Écho de presse

Londres : la Grande puanteur de juillet 1858

le 28/05/2022 par Michèle Pedinielli
le 12/07/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 28/05/2022
« The silent highwayman », la mort rôde sur la Tamise, caricature de la Grande puanteur, Punch Magazine, 1858 - source : WikiCommons
« The silent highwayman », la mort rôde sur la Tamise, caricature de la Grande puanteur, Punch Magazine, 1858 - source : WikiCommons

Au début du mois de juillet 1858, Londres est étouffée par une pestilence insoutenable. L’été précoce et très chaud a en effet transformé la Tamise en un gigantesque égout à ciel ouvert.

Ça pue ! L’été 1858 est arrivé tôt en Angleterre, avec des températures anormalement élevées. En conséquence, la capitale est touchée par un fléau inédit : une intense pestilence qui envahit tous les quartiers.

La puanteur est insoutenable : les journaux racontent que la Reine Victoria ne se déplace que le nez dans un bouquet de roses lorsqu’elle vogue sur la Tamise. Le Parlement, qui siège habituellement à Westminster, est contraint de déménager à Hampton Court. Les nobles se réfugient dans leurs résidences de campagne. Mais le peuple de Londres, qui n’a d’autre endroit pour vivre, souffre au quotidien de cette odeur abominable. 

Pire, des maladies infectieuses se développent rapidement. Les conclusions de l’enquête sur la mort d’un marin de la Tamise sont, par exemple, sans appel.

« Près de l'escalier où avait travaillé le défunt, un large égout se déchargeait dans la rivière, et les émanations qui en sortaient étaient infectes.

Plusieurs membres du jury ont parlé de l'état dangereux actuel de la rivière et des docks de Sainte-Catherine et de Londres, qui sont dans le voisinage, et dont on ne peut comparer les bassins qu’à de vastes cloaques. L’eau y est aussi noire que l'encre et répand dans tout le district des vapeurs empestées.

Le coroner a fait observer qu'il n'était pas douteux que l'état de la rivière et des docks ne fût nuisible à la santé publique, et qu'il fallait espérer que ce cas servirait d'avertissement aux autorités compétentes, dont le devoir est de protéger la santé publique. »

Cet événement restera dans l’histoire de Londres comme la Grande puanteur – The Great Stink, en anglais. Sa cause ? La modernisation des toilettes de la capitale.

Jusqu’en 1851, chaque maison londonienne possède sa fosse d’aisance qui fait, sinon le bonheur, du moins l’activité économique principale des « nightmen » chargés, la nuit, de ramasser les excréments pour les vendre aux paysans qui s’en servent ensuite comme engrais.

Mais au début du siècle apparaît une invention révolutionnaire : le célèbre water closet, équipé d’une chasse d’eau, qui remplace le pot de chambre dans les maisons bourgeoises. Le résultat est d’un confort indéniable, puisqu’il évacue les odeurs hors de la maison, bien qu’il mobilise un surcroit d’eau pour l’évacuation. Ces premières fosses d’aisance particulières menacent donc de devenir des foyers d’infection tandis que la ville de Londres oblige chaque propriétaire d’un water-closet de raccorder son installation à l’égout principal.

« Ainsi la commission spéciale de la Cité, investie par des actes de 1848 et de 1851 d'attributions très étendues en matière d'assainissement et de viabilité, envoie aux propriétaires des injonctions conçues dans les termes suivants : ordonne que M… ait à exécuter dans le délai de... la jonction souterraine de sa maison avec l'égout public. 

Les privés ou water-closets seront munis de fermetures hermétiques et pourvus de l'eau nécessaire pour emporter les vidanges. Les cours, écuries, cuisines et toitures, perdront aussi souterrainement leurs eaux. Une citerne et un appareil convenable seront établis pour assurer aux occupants un approvisionnement de belle et bonne eau. 

Enfin, les, fosses actuellement existantes seront vidées, puis comblées avec des remblais de bonne qualité. »

Cette disposition constitue bien sûr une avancée en matière de voirie, surtout lorsqu’on la compare avec le système parisien du Second Empire.

« C’est là certainement un avantage. Que d'inconvénients, en effet, nous subissons à Paris avec les procédés en usage ! 

Les prétendus moyens de désinfection qu’on emploie n'empêchent pas une odeur fétide de se répandre dans nos rues. Les liquides, plus ou moins saturés de substances neutralisantes, dont on croit pouvoir tolérer l'écoulement dans les ruisseaux sous la foi de cette opération préliminaire, promènent au loin leurs émanations nauséabondes.

L'arrivée de deux cents voitures descendant chaque nuit dans la ville pour enlever le surplus des matières extraites des fosses, le travail nocturne des vidangeurs, […] tout cela forme un ensemble d'opérations qui remplit Paris de bruit, qui vicie l'air qu'on y respire, et auquel Londres échappe par son système d'expulsion souterraine. »

La première conséquence de cette nouvelle disposition londonienne est de faire disparaître la fonction de « nightmen », dans la mesure où l’on n’a plus besoin de vidanger les fosses d’aisance. La deuxième conséquence est d’obliger les agriculteurs à se tourner vers des solutions moins naturelles pour enrichir leur terre.

Et pendant ce temps, la Tamise se transforme donc en égout à ciel ouvert : le contenu des 300 000 water-closets londoniens s’y écoule en permanence. S’y ajoutent les eaux usées de toutes les industries de la capitale et les restes qu’y déversent quotidiennement les abattoirs. Le fleuve charrie dès lors excréments, rejets chimiques et cadavres d’animaux, en permanence.

La conséquence la plus évidente se fait alors littéralement sentir en ce mois de juillet 1858. Il fait tellement chaud que le niveau de la Tamise baisse drastiquement. Réaction en chaîne : le cours de l’eau ralentit et un grand nombre de déchets commencent à fermenter au milieu de la capitale. L’air devient irrespirable.

« Le vent seul peut opérer un changement : un côté jouit momentanément de la liberté de respirer aux dépens de l’autre. 

Tout cela dure depuis des années : mais maintenant c’est intolérable. Les rives du fleuve commencent à se dépeupler. Les bateaux à vapeur vont cesser leur service faute de passagers. »

Pendant tout le mois de juillet, on cherche des solutions : creuser le lit du fleuve pour en augmenter le débit, doubler la Tamise d’un canal afin de faire « écouler jusqu’à l’autre côte de l’Océan allemand, ou jusqu’aux rives reculées de la Baltique, ou même jusqu’à la Norvège » ?

Le répit arrive avec les averses de la mi-juillet, qui atténuent les odeurs et aliment à nouveau le courant du fleuve. Mais l’épisode a été, pour les londoniens, réellement traumatisant. Le Parlement vote en réaction, au mois d’août un acte pour la purification de la Tamise. Et débloque 3 millions de livres pour un système d’égout qui acheminera les eaux usées hors de la capitale.

Les travaux dureront sept ans et donneront naissance à une installation  d’évacuation des eaux gigantesque, dont la colonne vertébrale sert toujours de base à celle en vigueur aujourd’hui.

Pour en savoir plus :

Antonin Varenne, Trois mille chevaux vapeurs, Albin Michel, 2014

Stephen Halliday, The Great Stink of London, Sutton Publishing, 1999