Interview

« Le maquis a permis à la France de faire partie des vainqueurs en 1945 »

le 23/09/2020 par Arnaud Pagès
le 09/04/2020 par Arnaud Pagès - modifié le 23/09/2020
Un train couché dans l’Albarine, à Saint-Rambert-en-Bugey, résultat d'un sabotage effectué par le Maquis de l’Ain le 9 juin 1944 - source : WikiCommons
Un train couché dans l’Albarine, à Saint-Rambert-en-Bugey, résultat d'un sabotage effectué par le Maquis de l’Ain le 9 juin 1944 - source : WikiCommons

Quel a été le rôle des maquisards dans la Résistance à l'occupation allemande ? Fabrice Grenard, responsable du département « recherche et pédagogie » de la Fondation de la Résistance, revient pour nous sur l'histoire de ces guerriers de l'ombre.

Fabrice Grenard est un historien français, spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale et de l'Occupation. On lui doit notamment La Traque des résistants,  paru en 2019 aux éditions Taillandier, Tulle, Enquête sur un massacre ou  Une légende du Maquis, Georges Gingouin.

Nous lui avons posé des questions au sujet du « maquis », ces combattants de l’ombre ayant affronté l’occupant nazi ; qui étaient-ils ? de quels moyens ces « saboteurs » disposaient-ils en vue de libérer un pays défait, livré à la collaboration ?

Propos recueillis par Arnaud Pagès

RetroNews : Comment se sont formés les premiers maquis ?

Fabrice Grenard : À l'automne 1942, les Allemands veulent recruter des ouvriers spécialisés français pour qu'ils participent à l'effort de guerre. La loi du 4 septembre de la même année, promulguée par le régime de Vichy, les y autorisent. Puis en février 1943,  le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) oblige tous les jeunes français nés entre 1920 et 1922 à partir travailler en Allemagne. Beaucoup d'entre eux cherchent alors à se cacher.

C'est dans ce contexte qu'apparaissent les premiers groupes de réfractaires au travail obligatoire, qui se réfugient dans les montagnes ou dans les forêts pour échapper à la Gestapo. Ces réfractaires vont alors rencontrer des résistants, traqués comme eux par les Allemands, qui se cachent dans les même endroits – comme Georges Guinguois, l’un des grands chefs du maquis limousin, qui s'était réfugié dans les bois pour mener des activités clandestines.

De fait, la Résistance est rapidement informée de ce mouvement, et après avoir hésité, décide de les prendre en charge. Entre la fin du printemps et le début de l'été 1943, ces camps de réfractaires deviennent des groupes de combattants. Les principaux foyers se situent dans le Vercors, les Alpes du Nord, le Massif Central et le Limousin, essentiellement dans la zone sud car l'occupation allemande y est moins dense.

« Révolte contre la déportation », article du journal pro-Résistance Combat, septembre 1943

À ce moment-là, d'anciens soldats de l’armée française se joignent-ils également à eux ?

Après l'armistice, l'armée française a joué le jeu et a obéi au régime de Vichy. Elle n'a pas cherché à poursuivre la lutte par le biais de la guerilla.

Lorsque l'Allemagne occupe la zone sud en 1942, certains officiers basculent dans la dissidence, considérant que Vichy les a trahis et que Pétain n'a plus aucune légitimité. Du coup, ils se sentent délivrés de leur serment. Au début, ils ne veulent pas rejoindre les maquis car ceux-ci sont constitués de jeunes qui n'ont pas d'expérience militaire, pas d'armes et pas d'équipement. Ils vont progressivement changer d'avis.

Début 1944, ils comprennent que la bataille pour la libération de la France se précise lorsqu'ils apprennent que des parachutages de matériel sont organisés par les Britanniques. Churchill a accepté d'armer les maquis. C'est par exemple pour cette raison que le lieutenant Tom Morel va prendre la tête du maquis des Glières, en Haute-Savoie.

Avant Churchill, les maquisards n'avaient pas d'armes ?

Dans les premiers camps, il y avait des armes de fortune : quelques fusils de chasse, divers petits stocks clandestins cachés au moment de la défaite… C’est-à-dire presque rien. Les maquisards étaient démunis. De fait, les premières actions visaient à obtenir des équipements. Dans l'Ain, Henri Romans-Petit organise avec ses partisans le pillage des chantiers de jeunesse de Vichy en septembre 1943. Ils vont s'emparer de sacs à dos, de chaussures, de parkas pour pouvoir passer l'hiver dans la clandestinité.

La question des armes ne va être réglée que plus tardivement car Churchill ne voulait pas courir le risque qu'elles tombent entre les mains des Allemands. Le premier parachutage de fusils, de mitraillettes et de munitions aura donc lieu en Haute-Savoie durant l'hiver 1943-44…

« Dans nos montagnes, les francs-tireurs préparent les combats de demain », dans le journal pro-Résistance La France nouvelle, septembre 1943

Dès lors, quels types d'opérations les maquisards vont-ils mener ?

