Écho de presse

Aimé Césaire, poète surréaliste et chantre de la révolte anticolonialiste

le 31/07/2022 par Pierre Ancery
le 31/05/2022 par Pierre Ancery - modifié le 31/07/2022
Aimé Césaire dans L'Humanité, 28 avril 1948 - source : RetroNews-BnF
Aimé Césaire dans L'Humanité, 28 avril 1948 - source : RetroNews-BnF

Influencé par l’esthétique surréaliste, le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) fut remarqué dès la parution de son premier chef-d’œuvre, Cahier d’un retour au pays natal, en 1939.

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Des mots qui, signés Aimé Césaire, résument l’ambition à la fois poétique et politique de celui qui fut, avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, le représentant majeur du courant littéraire de la « négritude ». Défenseur de tous les opprimés, Césaire exprima sa révolte dans des genres divers : pièces de théâtres, articles, essais, biographie, et bien sûr poésie.

Né en 1913 à Basse-Pointe, en Martinique, dans une famille modeste, Aimé Césaire se révèle rapidement un élève brillant. Il suit des études au lycée Victor Schœlcher à Fort-de-France, puis à Paris au lycée Louis-le-Grand où il devient ami avec Léopold Sédar Senghor. C’est à son contact et à celui d’autres étudiants issus des Antilles, de Guyane et d’Afrique qu’a lieu la prise de conscience politique de Césaire.

Avec eux, il fonde en 1934 une revue, L’Étudiant noir, dans laquelle il forge le concept de négritude - le terme désignant la revendication de l’identité noire et de sa culture face à l’assimilation culturelle du système colonialiste français.

En 1939, diplômé de l’École Normale Supérieure, il retourne en Martinique pour y enseigner avec son épouse Suzanne Césaire, également écrivain. C’est à ce moment, dans la revue Volontés, qu’il publie son premier chef-d’œuvre, Cahier d’un retour au pays natal. Marqué par le surréalisme, ce texte poétique en vers libres s’affirme, à travers le récit du retour en Martinique de son auteur, comme une dénonciation virulente du racisme et du colonialisme. 

En septembre 1939, au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, la revue littéraire Le Mercure de France va remarquer cette première œuvre violente et lyrique du jeune auteur martiniquais :

« Dans le "Cahier d’un retour au pays natal", M. Aimé Césaire colore d’une profusion d’images - elle rappelle les excès du romantisme, Rimbaud et sa nombreuse postérité de bâtards - une éloquence basée pour beaucoup sur la répétition à la Péguy, cette répétition qui s’impose de montrer le progrès pas à pas de la forme, une éloquence créatrice de mots, d’onomatopées, de soudures par le trait d’union, une éloquence où le nombre d’un Bossuet et les resplendissements de M. Claudel voisinent avec l’argot de la rue parisienne et quelquefois avec la trivialité scatologique. » 

Pendant la guerre, Césaire continue d’écrire. En 1941, il fonde avec d’autres intellectuels français la revue Tropiques, qui paraît avec difficulté sous le régime de Vichy. Le poète surréaliste André Breton, en exil, est de passage à Fort-de-France la même année. Il découvre par hasard un exemplaire de la revue Tropiques et, impressionné par les textes de Césaire, le rencontre.

Trois ans plus tard, Breton signe dans la revue littéraire Fontaine, tirée en Algérie, un texte louangeur sur le poète martiniquais, qu’il considère comme le continuateur du surréalisme.  « Un grand poète noir », publié dans le numéro de janvier 1944 et précédant le poème de Césaire « Batouque », sera repris comme préface à la réédition de 1947 du Cahier d’un retour au pays natal :

« Ainsi donc, défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit, où rien ne semble plus se créer qu’à dessein de parfaire le triomphe de la mort, où l’art même menace de se figer dans d’anciennes données, le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un noir.

