Écho de presse

1932, la « méthode Freinet » bouscule l'école – et suscite l’ire des conservateurs

le 03/12/2021 par Arnaud Pagès
le 14/12/2018 par Arnaud Pagès - modifié le 03/12/2021
L'instituteur Célestin Freinet donnant cours dans les années 1950 - source : Contretemps, Revue de critique communiste
L'instituteur Célestin Freinet donnant cours dans les années 1950 - source : Contretemps, Revue de critique communiste

Qualifié abusivement de « bolchévique », Célestin Freinet, un instituteur influencé par les théories de l'éducation nouvelle, est critiqué par la presse conservatrice nationale qui s'alarme de ses méthodes d'enseignement.

Ancien poilu blessé lors de la Grande Guerre, Célestin Freinet commence sa carrière d'instituteur en 1920 à Bar-sur-Loup, dans les Alpes Maritimes. Très vite, dès la rentrée scolaire de 1924, il met en place une pédagogie tout à fait nouvelle pour l'époque qu'il souhaite expérimenter auprès de ses élèves.

Il centre son enseignement autour de l'écriture et du dessin « libres », c’est-à-dire sans contrôle ni censure d'un adulte.

Son credo, proche de celui de la pédagogue italienne Maria Montessori, est de laisser une grande liberté aux enfants pour qu'ils puissent apprendre et découvrir par eux-mêmes. Selon lui, lorsque les élèves sont passionnés par ce qu'ils font, l'autorité du maître n'est plus nécessaire et l'enseignement se fait de façon « naturelle ».

Il accorde également une importance particulière à la pratique de la correspondance scolaire afin d’encourager ses élèves à s'exprimer sans contrainte.

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Dans un article publié en 1937, le journal alors progressiste L’Œuvre résume le but que s'est assigné Freinet, à savoir réconcilier ce qu’il appelle la vie naturelle de l'enfant avec la vie scolaire :

« – Huit heures ! disait Freinet.

Dans toutes les écoles de France, les enfants entrent en classe. La minute d'avant, dans la cour, les uns jouaient en se bousculant, d'autres lisaient un livre plus ou moins défendu ; d'autres caressaient au fond de la poche, un objet favori.

Quand la cloche sonne, toute cette vie-là cesse. C'est fini. Sauf en de rares occasions, l'école ne parvient pas à renouer avec la vie extérieure, les fils brisés...

L'école a voulu exprimer la pensée de l'adulte.  En outre, elle n'a pas fait ce que font toutes les industries, toutes les usines : adapter le travail aux nécessités de l’heure. »

Mais Célestin Freinet, depuis son petit village des Alpes Maritimes, dérange de plus en plus. Dans la France de l'entre-deux guerres, les nouvelles méthodes pédagogiques ne sont pas nécessairement du goût du rectorat ni du ministère de l’Instruction publique, qui cherchent à remettre l'instituteur dans le droit chemin en le sanctionnant.

Freinet est muté à Saint-Paul-de-Vence en 1932. Un incident va alors un peu plus attirer l'attention sur cet enseignant hors cadre.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre, les opposants à Freinet placardent des affiches calomnieuses sur les murs du village. Elles attaquent directement l'instituteur et sa méthode, accusant celui-ci d'être sous la double influence de la psychanalyse freudienne et du communisme. Et de mettre ainsi en danger les enfants.

La presse nationale s'empare de cette affaire. Dans son édition du 8 janvier 1933, le journal conservateur Le Figaro porte une charge virulente et diffamatoire contre Freinet :

« Freinet joint au culte du bolchévisme le culte du freudisme.

On connaît la thèse du célèbre professeur viennois : la sexualité joue un rôle primordial dans l'activité de l'être humain ; celui-ci, sous l'influence de la morale traditionnelle, refoule les idées troubles qui lui viennent ; la nature se venge par les rêves et par les névroses ; aussi est-il préférable de laisser venir ces idées à la pleine clarté de la conscience, et de les analyser longuement, pour retrouver l'équilibre mental et physiologique.

Cette théorie a été l'objet, en France notamment, de critiques pénétrantes. On a remarqué, entre bien d'autres choses, que le fait d'analyser longuement de mauvaises pensées fugitives risquait fort de les développer. Car l'attention renforce les idées sur lesquelles elle se porte.

M. Freinet, lui, ne se soucie pas de cela.

Il traite ses élèves comme des cobayes ; il leur inocule en quelque sorte le virus freudien au risque de troubler à jamais leurs jeunes imaginations. »

D'abord jugé par le Conseil départemental de l'enseignement primaire qui lui interdit d'appliquer sa méthode, il est ensuite victime d'une pétition, émanant d'un groupe de parents d'élèves, qui reprochent à Freinet de faire « l’éloge de la révolution russe » et demandent à ce qu'il soit en conséquence exclu de l'instruction publique.

Cependant, Freinet est alors reconnu comme une référence en matière de pédagogie, notamment grâce aux très bons résultats obtenus avec ses élèves. L'instituteur se trouve donc des défenseurs, et sa méthode de nombreux soutiens.

Les Cahiers des droits de l'homme publient le 10 juillet une liste des communes se déclarant solidaires de l'instituteur :

« Freinet (Instituteur) : Barcelonette adresse l'assurance de son dévouement à l'instituteur Freinet, demande au comité central d'intervenir en sa faveur.

Bray-sur-Somme demande au comité central de prendre la défense de Freinet […]

Chateauneuf-de-Galaure adresse sa sympathie au citoyen Freinet […]

Pontarion envoie à l'instituteur Freinet l'expression de son admiration et l'assurance de sa sympathie […] »

Pourtant, les choses s'enveniment encore à la rentrée des vacances de Pâques 1933. Devant son école, Freinet est agressé physiquement et injurié en public. C'en est trop. Il demande alors un congé de longue durée et finit au bout de quelques mois par se mettre en retraite.

Il compte désormais, avec l'aide de sa femme Élise, monter sa propre école. Celle-ci sera privée, hors du champ de l'éducation nationale, condition sine qua none pour pouvoir enseigner la méthode Freinet.

Sa première école ouvrira le 1er octobre 1935 à Saint-Paul-de-Vence. Freinet y instaurera la « classe promenade » en pleine nature, l'expression libre par l'imprimerie, le journal mural, la coopération entre instituteurs, ou encore l'auto-correction des devoirs par les élèves.

Aujourd'hui, il existe 966 écoles se réclamant de la méthode Freinet en France. Un succès dû notamment à l'obstination de Célestin Freinet, disparu en 1966.

Pour en savoir plus :

François Jacquet-Francillon, « Le centenaire de Celestin Freinet [compte-rendu] », in: Spirale. Revue de recherches en éducation, 1999

Alain Vergnioux, « Le Texte libre dans la pédagogie Freinet », in: Repères, recherches en didactique du français langue maternelle, 2001

Sylvain Connac, « Freinet, Profit, Oury, Collot : quelles différences ? », in: Spirale. Revue de recherches en éducation, 2011