Écho de presse

1934 : l’évasion ratée des « enfants du bagne »

le 26/08/2022 par Michèle Pedinielli
le 23/06/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 26/08/2022
Carte postale de la colonie pénitentière Haute-Boulogne de Belle-Île-en-mer, circa 1920 - source : WikiCommons
Carte postale de la colonie pénitentière Haute-Boulogne de Belle-Île-en-mer, circa 1920 - source : WikiCommons

A la suite d’une rixe, cinquante-six mineurs détenus à la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer s’enfuient de la colonie pénitentiaire. Cette évasion met en lumière les conditions de détention insupportables que subissent les petits détenus.

Le 27 août 1934, un enfant a défié ses gardiens. Que ce soit un acte volontaire ou juste parce qu’il avait trop faim, on ne le saura pas.

Lors du repas du soir, dans le réfectoire du « bagne pour enfants » de Belle-Île-en-Mer, le jeune garçon mord dans sa part de fromage avant d’avoir terminé sa soupe. Un geste interdit par le règlement, qui lui vaut une sanction immédiate : jeté à terre entre deux tables, il est roué de coups de poings et de pied par deux surveillants qui s’acharnent sur lui.

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Des actes de maltraitance et de torture dont on s’apercevra qu’ils sont banals dans cette colonie pénitentiaire réservée aux mineurs. Mais ce soir-là, les petits codétenus qui assistent à la scène s’indignent. Galvanisés par la colère et la souffrance, ils se jettent sur les deux gardiens pour arrêter le tabassage en règle et se venger des sévices quotidiens.

Les premiers articles dans la presse parlent sans surprise de mutinerie et de « complot fomenté ».

« Dans la soirée de lundi, vers 17 heures, le clairon de service, dont la fonction est occupée par un jeune détenu, sonna ‘la classe’ après la sonnerie réglementaire ‘la soupe’.

C'était le signal d'un complot fomenté depuis quelque temps. Il y eut du brouhaha et les pupilles entrèrent, très surexcités, dans leur réfectoire. C'est à ce moment que le chahut redoubla. Un surveillant, sur les quatre qui étaient présents, ayant fait une observation à un pupille, ce fut le signal de la bagarre.

Assiettes et fourchettes, bancs et tables volèrent en éclats à la tête des gardiens, dont trois furent bientôt couverts de sang. Quelques instants après, on apprenait toutefois que les blessures n'étaient que superficielles et n'avaient produit que des contusions au visage. »

Pour L’Echo de Paris, il n’y a pas à chercher très loin le motif de la révolte :

« Il n'y aurait pas d'autre cause à la mutinerie de lundi que cette sorte d'obsession de l'évasion qui assaille tous les pupilles. »

Les enfants remarquent que la porte du réfectoire est restée ouverte et sans surveillance. La promesse de liberté est là. Cinquante-six enfants se ruent dans la cour. Le hasard a voulu que ceux qui travaillaient à la réfection de la toiture aient laissé leurs échelles sur place. Elles sont rapidement dressées et en un clin d’œil les petits bagnards franchissent les murs et s’égaient dans les ruelles puis la campagne de Belle-Île.

L’alerte est donnée par le directeur. Les gardiens filent aux trousses des évadés. Ils vont vite trouver des supplétifs dans les paysans locaux et les touristes, à qui on a promis une récompense pour chaque détenu récupéré. S’ensuit alors une frénétique chasse aux enfants.

« Le directeur du pénitencier alerta la gendarmerie, qui se mit à la recherche des mutins.

Un peu avant 23 heures, quarante-six purent être arrêtés grâce à la collaboration des habitants et des fermiers des environs. Les dix autres  furent traqués toute la nuit, mais en vain.

Entre-temps, les sémaphores du littoral avaient avisé les pêcheurs de la côte d’avoir à surveiller leurs embarcations pour que les mutins ne puissent tenter de quitter l’île. »

Neuf détenus sont rattrapés le lendemain. Celui qui reste, seul et terrorisé, est cueilli deux jours après. Le récit des gendarmes au journaliste de Paris-Soir montre la disproportion des moyens déclenchés pour rattraper ceux qu’ils appellent eux-mêmes « des pauvres gosses ».

« Ils étaient trop, dit un gendarme. Deux ou trois, avec un peu d'adresse, seraient peut-être parvenus à gagner le continent.

