Écho de presse

1881 : Les crucifix disparaissent des écoles parisiennes

le 09/07/2021 par Priscille Lamure
le 12/12/2018 par Priscille Lamure - modifié le 09/07/2021
« L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris », estampe, M. Gerlier, 1881 - source : Musée Carnavalet-Domaine Public
« L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris », estampe, M. Gerlier, 1881 - source : Musée Carnavalet-Domaine Public

Dans le cadre du processus de laïcisation de l’enseignement porté par Jules Ferry, les symboles chrétiens qui ornaient les salles de classe de la capitale sont un à un décrochés. Au grand dam des observateurs conservateurs.

Au début du XIXe siècle, l’enseignement et l’encadrement des élèves dans les établissements scolaires est en grande partie pris en charge par des membres du clergé issus de congrégations religieuses, faute d’instituteurs formés par l’État. Mais au tout début de la Troisième République, après le vote des lois constitutionnelles de 1875, qui tendent à organiser le régime républicain en diminuant notamment l’influence de l’Église, une réforme de l’instruction publique apparaît nécessaire.

Dans ce contexte, le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry fait voter diverses mesures destinées à laïciser l’enseignement dans les écoles publiques. Ces lois votées entre 1879 et 1882 visent à former des instituteurs laïcs pour remplacer auprès des élèves le personnel scolaire issu du clergé et d’une façon plus générale, à exclure les représentants de l’Église du Conseil supérieur de l’instruction publique.

RetroNews c’est plus de 2000 titres de presse française publiés de 1631 à 1951, des contenus éditoriaux mettant en lumière les archives de presse et des outils de recherche avancés.
Une offre unique pour découvrir l’histoire à travers les archives de presse !


Abonnez-vous à RetroNews et accédez à l’intégralité des contenus et fonctionnalités de recherche.

Newsletter

Le 9 décembre 1880, le préfet de la Seine Ferdinand Hérold ordonne le retrait des signes religieux dans toutes les écoles publiques parisiennes. Bien que cette décision soit d’abord rejetée par le Sénat, le retrait de tous les crucifix, vierges et images religieuses traditionnellement placés dans les classes devient une réalité dès le début de l’année 1881.

L’annonce de cette nouvelle, qui déclenche l’indignation de la communauté catholique, est relayée avec hargne par le journal de droite Le Conservateur :

« Dans telles communes au mépris des traditions, des habitudes de la population, souvent même de son intérêt commercial, les républicains du conseil ont imposé au maire l’obligation de supprimer les processions, dans telles autres ils ont chassé les Frères.

À Paris ils ont fait mieux, ils ont trouvé un préfet assez …. pour enlever les crucifix des écoles et expulser les sœurs de St-Vincent-de-Paul du chevet des vieillards et des malades. »

Pour les catholiques, cette décision des républicains « athées » est envisagée comme une attaque directe à leur culte et à leur Dieu.

Ils vivent ces « enlèvements » comme des « crimes », ainsi qu’en témoigne un article du journal catholique national La Croix intitulé « À bas les iconoclastes » relatant l’irruption violente des gendarmes dans les classes, en présence des enfants :

« Parmi les manifestations de l’impiété révolutionnaire, l’une des plus significatives est bien certainement cette haine implacable contre les objets qui de près ou de loin rappellent un culte religieux.

Au nombre de ces objets se placent au premier rang les images de la Sainte Vierge et des saints, et surtout le Crucifix.

Aussi les crimes commis contre ces signes sacrés, car ce sont des crimes, vont-ils se multipliant tous les jours. N’avons-nous pas vu, dans ces derniers temps, des agents officiels pénétrer dans les écoles pour en arracher ignominieusement, en présence des enfants scandalisés, l’image de Jésus crucifié pour le salut des hommes  [...]

Ces attentats et tant d’autres qu’il serait long de rapporter, et dont le récit se renouvelle trop souvent dans nos feuilles publiques, ont soulevé à juste titre l’indignation des âmes vraiment remplies de l’esprit chrétien. Les coups portés contre les saintes images, objets de leur respectueuse vénération, ont retenti jusqu’au plus profond de leur cœur. C’est qu’en effet l’insulte faite aux images des saints remonte jusqu’à ceux qu’elles représentent ; l’injure faite au Crucifix s’adresse à Jésus-Christ lui-même. »

De son côté, la presse républicaine, à l’instar du journal Le XIXe siècle, se félicite de ce premier pas vers la laïcisation de l’enseignement, aspirant à ce que les enlèvements de crucifix s’étendent à l’ensemble des institutions publiques, notamment aux tribunaux :

« “Puisqu’on a osé ôter les crucifix des écoles de Paris, quand les ôtera-t-on légalement également de nos tribunaux, pour pousser l’impiété jusqu’au bout ?” Ainsi s’exprime un journal réactionnaire aujourd’hui.

Notre réponse sera bien simple. On enlèvera les crucifix des salles de justice comme des salles d’école, que nous chercherions en vain où serait l’impiété. Ce n’est pas au nom de Dieu que la justice humaine rend ses arrêts, c’est au nom de la société et au nom de la loi. Nous ne sachions pas que les arrêts de la magistrature soient moins solennels ni moins respectés dans les pays protestants, où un crucifix n’est considéré que comme un objet d’idolâtrie.

Le catholicisme, avec ses prétentions à la domination universelle, s’est très habillement emparé peu à peu de toutes les institutions sociales. Il a tenu à ce qu’on le vit partout, de façon à persuader aux hommes qu’effectivement tout venait de lui. […] C’est cette invasion qu’il s’agit peu à peu de refouler, en reprenant un à un à la religion tous les postes qu’elle a usurpés. »

Mais devant la réaction outrée de la frange conservatrice de l’opinion, Jules Ferry décide d’y mettre momentanément un terme afin de retrouver un « climat apaisé », propice à l’instauration de ses lois scolaires relatives à la laïcisation de l’enseignement public. Le 16 juin 1881, le ministre instaure ainsi la gratuité absolue de l’enseignement primaire dans les écoles publiques.

Il faudra attendre un an et la loi du 28 mars 1882, puis celle du 30 octobre 1886, pour que l’école primaire publique devienne entièrement laïque. Dès lors, le personnel issu du clergé se verra définitivement exclu des écoles publiques, de même que tous les signes religieux. L’enseignement de la morale religieuse sera dans le même temps remplacé par une « instruction morale et civique ».

Pour en savoir plus :

L’enlèvement des crucifix dans les écoles, via L’Histoire par l’image

Jacqueline Lalouette, « Expulser Dieu : la laïcisation des écoles, des hôpitaux et des prétoires », in: Mots, Les langages du politique, 1991

1

Notre sélection de livres