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Novembre 1944 : la dernière bataille de la guerre d'Espagne

le par - modifié le 28/11/2021
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A la suite de la Libération, plusieurs contingents d’anciens combattants républicains, ayant souvent participé à la Résistance en France, se ruent dans le Val d’Aran, au sud de la frontière. Objectif : tenter, une dernière fois, de faire tomber Franco.

En 1944, tous les Français ou presque avaient récité plus ou moins en cœur sur les bancs de la Communale que : « la Garonne prend sa source dans le val d’Aran, sur le versant nord de la chaîne des Pyrénées ». Le Val d’Aran est une vallée espagnole en trait d’union, tournée vers la France par le massif de la Maladetta qui, au Sud, la sépare du reste de la péninsule ibérique par ses pics et ses glaciers.

En août 1901, Le Petit Marseillais flânait dans ces alpages et relevait que les habitants baptisaient chaque modeste torrent « une garona », ignorant peut-être qu’en aval, l’une d’elle s’abouchait avec l’océan dans la large Gironde. A cheval sur la Garonne qui n’est encore ici qu’une rivière espiègle de montagne, le Pont du roi relie une route millénaire qui, le long du jeune fleuve, permet le franchissement des Pyrénées. De par son nom même, el Pont de Rei rappelle toute la francité de cette vallée aussi gasconne que catalane.

La légende veut que cette vallée abreuvant tout le bassin aquitain n’ait été espagnole que par une erreur de cartographie commise lors du Traité des Pyrénées. En 1923, Le Petit journal assure que les Aranais, ne seraient pas opposés à une rectification frontalière étendant l’Hexagone plus au Sud.

L’histoire de la longue vallée transfrontalière fut d’abord faite de contacts, de guerres mais aussi d’entraide. Haute porte de France, le Val d’Aran fut durant la guerre civile espagnole une porte de salut, une sortie de secours pour des milliers de réfugiés.

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En avril 1938, la puissante offensive italo-espagnole balaye les forces gouvernementales et coupe la République en deux. Coincés par les opérations, des milliers de civils et de soldats débandés se pressent dans les vallées pyrénéennes, espérant trouver refuge en France ou pouvoir retourner en Catalogne continuer le combat contre les armées franquistes. Naturellement, les journalistes français se pressent eux-aussi au Pont du Roi.

De l’autre côté attendent, apeurés et fatigués, 6 000 réfugiés et soldats encerclés qui espèrent être autorisés à pénétrer en France.

Après la victoire franquiste, l’un des premiers grands travaux du régime sera l’achèvement du percement du tunnel de Vielha, qui reliera enfin par le sud la vallée enclavée. En attendant, c’est par le Nord que pénètrent silencieusement les maquisards antifranquistes.

En août 1944, les réfugiés et immigrés espagnols ont participé à la libération du sud-ouest français,  non sans avoir payé un lourd tribut dans les rangs de la Résistance. Les deux branches rivales de l’anti-franquisme, toutes deux héritières des soubresauts de l’agonie de la République espagnole en 1939, saluent la libération de la France et le général de Gaulle. Dans L’Humanité, l’Unión Nacional Española (UNE), soutenue par les communistes s’exclame :

« Votre libération présage la nôtre et, sur elles, on pourra cimenter la plus féconde des amitiés franco-espagnoles. »

En septembre, le drapeau républicain espagnol, rouge, jaune et violet, flotte place du Capitole, sur un hôtel où l’état-major des « guérilleros espagnols » a établi son quartier général. Le Patriote du Sud-Ouest leur rend visite ; le colonel Camillo, le chef des Guérilleros du Gers, qui porte comme les autres sur l’uniforme français un brassard aux couleurs de la de la République espagnole, leur déclare alors :

« Trente-cinq mille Espagnols, ont combattu et continuent de combattre à vos côtés. Ils aiment la France, ils savent que, depuis des années, ce n’était pas la vraie France qui les jetait dans les camps de concentration, qui les emprisonnait et qui les torturait.

Ils savaient qu’en aidant leurs camarades français à libérer leur patrie et l’Europe de la peste brune, ils luttaient pour le bonheur même de l’Espagne. »

Venus de toute la France, les bataillons et les corps francs de maquisards espagnols se réunissent de Toulouse à Foix. Car les vaincus d’hier entendent désormais faire sonner l’heure de la revanche. De Marseille à Bordeaux, en passant par Perpignan, Pau et Toulouse, ils se sont emparés des représentations diplomatiques espagnoles.

C’est naturellement L’Humanité qui rapporte le premier, le 21 octobre 1944, le déclenchement d’un « soulèvement » antifranquiste en Catalogne. La France est alors encore en guerre sur son propre territoire. Le journal annonce donc l’ouverture d’un nouveau front ; un front nécessaire, puisque selon le journal communiste « l’Espagne de Franco est un arrière-front de l’Allemagne ».

