Écho de presse

Le suicide des amants de Mayerling

le 26/02/2022 par Michèle Pedinielli
le 22/02/2022 par Michèle Pedinielli - modifié le 26/02/2022
Le prince héritier Rodolphe de Habsbourg sur son lit de mort, 1889 - source : WikiCommons

Le 30 janvier 1889, on retrouve les corps sans vie de l’archiduc Rodolphe de Habsbourg et de la baronne Vetsera dans le pavillon de chasse de Mayerling. La famille impériale tente d'étouffer l'affaire. 

Le 30 janvier 1889, le valet de chambre de Rodolphe de Habsbourg-Lorraine tambourine désespérément à la porte de la chambre de son maître, dans le pavillon de chasse situé dans le petit village de Mayerling. L’archiduc ne répondant pas, le domestique fait appel au comte Hoyos qui enfonce la porte.

Les deux hommes découvrent alors le corps sans vie de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie qui gît à terre et, sur le lit, celui de la baronne Marie Vetsera, sa toute jeune maîtresse, tous deux morts par balle.

L’horreur de la situation se double d’un scandale : tout d’abord, Rodolphe, dont le caractère volage est connu, est toujours marié à Stéphanie de Belgique et comble du scandale pour un aristocrate catholique, il semble que le fils de François-Joseph et de Sissi se soit suicidé.

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La presse est tenue à l’écart. Lorsqu’on apprend la mort « soudaine, mystérieuse, dramatique » de Rodolphe, celle-ci est attribuée d’abord à un accident de chasse puis à une apoplexie survenue dans la nuit. On parle aussi d’un mari ou d’un père outragé par la galanterie de l’archiduc.

« A-t-il été tué, comme on l'a dit, par un garde-chasse dont, au cours de ses aventures galantes, il avait pris la fiancée ? […]

Pour venger l'honneur de sa fille, il n'aurait pas hésité à faire assassiner son séducteur. D'après une autre version, il aurait été le rejoindre à un rendez-vous de chasse, au château de Mayerling, et l'aurait tué en duel. »

Mais beaucoup ne s’en laissent pas compter. On avait beaucoup supputé sur le caractère dépressif et anxieux de Rodolphe qui se « soignait » à l’aide d’alcool, de cocaïne et de morphine (on apprendra plus tard qu’il avait attrapé une grave blennorragie et contaminé sa femme, la rendant stérile).

« Mais bientôt d'autres feuilles, entre autres la Deutsche Zeitung et la Nouvelle Presse libre, dans un second supplément, donnèrent la version qui parut la plus vraisemblable, d'autant qu'elle répondait à un sentiment dont n'avait pu se défendre la foule, dès le premier moment.
Les journaux de la deuxième heure disaient
 : “On l'a trouvé mort dans son lit”, et le public ajoutait : “Il s'est tué.” »

Le 1er février, l’autopsie réalisée par le professeur Widerhofer est publiée. Un rapport laconique, lapidaire, qui ne donne ni l’heure, ni la position du corps. Bref, tous les points importants sont passés sous silence. Le Siècle rapporte les quelques détails.

« Après avoir enfoncé la porte de la chambre à coucher de l'archiduc, ces personnes avaient trouvé le prince étendu mort dans son lit, et c'est sur cette première impression que reposaient les renseignements reçus à Vienne et l'hypothèse d'une attaque d'apoplexie.

Le professeur Widerhofer a été appelé aussitôt après à Meierling par une dépêche urgente ; il s'y est rendu par le premier train et a constaté que le prince défunt avait à la tête une large blessure et une dislocation considérable de la boîte crânienne et des autres os du crâne, qui avaient dû causer une mort instantanée.

Le professeur Widerhofer a reconnu que la blessure avait été produite par une arme à feu.

À côté du lit, tout près de la main droite, se trouvait un revolver déchargé, de sorte que la position de l'arme montrait de la façon la plus évidente qu'il y avait eu suicide. »

C’est à peu près tout ce que l’on apprendra par la voie officielle. Et dans toutes ces déclarations, l’archiduc se trouve seul dans sa chambre. De Marie Vetsera, point. Celle-ci n’existe pas dans l’histoire autorisée.

Cependant les journaux font rapidement émerger la présence de la jeune femme aux côtés de Rodolphe. La Justice raconte la dernière soirée du couple à Mayerling où le dîner « fut gai ».