Mais en un instant, toute l'île fut alertée. Des autos sillonnèrent les routes, des touristes tirèrent des coups de revolver en l'air ; en un seul endroit nous en prîmes trente qui étaient serrés les uns contre les autres, tremblants de peur et qui se rendirent sans résistance. »

Les fuyards, désorganisés, n’ont que peu de chance de se cacher et s’en sortir. Ils sont ramenés au centre. Il est impossible de savoir quels sévices ils ont dû subir en punition.

Cette chasse s’est déroulée sous les yeux révulsés d’un poète en vacance. Jacques Prévert est en effet venu passer quelques jours sur l’île, où il assiste impuissant à la traque collective. Il en fera plusieurs années plus tard un poème émouvant, La Chasse à l’enfant.

« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant... »

Cet épisode suscite l’émotion dans l’opinion, qui découvre la détention d’enfants – dont il arrive que certains soient innocents, comme le rappelle L’Œuvre, journal alors proche des socialistes.

« Cette lassitude est parfaitement compréhensible, en regard de la détention véritable qu'on fait subir à des enfants qui souvent n'ont commis aucun délit, que celui d'être abandonnés par leur famille. On leur fait payer plus que durement quelques puériles erreurs de conduite dans un patronage ou une autre colonie.

D'autre part, l'administration, plus humaine souvent que le personnel qui la compose, avait l'habitude de délivrer ces enfants à l'âge de 18 ans en leur faisant contracter un engagement dans l'armée régulière. Aujourd'hui, l'autorité militaire n'accepte plus ces engagements, et la crise ne permettant pas de leur trouver un emploi extérieur, on leur fait subir automatiquement trois ans de détention supplémentaire. »

A Paris-Soir, le journaliste star Alexis Danan, porte-voix des « enfants sans joie », porte le fer contre la détention des mineurs. Il a déjà écrit sur l’enfer du bagne de Cayenne. En septembre 1934, il publie un article intitulé « Enfants martyrs en uniforme » dans lequel, un ancien du bagne, coupable d’avoir été orphelin à 13 ans, raconte le calvaire des jeunes détenus.

« Les punitions sont les suivantes :

1° Pain sec, de un à huit jours. Alors, le puni, quand il revient du travail, à midi, passe devant la gamelle sans y toucher. Naturellement, il doit faire son travail comme d'habitude ;

2° Privation de pitance ;

3° Discipline de huit à trente jours.

(Gymnastique toute la journée dans la cour du quartier cellulaire; si le prévôt juge les mouvements mal faits, il vous rappelle à l'ordre à coups de pied. On couche en cellule.)

4° Cellule : un à soixante jours. Une gamelle de légumes tous les quatre jours, à midi. Les autres jours, pain sec (200 grammes) et un quart d'eau à chaque repas. »

Le centre de détention, qui existe depuis 1880, devait initialement servir de lieu d’apprentissage maritime et agricole pour les enfants délinquants. Dans les faits, les délinquants sont majoritairement des enfants pauvres dont certains ont juste volé un bout de pain, ou de petits vagabonds ayant fui leur enfer familial ou qui ont été abandonnés par leurs parents. Et les méthodes d’apprentissage se sont rapidement transformées en heures de travaux forcés, en humiliations et tortures.

Le lendemain de la mutinerie, le gouvernement dépêche une inspection à Belle-Île-en-Mer et indique faire procéder à la visite de tous les établissements de réforme et établissements surveillés en France. Le débat sur les conditions d’incarcération des enfants refait surface. Louis Rollin, député du Centre républicain, interpelle le Parlement et questionne dans L’Œuvre : « A-t-on le droit de mettre en prison même des enfants coupables ? »

« Il tombe sous le sens que ce n'est pas là une solution au problème de la criminalité enfantine.

Pour porter remède au mal, il faut le connaître, d'où la nécessité d'un service de dépistage : dépistage dans les familles, dépistage dans la rue, dépistage actif de toutes les détresses d'enfants maltraités ou abandonnés. Création, comme à Vienne – je le demande en vain au Parlement depuis des années – d'un bureau central de l'enfance.

Le geôlier d'enfant doit s'effacer devant l'éducateur et le psychiatre. »

Le rapport d’enquête provoque des sanctions contre le directeur du centre, qui est rétrogradé, et le premier maître, rayé des cadres. Mais la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer fonctionnera jusqu’en 1940, date officielle de la fin des « bagnes d’enfants » en France. Elle sera transformée en 1945 en Institut public d’éducation surveillée, qui sera définitivement fermé en 1977.