Écho de presse

François Picaud, la vie trouble du vrai comte de Monte-Cristo

le 17/07/2022 par Jean-Marie Pottier
le 20/12/2018 par Jean-Marie Pottier - modifié le 17/07/2022
Affiche publicitaire en faveur du « Comte de Monte Cristo » d'Alexandre Dumas, illustration de François-Louis Français, 1846 - source : Gallica-BnF
Affiche publicitaire en faveur du « Comte de Monte Cristo » d'Alexandre Dumas, illustration de François-Louis Français, 1846 - source : Gallica-BnF

Pour imaginer l’intrigue de son célèbre roman, Alexandre Dumas s’est largement inspiré d’un fait divers : une sombre histoire de vol, de meurtres et de vengeance s'étant déroulée pendant le Premier Empire.

Le 12 novembre 1863, Le Petit Journal, sous le lapidaire intitulé « Souvenirs judiciaires », commence à raconter à ses lecteurs un destin en cinq épisodes, celui d’un modeste cordonnier parisien du nom de François Picaud.

En 1807, ce dernier confie à plusieurs connaissances, dont le cafetier Mathieu Loupian, « connu par une jalousie extravagante de tout ce qui prospérait autour de lui », son projet d’épouser une jeune femme riche. Loupian fait le pari, avec des amis, de retarder la noce de huit jours en affirmant à la police qu’il soupçonne Picaud d’être un agent des Anglais.

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Le scénario dérape :

« Dans la nuit du dimanche au lundi, le malheureux Picaud est enlevé de sa chambre avec tant de mystère que nul ne l’a vu partir ; mais depuis ce jour sa trace est perdue complètement ; ses parents, ses amis, ne peuvent obtenir sur son sort le moindre renseignement, et l’on cesse de s’occuper de lui. »

Sept ans plus tard, après la chute de Napoléon, un homme répondant au nom de Joseph Lucher est libéré de prison, « voûté par la souffrance, vieilli par le désespoir encore plus que par le temps ». En prison, un ecclésiastique milanais lui a transmis les secrets de sa richesse, ce qui lui permet de se constituer rapidement une fortune avant d’arriver à Paris. Il y apprend l’histoire de la mystérieuse disparition de François Picaud, dont la fiancée a fini par épouser le cafetier Loupian.

Déguisé en un abbé italien, Baldini, Lucher retrouve Antoine Allut, un des témoins du pari fatal de 1807, et lui promet un diamant précieux s’il livre les responsables de l’arrestation de Picaud.

Allut donne alors trois noms : Chaubard, Solari, Loupian. Le premier est retrouvé mort, percé d’un poignard sur le manche duquel est imprimé « Numéro un ». Le second meurt empoisonné et on retrouve, sur le drap qui couvre son cercueil, un papier orné des mots « Numéro deux ». Une série de malheurs frappe la famille Loupian : son fils est emprisonné après un cambriolage, sa fille mise enceinte par un galérien libéré qui s’enfuit le jour de leur mariage avant d’être forcée de se mettre en concubinage contre de l’argent, son café se retrouve incendié et pillé…

Le tout orchestré par Picaud lui-même, alias Lucher, qui s’est fait embaucher comme garçon de café par Loupian sous le nom de Prosper. Il finit par le poignarder, une nuit, aux Tuileries :

« Par jalousie, tu fis plonger dans un cachot ton ami Picaud ; t’en souviens-tu ?

– Ah ! Dieu m’en punit rigoureusement.

– Non, mais Picaud lui-même, lui qui, pour assouvir sa vengeance, a poignardé Chaubard sur le pont des Arts, a empoisonné Solari, a donné à ta fille un forçat pour mari et conduit la trame où ton fils est tombé. Sa main tua ton chien et le perroquet de ta femme ; elle incendia ta maison et y poussa les voleurs ; c’est enfin lui qui a fait mourir ta femme de douleur, lui dont ta fille est devenue la concubine. Oui, dans ton garçon Prosper, reconnais Picaud mais que ce soit au moment où il placera son numéro trois. »

Mais quelques minutes plus tard, Picaud est lui-même enlevé par Antoine Allut, qui s’est fait escroquer sur le rachat de son diamant et veut se venger de lui. Il le met aux fers dans une cave et refuse de le nourrir s’il ne lui verse pas « vingt-cinq mille francs par repas ».

