Écho de presse

Les instituteurs, missionnaires laïques de la Troisième République

le 25/07/2019 par Pierre Ancery
le 14/12/2018 par Pierre Ancery - modifié le 25/07/2019
Une du Petit Journal, supplément du dimanche, 5 décembre 1897 - source RetroNews BnF

À la fin du XIXe siècle et après le vote des lois Ferry, la presse républicaine exprima souvent son soutien aux instituteurs et aux institutrices, « apôtres » de la République laïque aux conditions de vie parfois difficiles.

À quoi ressemblait la vie quotidienne d'un instituteur ou d'une institutrice à la fin du XIXe siècle ? Alors que les lois scolaires de Jules Ferry, votées de 1879 à 1882, ont considérablement modifié l'école française, désormais laïcisée, la presse va souvent s'intéresser à la question. Les journaux républicains vont ainsi apporter un vif soutien aux instituteurs lorsque leur position se trouve fragilisée.

 

Car l'enjeu est alors éminemment politique. Dans ces années-là, la figure de l'instituteur formé dans les écoles normales devient en France emblématique d'une lutte, celle de la République, encore mal consolidée, contre les forces considérées comme réactionnaires, en premier lieu l’Église catholique.

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Dans la perspective qui est celle de Jules Ferry et de son bord politique, les instituteurs et les institutrices apparaissent donc comme des « missionnaires » porteurs des valeurs de la IIIe République laïque dans les régions de France.

 

Pour la presse républicaine de la fin du XIXe siècle, le métier d'instituteur s'apparente à un sacerdoce, en particulier dans les campagnes. En cause notamment, la faiblesse des salaires et le manque de perspective d'évolution de carrière. Le Petit Journal écrit ainsi dès 1873 :

« Tout autre est le sort d'un trop grand nombre de maîtres d'école de la campagne. Ces hommes, simples et laborieux, qui se vouent à la mission si pénible d'instruire la jeunesse, n'ont pour la plupart du temps qu'un traitement insuffisant. Leur modeste carrière est une des plus honorables certainement : en instruisant la jeunesse, en lui inculquant dès les premières années les notions du bien, du juste et du beau, ils remplissent une véritable mission.

 

Tous ceux qui embrassent cette profession ingrate y sont poussés par une véritable vocation. Ils le savent bien dès le début ; aucun avenir brillant ne vient les leurrer de ses promesses décevantes ; pour eux, il y a peu ou point d'avancement à espérer, et ils resteront, pendant toute leur existence dans le village où ils sont placés. »

Leur sort s'améliore après les lois Ferry. Mais à de multiples reprises, dans les décennies suivantes, les journaux vont revenir sur leur faible rémunération, dans des articles souvent empreints d'empathie pour ce métier jugé à la fois difficile et utile à la société.

 

Ainsi du Petit Parisien qui s'offusque, en 1881, de la décision du conseil municipal de Paris de retenir les jours de maladie sur le paiement du salaire des instituteurs et institutrices de la ville :

« Eh bien ! non, ce n'est pas juste ! S'il est un dur métier, c'est assurément la métier d'instituteur. Ce que coûte de fatigues, ce qu'exige de patiente abnégation, de soins constants, d'active surveillance la tenue d'une école primaire, il faut avoir passé par là pour s'en rendre exactement compte.

 

Je considère, pour ma part, qu'on ne se montrera jamais trop bienveillant pour les fonctionnaires modestes, hommes et femmes, qui se dévouent à l'éducation de la première enfance. »

Même indignation douze ans plus tard dans La Justice, le journal fondé par Georges Clemenceau, qui fustige le manque d'égards de l’État envers ces fonctionnaires ici assimilés au prolétariat :

« Par quel miracle d'économie, une famille d'instituteur peut-elle vivre et s'habiller avec 80 fr. par mois ? Qui ne pense, sans avoir le cœur serré, aux privations de ce ménage ?

 

Le “prolétariat” des instituteurs s'affirme de plus en plus, et ce ne sont pas des promotions insuffisantes et décevantes de 1898 qui y changeront quelque chose.

 

Elles ébranlent la foi des instituteurs. Elles étreignent l'ardeur de tous ces vaillants. Elles compromettent les œuvres complémentaires de l'école, car on n'a pas le cœur au travail postscolaire quand l'estomac crie famine. »

En 1887, Le Petit Journal note cependant que leur situation, bien que difficile, s'est améliorée en un siècle. Il raconte à quoi ressemblait la profession avant la Révolution :

« Si la considération n'a pas toujours manqué aux instituteurs, il n'en a pas été de même du profit. À la veille de la Révolution, la situation du maître d'école était misérable bien que le recrutement en fût fort difficile.

 

Il n'existait pas alors d'écoles normales pour former les instituteurs. Le premier venu, faute d'un autre gagne-pain, pouvait embrasser cette profession. Il lui suffisait de passer un examen sommaire devant une personne désignée par l'évêque. Puis, muni de la permission d'enseigner, le pauvre hère s'en allait par les chemins cherchant une place [...].

