime « marchand de mort » de la Belle Epoque

le 05/02/2022 par Pierre Ancery
le 25/02/2021 par Pierre Ancery - modifié le 05/02/2022

Le tortueux marchand d'armes Basil Zaharoff (1849-1936) fut l'un des hommes les plus riches du monde. Scruté par les médias des années 20 et 30, il fut perçu jusqu'à sa mort comme l'archétype du « profiteur de guerre », commerçant avec toutes les puissances européennes.

Les lecteurs de L'Oreille cassée (1937), sixième album des aventures de Tintin, se souviennent peut-être du personnage de Basil Bazaroff, ce marchand d'armes que l'on voit paisiblement vendre des canons au San Theodoros du général Alcazar, avant d'aller faire la même chose dans le pays rival, le Nuevo Rico.

Pour les lecteurs de l'époque, la référence est transparente : Basil Bazaroff n'est autre que l'homme d'affaires Basil Zaharoff, décédé en 1936, dont Hergé a reproduit l'apparence (moustache, barbiche, canne, chapeau) et a à peine modifié le nom. Pendant l'entre-deux guerres, le « mystérieux » Zaharoff, richissime industriel dont la biographie est alors semée de zones d'ombre, a en effet été rendu immensément célèbre par les médias, qui ont fait de lui l'archétype du « marchand de mort » et du « profiteur de guerre » responsable du massacre de 1914-18.

La vie de ce personnage redoutablement cynique, reconstituée en 2019 par l'historien Tristan Gaston-Breton dans le livre Basil Zaharoff, l'incroyable histoire du plus grand marchand d'armes du monde, fut hautement romanesque.

Issu d'une famille grecque de Constantinople un temps exilée en Russie pour échapper aux pogroms anti-Grecs, Zaharoff est né en 1849 dans l'Empire ottoman, où il mena une jeunesse aventureuse. S'élevant peu à peu dans les sphères économiques et politiques, son premier coup d'éclat a lieu dans les années 1880, lorsqu'il parvient à vendre le sous-marin Nordenfelt à la fois aux Grecs, aux Turcs et aux Russes.

Entré à la fin du XIXe siècle au conseil d'administration de la Vickers, un des géants de l'industrie de l'armement britannique, Zaharoff vend par la suite navires de guerre, sous-marins, pièces d'artillerie et mitrailleuses aux puissances européennes. La Première Guerre mondiale va lui permettre d'accroître considérablement sa fortune et son influence, jusqu'à faire de lui le premier marchand d'armes au monde et l'un des hommes les plus riches de la planète.

C'est à cette époque que les journaux vont s'intéresser très fréquemment à lui, lui prêtant une influence aussi décisive que souterraine sur les grands événements internationaux de l'époque, et forgeant peu à peu un véritable mythe autour de lui. Il personnalise alors, presque à lui seul, le motif du milliardaire tirant dans son propre intérêt les ficelles du pouvoir européen.

Le 12 octobre 1921, dans le journal conservateur Le Matin, son nom apparaît dans un article sur les relations franco-turques. Henry de Jouvenel y qualifie Basil Zaharoff d' « homme mystérieux de l'Europe » et de « financier cosmopolite » « riche de plus d'un milliard », évoquant ses liens avec Georges Clemenceau dont il a recruté, pour la Vickers, le fils Michel Clemenceau :

« Pour mystérieux qu'il soit, M. Basil Zaharoff n'est pas un inconnu en France. Avant la guerre, il comblait de ses dons nos instituts reconnaissants. Une fois, il acheta un journal, qui n'était politique qu'à demi ; cela passa pour une fantaisie de mécène. Pendant la guerre, il fonda une agence destinée à renseigner la presse française, ce qui était le plus habile moyen de l'inspirer et de la diriger.

Le premier à s'en alarmer fut, je crois, M. Clemenceau. A l'arrivée au pouvoir de ce dernier, M. Zaharoff fut menacé comme d'autres. L'affaire s'arrangea a merveille, puisqu'il reçut, à quelques jours de là, la grand-croix de la Légion d'honneur. »

Trois ans plus tard, le même journal raconte son mariage, à 74 ans, avec « une grande d'Espagne », la duchesse de Villa-Franca de los Caballeros, au cours d'une cérémonie au château de Balincourt, dans le Vexin.

La même année, Zaharoff défraye la chronique en tentant de racheter la principauté de Monaco pour l'offrir à sa femme. Le Rocher se débat alors avec de multiples problèmes financiers. Mais malgré les pressions multiples exercées sur Louis II de Monaco, les négociations échouent. Lorsque l'épouse de Zaharoff décède dix-huit mois après leur mariage, l'industriel, terrassé par la nouvelle, renonce à son projet.

