Écho de presse

C'était à la Une ! 1893 : une soirée dans le café-concert parisien la Scala

le 29/03/2019 par RetroNews
le 19/03/2019 par RetroNews - modifié le 29/03/2019
La Scala, Paris - Source Gallica BnF

Dans le Journal, un homme « lettré » décrit son expérience durant une soirée à la Scala, le fameux café-concert du 10e arrondissement. Son récit met en lumière la relation entre le divertissement et la perception des classes sociales à la fin du XIXe siècle.

 

En partenariat avec « La Fabrique de l'Histoire » sur France Culture

Cette semaine : Le Journal, 2 septembre 1893.

 

Texte lu par Hélène Lausseur
Réalisation Marie-Laure Ciboulet

RÉOUVERTURE DE LA SCALA

« Rentré hier même de Trouville, je me demandais où je passerais ma première soirée parisienne, lorsque le petit comte de Z..., dont l'écurie a fait merveille, cette année, sur nos champs normands, vint m'annoncer la réouverture de la Scala et m'offrir une place dans sa loge.

J'acceptai de grand cœur, et, à neuf heures précises, le petit comte et moi nous faisions notre entrée dans l'élégante salle du boulevard de Strasbourg.  Je croyais, à dire vrai, que je me trouverais au milieu d'un public un peu mêlé, estimant qu'en ce mois estival, les mondains n'avaient pas encore quitté les flots verts de l'Océan ou les sources salubres des stations thermales. Ma surprise a été grandement agréable, car la salle offrait un coup d’œil charmant. Dans les loges et aux fauteuils, tout le dessus du panier de la haute bicherie parisienne et le nec plus ultra du monde des clubs ; on se serait cru à une grande première aux Variétés, en pleine saison théâtrale. Moi, j’adore le café-concert - chacun son goût, n'est-ce pas ? Je l’adore autant pour le plaisir que je prends moi-même à son spectacle sans cesse renouvelé que pour la joie que celui-ci provoque chez les spectateurs des petites classes, ces braves gens qui forment ce qu’il est convenu d’appeler le « gros public ». Oh, ce gros public ! Il est vraiment charmant, comme dit la chanson.

Il se désopile avec une franchise et une sincérité qui excitent la contagion. Avec lui, point n'est besoin de claque, il applaudit de bon cœur et sans se faire prier.

Quel succès il a fait, hier soir, à Jeanne Bloch, à Valti, à Larive, à la petite Laurence Parfait, la transfuge de la Comédie-Française ; à Abdala, à Descamps, à Laroche, à Stelly, à Gaspard, à Sarra, à Blockette, aux duettistes Nerson-Petit, aux chanteurs Libert, Maurel, Marius Richard, Mathias, Derame, Famechon, à Paul Chevalier et à Ricanor, le violoniste original qui fait penser à Satan, sans ses pompes, ni ses œuvres !...

Je voudrais, par pure curiosité de dilettante, voir une salle de première au Vaudeville ou au Palais-Royal livrée toute entière à ce gros public, et que nous en fussions exclus, critiques et soiristes.

Comme ils s’amuseraient sans parti pris ou bâilleraient sans esprit de commande, ce cher et gros public qui, quoi qu’on dise, fait seul le succès d’une œuvre… ou sa chute.  

Son jugement serait en tout cas empreint d'une entière sincérité. Telle pièce que nous portons aux nues serait peut être démolie et telle autre que nous « abattons » serait sans doute acclamée.

Le public lettré et le gros public sont rarement d'accord.

Hier soir, cependant, ils ont fraternisé et spontanément ils ont fait à la vaillante troupe de la Scala de nombreuses et chaudes ovations...

Voilà qui promet à la bonbonnière du boulevard de Strasbourg une saison particulièrement brillante. Après cette délicieuse soirée, moi je déclare tout net, nouveau César soiriste, que je suis venu à la Scala, que j'ai vu et que je reviendrai ! »

Cet article fait partie de l’époque : Débuts de la IIIe Rép. (1871-1898)