« Plus encore. Le plan des troupes allemandes stationnées dans les îlots de résistance qui persistent en France, dans le secteur de la Poche de Royan, par exemple, est de tâcher de se frayer un chemin vers l’Espagne ou des camps spécialement aménagés les attendent. »

Le lendemain, c’est au tour de Combat de prévenir ses lecteurs : « on se bat en Espagne ». Des combattants armés ont franchi les Pyrénées, c’est la radio officielle, Radio Madrid, qui l’affirme, en accusant la France de laisser faire. Cependant, le journal d’Henri Frenay et Berty Albrecht, peine à croire en cette nouvelle sensationnelle :

« N.D.L.R. – On accueillera ces Informations avec les précautions qui conviennent. La source en est la radio franquiste. C’est assez dire qu'elle est douteuse. »

France-soir signale à son tour des « troubles en Catalogne » et annonce : « Franco en s'accrochant au pouvoir risque de provoquer une nouvelle guerre civile en Espagne ». L’Humanité assure que le régime « craque de toutes parts » et « qu’une scission s’opérerait dans la phalange », tandis que les guérilleros sont de plus en plus nombreux à rejoindre les Pyrénées.

Incontestablement, la situation est confuse. Le Courrier de l’Ouest croit savoir que « L’Espagne [est] à la veille d’une nouvelle révolution » :

« Que se passe-t-il en Espagne ? Depuis quelque temps, les journaux se font l’écho de graves événements qui se déroulent de l’autre côté des Pyrénées.

On sait que Franco a établi une zone de sécurité le long de la frontière pyrénéenne. On apprend qu’il a massé là une vingtaine de divisions prêtes à intervenir en Catalogne, où le maquis républicain est passé à l’action. »

Combat envoie un envoyé spécial en reportage dans la zone des opérations. En effet, c’est la guerre qui se déroule à quelques kilomètres de la frontière française. Les brigades de maquisards espagnols se sont infiltrées dans tout le Val d’Aran.

Une dizaine de bourgades de Haute Catalogne ont été occupées (ou « libérées »), la République a été proclamée et des prisonniers ont été faits. Mais les paysans aranais semblent indécis, apathiques.

Malgré le matériel pris aux Allemands durant les combats en France, les guérilleros sont sous-équipés. Ils mènent une guerre contre un ennemi dix fois plus nombreux ; seul un soulèvement général pourrait décider favorablement de l’issue de cette opération hasardeuse.

Les reportages « en Espagne libérée » ne peuvent dissimuler que l’offensive patine. Les mises en scènes stimulantes, comme celle publiée dans Combat de ces prisonniers « franquistes » traité avec égards par les guérilleros, n’ont de valeur que symbolique.

Les exagérations de L’Humanité, assurant des succès fantastiques, ne trompent personne. La population espagnole ne s’est pas soulevée contre « Franco et les phalangistes ».

Au contraire, comme dans la presse catholique française, on craint le retour des affres d’une nouvelle guerre civile, tandis que les cicatrices de la guerre d’Espagne sont encore largement ouvertes.

Il est difficile d’obtenir des informations, car, pris de court, le gouvernement provisoire de la République française a instauré une zone interdite de 20 kilomètres autour de la frontière pour empêcher les infiltrations. Cette incursion combattante décidée dans le secret par les organes communistes espagnols est absolument condamnée. La France est en guerre contre l’Allemagne pour sa propre libération. En Alsace, la défense allemande est acharnée ; Gérardmer, Strasbourg et Colmar attendent encore le retour des Couleurs nationales. Et sur le littoral, plusieurs poches allemandes subsistent autour des ports français.

Pour le mouvement communiste français, la situation en Espagne est un terrible dilemme : il n’est pas question de soutenir officiellement les opérations militaires, tandis que les FFI viennent d’être intégrées dans l’armée française.

Alors, l’incursion dans le Val d’Aran, comme dans les autres secteurs, est rapidement réduite. Onze jours plus tard, les guérilleros se replient en laissant derrière eux 129 morts, un demi-millier de blessés et, pire, 241 prisonniers. C’est un désastre. Un combattant répond aux questions du journaliste de Ce soir dans un article dont le titre résume le terrible constat : « L’Espagne se libèrera elle-même » :

« Nous sommes entrés dans le Val d'Aran au début d'octobre. Sans doute ne s'agissait-il pas du grand départ pour la reconquête de l'Espagne, mais seulement d'un important sondage.