Revenant sur cet événement le 27 mars 1926, L'Intransigeant en profite pour revenir sur le destin de celui qu'il qualifie d' « homme le plus riche du monde » (un titre également décerné à la même époque à l'Américain Rockefeller). Le journal insiste à nouveau sur l'influence politique supposée de Zaharoff, qui fuit systématiquement les journalistes :

« Deux mois plus tard, il revenait avec un marché dépassant de beaucoup le million de livres et s’étendant sur une longue période. Zaharoff devint le plus grand commis-voyageur en armements du monde. Il avait ses agents partout ; il avait le sens de la politique autant que des affaires ; il savait prévoir les besoins des États.

Lord Beaverbrock, le grand propriétaire de journaux anglais, a dit de lui : "Les destinées des nations sont son sport ; les mouvements des armées et les affaires des gouvernements ses secrètes délices. Parmi les angoisses et les veilles des guerres, cette mystérieuse figure plane sur l’Europe déchirée." »

Le Petit Journal le décrit encore en 1932, le surnommant « le roi de Sheffield » :

« Basil Zaharoff a dépassé Carnegie, il a fait mieux que les Krupp. Toujours invisible, il entendit imposer sa force sur le chaos de notre époque. Au sommet de la politique britannique, au-dessus même de l'Intelligence Service, il aurait pu jouer ouvertement le rôle d'un nouveau Disraéli, ce juif qui vint des ghettos portugais pour forger l'Empire ; il pouvait dépasser le deuxième apôtre des Britons, le vieux Joe Chamberlain, le marchand de vis de Birmingham.

Sir Basil Zaharoff, le faiseur et le défaiseur des troupes balkaniques, entendit demeurer, précis et impénétrable, l'homme d'affaires. Et c'est en cela que sa personnalité reste inoubliable. »

La figure de Zaharoff, qui vit désormais reclus à Monaco, fascine la presse, mais elle est aussi l'objet de vives critiques. Ainsi dans cet article consacré par Jean Huteau aux très opaques « industries de la mort » dans Les Cahiers des droits de l'homme du 30 juin 1932 :

« L’industrie et le commerce des armements — par suite, la préparation à la guerre et la guerre elle-même — fournissent, à un petit nombre d’hommes, d’énormes profits. C’est ainsi que l’illustre Sir Bazil Zaharof, sans ressources aux débuts de sa carrière, courtier international d’artillerie à partir de 1875, directeur de la Vickers après l’écrasement des Boers, tout-puissant dans l’industrie internationale en 1914, devint multimilliardaire [...].

Il n’est pas douteux que Zaharof a exercé une influence secrète et considérable, qu’il était "le pourvoyeur de tous les charniers du monde", et qu’à chaque homme tué correspondait pour lui un accroissement de fortune [...].

Est-il moralement tolérable que les massacres internationaux procurent une telle fortune, une telle puissance à ceux qui en fournissent les armes ? »

Même chose dans le magazine de tendance communiste Regards en juillet 1934, qui dénonce Zaharoff dans un article intitulé « Ceux qui encaissent ». Un texte consacré aux manœuvres auxquelles se livrèrent les puissantes industries européennes de l'acier (Schneider, Krupp, Vickers...) avant la Première Guerre mondiale :

Lorsqu'il meurt le 27 novembre 1936, à 87 ans, la presse reconstitue sa biographie en y intégrant parfois des éléments fantaisistes. L'Aube écrit :

« Mais est-ce bien le vrai Zaharoff qui vient de mourir ? En septembre 1933, une information anglaise nous apprenait sa mort. Le lendemain un démenti venait de France, il se reposait dans son château de Balincourt.

Un journal américain envoya un de ses collaborateurs en Europe pour éclaircir ce mystère ; ce dernier rapporta ce témoignage : — Sir Basil Zaharoff serait enterré depuis longtemps et c’est un autre homme qui, sous son nom, aurait continué à diriger les diaboliques intrigues des marchands de canons. Mais je crois que ce dernier trait n’est qu’une légende et que le ciel bleu de Monte-Carlo a bien reçu hier matin le dernier soupir de l’homme le plus mystérieux du monde. »

Basil Zaharoff sombra peu à peu dans l'oubli. Outre Hergé, il servit de source d'inspiration à un autre artiste : Orson Welles, qui fonda sur lui le personnage de Gregory Arkadin, marchands d'armes richissime et inquiétant, dans son film de 1955 Dossier secret.

Pour en savoir plus :

Tristan Gaston-Breton, Basil Zaharoff, l'incroyable histoire du plus grand marchand d'armes du monde, Tallandier, 2019

Jennifer Richard, Le Diable parle toutes les langues (roman), Albin Michel, 2021

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