Interview

1940 : la Chambre donne les pleins pouvoirs à Pétain

le 21/04/2022 par Olivier Wieviorka, Arnaud Pagès
le 21/04/2022 par Olivier Wieviorka, Arnaud Pagès - modifié le 21/04/2022
L'Assemblée nationale au théâtre du Grand Casino de Vichy et accordant les pleins pouvoirs à Pétain, 10 juillet 1940 - source : WikiCommons
L'Assemblée nationale au théâtre du Grand Casino de Vichy et accordant les pleins pouvoirs à Pétain, 10 juillet 1940 - source : WikiCommons

Le 10 juillet 1940, sans recourir à la force, Philippe Pétain obtient les pleins pouvoirs grâce aux suffrages quasi-unanimes des parlementaires. Comment ce vote, qui aboutira à l'infamie de Vichy, a-t-il pu produire ce résultat ? Conversation avec Olivier Wieviorka.

Olivier Wieviorka est historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et des années d’Occupation, professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris-Saclay et ancien membre de l'Institut universitaire de France. On lui doit notamment La Mémoire désunie : Le souvenir politique des années sombres, de la Libération à nos jours paru au Seuil en 2010, Les orphelins de la République : destinées des députés et des sénateurs français, 1940-1945, chez le même éditeur en 2015, et Histoire de la Résistance : 1940-1945 publié par Perrin en 2013.

Propos recueillis par Arnaud Pagès

RetroNews : Quelle est réputation du maréchal Pétain lorsque les Allemands envahissent la France ?

Olivier Wieviorka : C'est un homme qui a une immense stature symbolique. Pétain a une aura considérable en raison de son rôle pendant la Première Guerre mondiale durant laquelle il a été  considéré comme un chef humain et compétent. Surtout, c’est le vainqueur de Verdun. Cette aura n'a en rien diminué pendant l'entre-deux-guerres – au contraire même.

A tort ou à raison, il n'est pas considéré comme un factieux par les républicains. Lorsqu'il est nommé ambassadeur auprès de Franco à Burgos, Léon Blum juge même scandaleux d'envoyer une gloire aussi éminente représenter la France auprès de ce pouvoir fascisant. Ce prestige explique que Paul Reynaud l’ait fait entrer, en 1940, dans son gouvernement, afin de conforter, par son prestige, la République. Ce puissant symbole a donc intégré la machine  gouvernementale avant la défaite de la France.

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Est-il déjà perçu comme un « homme providentiel » auquel il est possible de faire appel si les choses tournent mal ?

Au début de la guerre, ce n'est pas encore le cas car les Français ne mesurent pas la gravité de la situation. Pétain acquiert ce statut lorsque les revers militaires se multiplient et que le gouvernement de Paul Reynaud  quitte Paris pour errer dans les châteaux de la Loire, puis se réfugier à Bordeaux.

Dans quelles circonstances, va-t-il demander l'armistice alors que la situation militaire devient impossible pour l'armée française ?

La situation militaire se dégrade très rapidement. Les Français en prennent conscience. Le grand problème est alors de savoir comment gérer cette situation, sachant que les options sont en nombre limité. La première consiste à poursuivre la guerre. C'est ce que défend Reynaud, et, avec ardeur son sous-secrétaire d'État à la guerre, le général de Gaulle. Deux voies s’ouvrent : l’Afrique du Nord ou la Grande-Bretagne, d’où le projet d’union concocté entre la France et le Royaume-Uni que défendent tout à la fois Paul Reynaud et Winston Churchill.

L'autre solution, c'est d'abandonner le combat, avec, ici encore, une alternative : la capitulation, acte militaire, qui amène à laisser l'Allemagne administrer la France et pousse à attribuer la défaite à l'armée française – la capitulation étant un acte militaire. Ou l’armistice. Dans ce cas, le pouvoir politique endosse la responsabilité de la défaite.