En quelques heures nous occupons Lès, sans rencontrer de résistance. Tous les membres de la Phalange et de la Garde civile furent immédiatement faits prisonniers. Une vague d'enthousiasme souleva la population. Elle nous prenait pour les premiers éléments de l'armée libératrice. Ils savaient pourtant ce qui les attendait si les Phalangistes venaient à réoccuper le village.

Tous, le curé en tête, nous suppliaient de tenir et d'aller plus loin, toujours, pour les libérer à jamais de la tyrannie détestée. Mais Franco concentra alors contre nos forces plus de sept divisions et nos chefs responsables décidèrent, selon un plan prévu, de nous fractionner en petites unités qui s'égaillèrent dans toute la province.

Nous avions donc tenu les villages du Val une dizaine de jours seulement. Mais nous savions ce que nous voulions savoir : que tout un peuple nous attendait. »

L’UNE doit prendre ses distances avec l’ « Opération Reconquête de l'Espagne ». Lors de son congrès tenu à Toulouse quelques jours plus tard, on assure que la fédération n’avait pas de lien direct avec l’offensive, qui aurait été entièrement « spontanée ».

L’organisation de résistance espagnole communisante paye sa stratégie délibérément militaire pour renverser le franquisme, tandis que l’option plus politique suivie par sa rivale républicaine, la Junta Española de Liberación, sort renforcée. La Gazette Provençale consacre à cette dernière un long article, un panorama de l’exil antifasciste espagnol bien utile pour des lecteurs probablement peu au fait des fractures héritées de la guerre civile.

Cependant, la guérilla antifranquiste ne cesse pas en Espagne même et les zones de maquis se dispersent sur l’ensemble du pays, bien qu’exagérées par les cartes optimistes publiées par L’Humanité :

Les combattants fait prisonniers dans le Val d’Aran sont traduits en justice en Espagne. Pour la plupart anciens des FFI, certains sont connus en France pour leur participation à la libération du pays. L’Humanité appelle la France à exiger la libération des FFI espagnols détenus en Espagne ; ces « soldats de la France » risquent la peine de mort. Les Affaires étrangères doivent intervenir, la France obtient que les officiers capturés ne soient pas exécutés. Mais d’autres sont arrêtés : le commandant Cristino (Cristino Garcia Grandas), l’un des chefs des maquis cévénols, est arrêté à Madrid.

Après l’échec de l’option extérieure, c’est la résistance intérieure en Espagne qui est privilégiée ; des cadres maquisards sont envoyés renforcer les réseaux et les guérillas. Combat, mais aussi Ce Soir, multiplient les reportages embedded dans la résistance espagnole.

De l’extérieur, l’Espagne antifasciste se réorganise dans une vaste fédération, l’Alliance démocratique espagnole tandis que l’UNE communiste s’auto-dissout l’année suivante. Néanmoins, les rapports comme les stratégies entre les communistes et les autres secteurs de l’anti-franquisme sont exécrables. Selon un journaliste politique américain, marqué à gauche et interrogé par Combat, Franco ne conserverait le pouvoir uniquement « parce que l’opposition est faible, confuse et trop divisée ». C’est également le sentiment qui prédomine à Paris.

La France demeure la patrie de l’exil espagnol. Fin 1944, le gouvernement reconnait officiellement l’existence de deux Espagne en faisant des représentations antifranquistes les mandataires de l’immigration espagnole sur le territoire. Mais, engagé dans la guerre froide, le gouvernement français n’entend pas être la base arrière d’une guérilla dirigée contre un Etat voisin et soutenue par l’Union soviétique.

Le 7 septembre 1950, une opération de police, curieusement intitulée « Boléro-Paprika » opère un coup de filet dans l’appareil communiste clandestin en France. Des militants sont mis en résidence surveillée, d’autres expulsés vers la RDA. La quasi-totalité des organisations communistes espagnoles en France sont interdites. La pression est également forte contre les anarchistes espagnols, qui trouvent naturellement en Le Libertaire un porte-voix.

Depuis Madrid, l’alerte fut cependant entendue, et le raidissement des relations diplomatiques avec Paris inquiète. Des renforts militaires sont disposés dans le Val d’Aran et des travaux de fortifications parsèment désormais le cours de la Garonne en amont.

Symboliquement baptisé du nom du roi déchu par la proclamation de la République espagnole en 1931, Alfonso XIII, le tunnel de Vielha relie désormais solidement la vallée à la Péninsule. Les derniers coups de pioche ont été donnés par les forçats républicains et antifranquistes.

Faisant fi des obstacles antichars, c’est désormais en coupant le Val d’Aran que les milliers de voitures des touristes iront plein Sud vers le sable ensoleillé des « Costas », tandis qu’on continuera de fusiller et de garrotter en Espagne.

Édouard Sill est historien, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.