 

Le métier de maître d'école était, en outre, fort peu lucratif. Le plus souvent, les instituteurs étaient payés en nature, ou on leur donnait des sommes dérisoires comme vingt à vingt-cinq sols par an pour chaque tête d'élève. Aussi étaient-ils obligés, pour vivre, de cumuler toutes sortes de fonctions et de métiers. Ils étaient tour à tour sacristains, fossoyeurs, sonneurs de cloches, secrétaires, barbiers, tailleurs, etc., etc. »

Sans surprise, le tableau dressé par la presse catholique conservatrice diffère totalement de celui donné par ses adversaires républicains. Lorsqu'elle évoque les instituteurs, elle le fait sur un mode critique, rejouant par voie de presse l'opposition souvent vue dans la littérature ou au cinéma entre le curé et le « maître d'école » du village.

 

Accusé d'être l'ennemi de l’Église, l'instituteur apparaît par exemple, dans cet article à charge de La Croix paru en 1887, comme un être fat et imbu de lui-même, missionné par la République pour détruire une influence catholique prétendumment bienfaitrice pour les jeunes esprits :

« Aux nouveaux instituteurs, il faut, au lieu de l’humble maison d’école, ce qu’on a appelé : le palais scolaire [...]. Ce palais n’a point poussé seul. L’État a semé plus de cent millions pour que l’enfance ne soit plus formée dans des murs humbles, et toutes les maisons voisins du palais paient un lourd tribut d’impôt additionnel en sa faveur [...].

 

Voilà le maître de céans ; il apparaît au seuil du palais, il est hélas trop souvent débraillé, Voltairien ignare, mais remarquable par sa prodigieuse suffisance.

 

Il a droit à cela. On lui a bâti un palais, à lui le petit élève de l’école normale, on lui a certifié qu’il est le chef de la démocratie future, le flambeau de la pauvre Humanité qu’il a tirée des ténèbres, le régénérateur de la société perdue par le clergé. »

La réalité est pourtant plus difficile que cet aperçu sarcastique ne le laisse entendre. Souvent isolés et coupés des institutions républicaines, les maîtres d'école jouissent certes d'une réelle autorité morale et intellectuelle dans les campagnes, mais ils sont aussi fréquemment livrés à eux-mêmes.

 

Le sentiment de solitude n'est jamais loin, comme en témoigne cet instituteur dans un article paru en 1896 dans Le Journal de l'enseignement, revue destinée au corps éducatif :

« La vie de l'instituteur à la campagne n'est pas des plus agréables : les lecteurs de ce journal en savent sans doute quelque chose. Trop souvent les villages offrent le triste spectacle de divisions intestines. Les questions politiques dégénèrent fréquemment en questions personnelles, et alors vous voyez d'ici la situation de l'instituteur : obligé de se tenir coi, d'être extrêmement réservé dans ses paroles et dans ses actes, de ménager la chèvre et le chou de son mieux [...].

 

Et pourtant, cet homme qui fait consciencieusement son devoir a besoin, lui aussi, de distractions. Où les trouver ? Le café ? Les interminables parties de cartes ou de billard avec de soi-disant amis qui vous dénigreront ensuite si l'occasion s'en présente? Vous n'y pensez pas [...].

 

Remarquez bien que, dans, la vie de l'instituteur, ce qui me paraît encore le plus désagréable, ce n'est pas précisément la monotonie de la besogne journalière, les ennuis suscités par les divisions locales ; c'est surtout, et j'y insiste volontiers, d'être éloigné de tout centre intellectuel, de vivre dans une atmosphère lourde.

 

J'envie les instituteurs des grandes villes. Eux, du moins, exercent dans un milieu favorable ; ils sont au courant des faits du jour, découvertes, événements littéraires ou scientifiques. Au fond des villages, l'écho ne nous en parvient que fort affaibli ; nous ignorons bien des choses, et en tout cas, à qui en parler, avec qui en discuter ? Rares sont les personnes à la campagne avec lesquelles on peut entretenir ce commerce intellectuel. »

Les instituteurs hériteront plus tard (en particulier après la séparation de l’Église et de l’État en 1905) du surnom de « hussards noirs » de la République.

 

Imaginé en référence à leur habit austère, le terme fut popularisé par Charles Péguy qui écrivait d'eux, dans L'Argent : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. »

 

 

Pour en savoir plus :

 

François Jacquet-Francillon, La naissance de la profession d'instituteur, éléments pour une sociologie historique, revue Le Télémaque, 2005, article consultable sur Cairn.info

 

Béatrice Compagnon et Anne Thévenin, Histoire des instituteurs et des professeurs des années 1880 à nos jours, Tempus Perrin, 2010

 

Jacques Ozouf et Mona Ozouf, La République des instituteurs, Seuil, 2001

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