« Le couple se retira dans la chambre du prince. On n'entendit rien pendant la nuit. Mais Loschek, le valet de chambre, vers six heures du matin, entendit un bruit de voix, puis, quelques temps après, un premier et un second coup de revolver. Effrayé, il n'osait bouger.
Il se décida enfin à aller chercher le comte Hoyos et le prince de Cobourg.
Deux cadavres se trouvaient sur le lit du prince
 ; quelques fleurs recouvraient celui de la baronne. Le prince s'était donc suicidé après la mort de Mlle de Vetsera. »

À Vienne comme à Londres ou à Paris, la nouvelle de la présence de la baronne n’étonne guère. Amoureux depuis plus d’un an, les amants se rencontraient certes discrètement mais la presse avait relevé l’impudence de Marie Vetsera, qui avait défié publiquement Stéphanie de Belgique lors d’un bal quelques mois avant. On apprit plus tard que Rodolphe avait l’intention de divorcer pour épouser Marie.

Lorsqu’en ce mois de janvier 1889, il en parle à son père, François-Joseph de Habsbourg, celui-ci entre dans une colère si violente qu’elle est rapportée par la presse.

« Il est vrai, toutefois, qu'il y a eu dimanche entre l'empereur et le prince impérial une scène violente au cours de laquelle François-Joseph reprocha vivement à son fils la légèreté de sa conduite et lui déclara qu'il s'opposerait toujours à son divorce. »

Le corps de Marie Vetsera ne doit donc pas apparaître à Mayerling et le 15 février son avis de décès est publié dans la presse : la jeune baronne serait « morte à Venise ». Comme d’autres rédactions, celle du XIXe siècle se montre plus que sceptique et publie une brève intitulée « Mystère ou supercherie ».

« La famille Vetsera a fait distribuer cette lettre de faire-part annonçant la mort de la jeune baronne Marie Vetsera à Venise où elle a été inhumée.
Si cette allégation n'est pas une fraude pieuse pour donner le change sur la tragédie de Meierling, où, d'après la version acceptée comme officielle et définitive, Mary de Vetsera aurait reçu volontairement la mort de la main du prince Rodolphe, qui s'est suicidé après, il faudrait en conclure que cette version est absolument fausse et adopter une autre explication pour la mort tragique du prince héritier d’Autriche.
 »

Quelques années plus tard, on apprendra que le corps de la jeune femme avait été déposé dans un réduit, caché pendant deux jours, puis qu’on l’avait « habillée comme une vivante », emportée pour être enterrée à Heiligenkreuz.

La thèse alors admise est le meurtre de Marie Vetsera suivi du suicide de Rodolphe. Devant le peu d’éléments matériels, les journalistes doivent échafauder des hypothèses.

« Il y a cependant un indice que la baronne ne s'est pas tuée elle-même ; sa blessure en effet était dans le dos.

On ne s'explique cette particularité que de deux façons. Ou le prince a dit à la baronne : “Je vais me tuer !” et celle-ci effrayée, voulant appeler au secours et se précipitant pour chercher un aide, aurait en gagnant la porte, reçu la balle que l'archiduc se destinait, ou bien, au dernier moment après avoir décidé de mourir ensemble, Mlle de Vetsera, prise de frayeur, aurait essayé de fuir, et le prince Rodolphe l'aurait frappée par derrière. »

Seule une personne doutera immédiatement de ce postulat et le fera savoir peu après le drame : pour Hélène, la mère de Marie Vetsera, il s’agit d’un double suicide.

Elle écrit en août 1889 un « mémoire » sur la mort de sa fille, dans lequel elle entend « rétablir la vérité » et remplir un devoir envers la  « mémoire de la morte ».

« On avait cru jusqu'à présent que Marie Vetsera avait reçu la mort des mains de son amant. Aujourd'hui, la lumière vient de se faire complètement sur la tragique fin de l'infortunée. Son suicide ne fait pas le moindre doute, et tout porte à croire que la mort de la jeune baronne détermina l'héritier d'Autriche a en finir avec la vie. […]
Le texte de plusieurs billets d'adieu, sortis de la plume de Marie Vetsera, indique la résolution, fermement arrêtée dans tous ses détails, d'un double suicide.
Il faut donc écarter pour toujours l'hypothèse d'un assassinat.
 »

Malgré cette lettre, la mort des amants de Mayerling sera pendant longtemps sujette aux hypothèses les plus folles (suspicion d’inceste, complot de Stéphanie de Belgique, assassinat politique, etc.) jusqu’à ce qu’en 2015, on retrouve dans le coffre d’une banque autrichienne les fameuses lettres d’adieu de Marie à sa mère :

« Chère Mère / Pardonne ce que je fais / Je n'ai pas pu résister à l’amour / D'accord avec Lui, je veux être enterrée à ses côtés dans le cimetière d’Alland / Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie. »

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