Philippe Pétain va devenir très vite le héraut de cette option. Car l’armistice est par essence provisoire, étant donné qu'il prélude toujours à un traité de pays. Pétain pense que l’Allemagne a gagné la guerre, et souhaite donc négocier avec elle pour obtenir des clauses avantageuses. La France pourra alors monnayer sa place dans la nouvelle Europe, et devenir le premier vassal du Reich ; l’armistice, par ailleurs, permet de confier le pouvoir au vainqueur de Verdun en laissant la France souveraine en zone libre et dans l’Empire. Cette disposition permet à Pétain de lancer la Révolution nationale qu'il appelle de ses vœux.

Comment le personnel politique réagit-t-il à cette possibilité ?

Le personnel politique était divisé, mais il abandonne assez vite l'idée de poursuivre la guerre. La nécessité de négocier avec l'Allemagne et la proposition d'un armistice soudent un consensus autour de Philippe Pétain, qui incarne cette option. La capitulation n'a pas été choisie, notamment en raison de l'opposition du général Weygand qui affirmait que la République ayant déclaré la guerre, elle devait assumer la défaite.

Suite au vote des parlementaires, Pétain obtient alors les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940. Existait-il une sorte d’« union sacrée » entre les différentes sensibilités politiques ?

Il faut replacer le vote du 10 juillet 1940 dans sa chronologie. En rappelant d’abord qu’il intervient après l'armistice, signé le 22 juin et qui entre en vigueur le 25 juin. Ce vote intervient donc après cette première phase. La question principale devient alors de savoir comment organiser le gouvernement. L'idée de confier les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ne choque pas. Ce qui divise, c’est de déterminer  s'il faut, ou non, réviser la constitution. Philippe Pétain réclame ce droit, mais plusieurs élus ne sont pas prêts à l'accepter. Tous les débats et les tractations qui s’engagent, à Bordeaux puis à Vichy, portent sur ce point, et représentent un élément décisif pour que Pétain obtienne satisfaction.

Avec ce vote, qu'est-ce que les parlementaires espéraient ?

Le 10 juillet 1940 a longtemps été considéré comme un vote de circonstance. C’est, du moins, ce que les grands ténors de la IIIe République ont longtemps présenté. Le président du Sénat, Jules Jeanneney, parle d’« entôlage », suggérant que les parlementaires avaient été abusés. Léon Blum affirme que le vote a été extorqué sous la menace des bandes de Doriot et de la Wehrmacht. Cette vision n’est pas fausse : cédant à la panique, traumatisé par la défaite, le personnel politique s'en remet à un homme providentiel pour gérer le chaos consécutif à la défaite.

Mais l’on oublie une autre dimension : le 10 juillet a aussi été un vote d'adhésion. Une grande partie des parlementaires voulaient que Pétain redresse la France et la place sur de nouveaux rails. Le personnel politique n'était ni mal informé ni aveugle. Tout en maintenant une certaine ambiguïté, Pétain et Laval avaient quand même annoncé la couleur. Il était évident que le régime qui allait suivre serait autoritaire. Il était évident que la République ne survivrait pas. Philippe Pétain ne se présentait pas simplement comme un honnête courtier décidé à gérer une situation difficile, il voulait aller  plus loin ; une partie des parlementaires le savait et l'acceptait.

« La popularité du maréchal Pétain était, en 1940, extrêmement forte. L’on peut donc discuter en juriste de la légalité du vote, mais il me paraît difficile de parler de « coup de force ». Députés et sénateurs n'ont pas accordé les pleins pouvoirs à Pétain sous la menace, même si la situation était dramatique, mais en parfaite connaissance de cause. »

Pourquoi ?