Dans un premier temps, ils vont réquisitionner les commerçants, édicter de nouvelles réglementations sur leurs territoires, éliminer physiquement certains collaborateurs, imposer des amendes à d'autres... Ils cherchent à montrer qu'ils sont l'incarnation d'un contre-pouvoir. Certains d’entre-eux prendront même l'appellation de « préfets du maquis ».

Puis, l'action militaire prendra le dessus lorsque le Débarquement deviendra imminent. Il y aura alors une recrudescence des sabotages et des actes de guerilla dans le but de bloquer les unités allemandes sur leurs arrières et de les gêner dans leurs déplacements et leurs communications.

Au final, les maquis ont toujours eu des moyens limités, étant essentiellement équipés d'armes légères. Ils évitaient donc de s'engager dans de grandes batailles frontales dont ils ne pouvaient sortir gagnants. Il y en a malgré tout eu quelques unes – qui ont à chaque fois tourné au drame pour les résistants.

Comment le maquis organise-t-il le combat avec les chefs nationaux de la Résistance ?

À partir de février 1944, les maquisards vont être intégrés aux F.F.I. (Forces Françaises de l'Intérieur) et placés sous les ordres du général Koenig, qui reçoit lui-même ses instructions de Londres. Il y a une hiérarchie verticale, mais qui ne fonctionne pas toujours très bien sur le terrain du fait de la clandestinité et des difficultés à communiquer. En juin 1944, les Alliés vont parachuter des centaines d'agents britanniques et américains pour coordonner l'action des maquis avec la leur et planifier les opérations visant à faciliter le Débarquement.

De quelle façon l’armée allemande riposte-t-elle ?

Au début, ils laissent opérer le régime de Vichy mais celui-ci va se montrer incapable d'enrayer le phénomène.

Tout change début 1944. Avec la certitude que le Débarquement aura bientôt lieu, la Wehrmarcht ne veut pas maintenir des foyers insurrectionnels sur ses arrières. Le nettoyage des maquis va alors commencer. Mais les maquisards ont la chance de mieux connaître le terrain que leurs adversaires et il leur est assez facile de leur échapper.

La lutte est cependant tout à fait inégale. En février, l'opération Korporal mobilise 3 000 soldats disposant d'artillerie, de blindés et d'aviation contre 500 maquisards. En mars, le maquis des Glières, situé en Haute-Savoie, est entièrement démantelé. C'est un coup très dur porté aux maquisards. Lorsque le Débarquement est effectif le 6 juin 1944, ces actions de répression vont s'intensifier. Les Allemands refusent d'avoir à lutter sur deux fronts.

« Exécution de 700 patriotes » résistants ayant combattu contre l'armée du Reich à la suite du Débarquement, dans le journal pro-Résistance France, juillet 1944

Lorsque les Anglo-Américains posent le pied sur les plages françaises, les soldats allemands sont donc encore en train de nettoyer les maquis…

Tout à fait. La tristement célèbre division Das Reich, basée à Montauban dans le Sud-Ouest, reçoit immédiatement l'orde de remonter en Normandie. Elle va en profiter pour attaquer les maquis du Massif Central. Elle se livrera aux massacres de Tulle le 9 juin et d’Oradour-sur-Glanne le lendemain.

Immédiatement après, ce seront les combats du mont Mouchet et le démantèlement d'une des plus grosses concentration de maquisards, réunis autour du colonel Gaspard dans le Cantal. C'est ensuite le maquis de Saint-Marcel en Bretagne qui tombe, puis, en juillet, ceux des plateaux du Vercors, où les maquisards avaient proclamé le retour de la République. L'opération aéroportée Bettina viendra à bout de ce foyer de résistance.

Peut-on donner des chiffres précis quant aux combattants ayant lutté depuis le maquis ?

C’est difficile. De fait, un chef de maquis ne tenait pas de registre. Si ses hommes étaient pris, ils étaient automatiquement fusillés. Par ailleurs, certains maquisards n'étaient pas à temps plein dans le maquis. On estime qu'en 1943, il y a entre 20 et 30 000 hommes. Avec le Débarquement, il y a une recrudescence de la mobilisation. Les jeunes veulent se battre pour la Libération de la France. On passe alors à des effectifs compris entre 50 000 et 100 000 hommes.

La presse a joué un grand rôle pour forger la légende du maquis mais ça n'a pas été un phénomène de masse.

« Les F.F.I. du Langedoc [...] infligent à l'ennemi des pertes sensibles » dans le journal pro-Résistance L'Écho d'Alger, août 1944

Au-delà du mythe du maquis donc, quel aura été l'apport des combattants de l'ombre ?

Un rôle militaire indéniable pour gêner les Allemands et aider les Alliés à libérer la France. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est d'ordre symbolique. Grâce aux maquisards, la Résistance a eu ses batailles et ses héros. Le maquis a permis à la France de faire partie des vainqueurs en 1945.

En venant signer l'acte de capitulation du IIIe Reich le 8 mai 1945 à Berlin, le maréchal Keitel s'étonnera de voir un drapeau français flotter à côté de ceux du Royaume-Uni, des États-Unis et de l'URSS. Pour lui, la France avait aidé l'Allemagne quatre années durant – et faisait partie des vaincus.

La Traque des résistants de Fabrice Grenard est paru aux éditions Tallandier.