Et c’est un noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un blanc pour la manier [...]. Et c’est un noir qui est non seulement un noir mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité. »

Mais pour Césaire, la vraie reconnaissance viendra après-guerre, avec la publication en 1946 du recueil Les Armes miraculeuses (qui comprend un des sommets de son œuvre, Et les chiens se taisaient, inspiré par le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture)  et la réédition l’année suivante du Cahier d’un retour au pays natal. A propos des Armes miraculeuses, Fontaine écrit en décembre 1946 :

« Son premier recueil, Les Armes Miraculeuses, nous introduit dans un univers poétique où le langage est livré à la plus extrême liberté. Univers excessif, exubérant, univers authentiquement exotique (Aimé Césaire est martiniquais), où les mots fusent, explosent avec la violence la moins contrôlée. »

En septembre de la même année, La Revue guadeloupéenne consacre un article au renouveau du surréalisme aux Antilles, « dépassement » du mouvement originel dont Aimé Césaire s’impose comme « le maître ». Et de citer Suzanne Césaire :

« Le surréalisme antillais livrera à notre peuple le pain de ses profondeurs. Il s’agira de transcender enfin les sordides antinomies actuelles : blancs-noirs, européens-africains, civilisés-sauvages :

Retrouvée enfin la puissance magique des maheulis, puisée à même les sources vives. Purifiées à la flamme bleue des soudures autogènes des niaiseries coloniales. Retrouvée notre valeur de métal, notre tranchant d’acier, nos communions insolites. »

L’écrivain aura également, à la même époque, une profonde influence sur nombre d’intellectuels africains et afro-américains. Après-guerre, Césaire, qui a adhéré au PCF en 1945 et a été élu maire de Fort-de-France et député de la Martinique la même année, est désormais une figure politique importante, dont chacune des interventions est écoutée.

Un journal en particulier, dans ces années-là, se fera en conséquence le relais de sa pensée et de ses textes : le quotidien communiste L’Humanité. En avril 1948, à l’occasion du centenaire de l’abolition de l’esclavage sous l’impulsion de Victor Schœlcher, il reproduit un discours prononcé par Césaire à la Sorbonne :

« Quand on parcourt les campagnes antillaises, le cœur se serre aux mêmes endroits où se serrait il y a un siècle le cœur de Victor Schœlcher : les mêmes cases, sombres et branlantes, les mêmes grabats pour les mêmes lassitudes, les mêmes taches de misères et de laideurs dans la splendeur du paysage, les mêmes hommes mal vêtus, les mêmes enfants mal nourris, la même misère chez les uns, la même opulence aussi chez les autres, aussi égoïstes, aussi insolents. »

En 1949, il prend la parole lors de la Conférence pour la paix organisée par le Mouvement des Intellectuels français, proche du PCF, et lit un de ses poèmes sur la guerre. Aragon, à cette occasion, le présente comme « un des plus grands parmi les poètes politiques d’aujourd'hui, et que l’on peut ranger à côté de Pablo Neruda et de Maïakowski ».

Césaire, en désaccord avec le PCF sur la question de la déstalinisation, quittera toutefois le parti en 1956, avant de créer son propre parti autonomiste, le Parti Progressiste Martiniquais.

Entre-temps, son combat aura trouvé à s’exprimer à la fois dans sa poésie (Soleil cou coupé en 1947, Corps perdus en 1950) et dans une série de textes engagés, notamment l’essai décisif Discours sur le colonialisme paru en 1950 dans lequel il écrit : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser les colonisateurs, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral ».

En mai 1951, la revue Démocratie nouvelle publiait également un numéro spécial sur la question coloniale dans laquelle figurait un article de Césaire, « Colonisation et civilisation » :

« Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que de toutes les expériences coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les déclamations proférées, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à tirer une seule valeur humaine...

Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. »

D’autres livres suivront : le recueil de poésie Cadastre en 1961, une biographie de Toussaint Louverture en 1962, la pièce Une saison au Congo en 1966, un Discours sur la négritude en 1987 ou encore un livre d’entretien avec Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai en 2005.

A Fort-de-France, il s’attacha à promouvoir la culture des artistes locaux, mettant en place à partir de 1972 le Festival culturel de la ville. Député jusqu’en 1993 et maire jusqu’en 2001, l’une de ses dernières interventions politiques sera pour s’insurger contre la loi du 23 février 2005 sur « les aspects positifs de la colonisation ».

Aimé Césaire meurt le 17 avril 2008. Sur sa tombe, à La Joyaux, près de Fort-de-France, sont écrits ces mots choisis par le poète lui-même :

« La pression atmosphérique ou plutôt l'historique

Agrandit démesurément mes maux

Même si elle rend somptueux certains de mes mots. »

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Pour en savoir plus :

Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, Perrin, 2010

Lilyan Kesteloot, Aimé Césaire, Seghers, 1979

Annie Le Brun, Pour Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 1994