Parce que les dysfonctionnements de la IIIe République n’avaient pas été corrigés. La défaite de 1940 semblait sanctionner cette impéritie, mais offrait aussi la possibilité de nettoyer les écuries d’Augias. Toute une partie du personnel politique voulait donc un changement de régime et ont chargé le maréchal Pétain de l’organiser. Ils étaient prêts à renoncer au fonctionnement démocratique de la France, du moins pour un temps. L’élection des maires, des parlementaires, du président de la République... Tout serait mis entre parenthèses. Charles Spinasse, un ancien ministre de Léon Blum, avait même appelé à cette « crucifixion » nécessaire.

Cependant, sans nouvelle constitution, quelle était la légitimité de Philippe Pétain en tant que chef de l'État ?

Cette légitimité a été d’emblée discutée. Dès 1940, le général de Gaulle et son juriste René Cassin, l'avaient remise en cause. L'un des arguments majeurs était que depuis 1884, la loi constitutionnelle affirmait que la forme républicaine du gouvernement ne pouvait être révisée. De ce point de vue, Pétain a effectivement pris des libertés, tant avec la lettre qu’avec l'esprit des lois constitutionnelles.

Ceci dit, la popularité du maréchal Pétain était, en 1940, extrêmement forte. L’on peut donc discuter en juriste de la légalité du vote, mais il me paraît difficile de parler de « coup de force ». Députés et sénateurs n'ont pas accordé les pleins pouvoirs à Pétain sous la menace, même si la situation était dramatique, mais en parfaite connaissance de cause. On peut évidemment le regretter, mais la position de Pétain, investi par les deux chambres à une quasi-unanimité, était extrêmement forte. Elle l'était d'autant plus qu'elle transcendait le clivage gauche/droite et que la totalité des sensibilités politiques lui ont accordé ses suffrages.

Les circonstances de la guerre avaient-elles favorisé ce choix ?

Oui, ce qui explique cet unanimisme. Mais chaque parlementaire projetait, dans ce vote, ses propres aspirations ou celles de son camp. Les uns espéraient que Pétain allait restaurer les droits de l'exécutif, malmenés sous la IIIe République, d'autres pensaient qu'il rétablirait les droits de Dieu dans la cité, en rejetant la laïcité. Certains pensaient qu’il réussirait à collaborer avec l'Allemagne nazie, d'autres encore qu'il résisterait.

Chacun a projeté ses espérances, ce qui explique l’ampleur des soutiens dont Pétain a, au départ, bénéficié. Mais au fur et à mesure qu’il a gouverné, il a déçu, précisément parce que les attentes étaient souvent contradictoires. Des parlementaires en nombre croissant se sont donc désolidarisés de sa personne. Le vote du 10 juillet 1940, en d’autres termes, portait en lui à la fois la force et la faiblesse du régime de Vichy.

Quelles leçons ont été tirées de cet épisode malheureux lorsque, à la fin des années d’occupation, la France est revenue à un fonctionnement démocratique traditionnel ?

En réalité, très peu sur le court et le moyen terme. Sous Vichy, la République, discréditée et honnie, est devenue à partir de 1942, plus belle qu'elle ne l'avait jamais été. Un parlementaire a même déclaré que si la République était belle sous l'Empire, elle était « magnifique » sous Vichy. Le personnel parlementaire a donc renoué avec ses vieux démons, sans réfléchir à la portée du 10 juillet.

Sous la IVe République, l’exécutif est désarmé, et l’instabilité règne d’autant plus que le Parlement peine à dégager des majorités solides. Seul le camp gaulliste se souvient de cette abdication lamentable et en tire les leçons : il faut donner à l'exécutif les moyens de gouverner avec le 49-3 et de surmonter les crises grâce à l'article 16 de la Constitution. En revanche, ni les socialistes, ni les communistes, ni les radicaux, ni même une partie de la droite classique, n'ont véritablement tiré les leçons de ce qui s'était joué dans le drame de l’été 1940 – ce qui expliquera, aussi, le naufrage sans gloire de la IVe République.

Olivier Wieviorka est historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et des années d’Occupation. Il enseigne à l'Ecole normale supérieure de Paris-Saclay.