Dans l’incapacité de faire avouer à Picaud la cachette de sa fortune, il finit par le tuer, crime dont il se confessera avant de mourir. Et il faut attendre l’ultime ligne du récit pour voir Le Petit Journal ajouter cette précision :

« C’est de ce remarquable et curieux document qu’Alexandre Dumas a tiré la donnée principale de l’admirable roman Le Comte de Monte-Christo [sic]. »

Revue comique de la semaine par Cham. « À propos de Monte-Cristo », pièce en onze actes, estampe, 1848 - source : Gallica-BnF
Revue comique de la semaine par Cham. « À propos de Monte-Cristo », pièce en onze actes, estampe, 1848 - source : Gallica-BnF

Car Picaud, c’est bien sûr Edmond Dantès, et ses doubles le comte de Monte-Cristo et l’abbé Busoni. Loupian, le comte de Morcerf. Chaubard et Solari, le banquier Danglars et le procureur Villefort. L’ecclésiastique emprisonné, l’abbé Faria, et Allut, l’aubergiste Caderousse…

Alexandre Dumas a repris ces péripéties et les a adaptées, et parfois substantiellement modifiées. Dans son roman, ainsi, Dantès ne tue pas ses ennemis Morcerf, Villefort et Danglars mais les pousse respectivement au suicide, à la folie et à la ruine. Et ce n’est pas lui qui se retrouve à la fin enchaîné dans une cave, menacé de devoir payer une fortune pour se nourrir, mais Danglars.

En 1846, quelques semaines après la fin de la publication en feuilleton du Comte de Monte-Cristo dans Le Journal des débats, La Gazette de France feuilletonne elle aussi l’histoire de Picaud mais en confiant dès le début à ses lecteurs sa source : les Mémoires tirées des archives de la police de Paris, pour servir à l’histoire de la morale et de la police, depuis Louis XIV jusqu’à nos jours, publiées en six volumes en 1838 par un certain Jacques Peuchet.

« Nous donnons ce curieux document, que tous les lecteurs de M. Dumas voudront avoir sous leurs yeux.

Il montrera la part qui doit être faite à l’esprit d’invention des romans de notre temps. »

Derrière cette pique se cache tout le débat sur le génie du romancier Dumas, connu pour ses emprunts à des épisodes historiques et son recours à des collaborateurs non crédités, comme le romancier Auguste Maquet.

Ce que souligne, en 1882, le journaliste littéraire Jules Richard, qui pointe dans Le Figaro que Le Comte de Monte-Cristo emprunte à une autre affaire du livre de Peuchet, « Un crime de famille », qui narre une série d’empoisonnements dans une noble famille parisienne, pour le personnage d’empoisonneuse de la femme du procureur Villefort. Tout en reconnaissant le « merveilleux parti » qu’a tiré Dumas de l’affaire Picaud, il lui reproche d’avoir méprisé sa source :

« Tout ce que je veux prouver, c’est qu’Alexandre Dumas père, tout grand génie qu’il fût et c’était vraiment un grand génie, reprenait son bien où il le trouvait et qu’il le trouvait assez facilement dans celui des autres. [...] 

“Tel que cela était”, dit-il, en parlant de l’emprunt fait à Peuchet, “c’était tout simplement idiot, si l’on en doute on peut le lire. Il n’en est pas moins vrai qu’au fond de cette huître était une perle”. [...] 

Tout cela n’empêche pas Monte-Cristo d’être un chef-d’œuvre mais cela prouve le peu de modestie du papa Dumas. Le joaillier qui monte une perle fine n’a jamais l’idée de lui reprocher de sortir d’une huître ; toutefois il n’en vante pas avec moins d’orgueil l’art qu’il a déployé pour en faire ressortir la beauté. [...] 

L’imitation est flagrante, mais il n’y a jamais grand danger à voler les souliers d’un mort. »

Car Peuchet est mort huit ans avant la publication de son livre. En 1934, près d’un siècle après la parution du Comte de Monte-Cristo, Le Petit Marseillais retrace le parcours de ce fonctionnaire, actif sous le Directoire, l’Empire et la Restauration avant d’être mis à la retraite en 1825 car jugé « trop libéral ». Et qui, dans son travail de mémorialiste de la police, s’était manifestement révélé très… romancier.

« Le malheur, c’est que ce brave Peuchet avait la manie de “romancer”, plus encore qu’on ne romance de nos jours. Cependant, il se fondait sur des documents sinon exacts – combien de rapports de police sont exacts ? –, du moins matériellement authentiques. [...] 

Car c’est ce policier qui avait de l’imagination ! Et non pas, dans cette occasion, le père Dumas. »

Pour en savoir plus :

Charles Grivel, « Alexandre Dumas : Le Chasseur noir », in: Romantisme, 2005

Franck Ferrand, « Le véritable Monte Cristo », émission Au cœur de l’histoire, Europe 1, 18 mai 2012

Jacques Peuchet, Mémoires tirés des archives de la police de Paris, depuis Louis XIV jusqu'à nos jours, A. Levavasseur et cie, 1838

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