Écho de presse

Les « bas-bleus » au XIXe : les femmes de lettres face à la misogynie de la presse

le 04/10/2020 par Pierre Ancery
le 04/10/2018 par Pierre Ancery - modifié le 04/10/2020
Portrait de George Sand par Eugène Delacroix, 1834 - source : Musée national Eugène-Delacroix-Domaine Public
Portrait de George Sand par Eugène Delacroix, 1834 - source : Musée national Eugène-Delacroix-Domaine Public

Au XIXe siècle, les « femmes qui écrivent » héritent du qualificatif méprisant de « bas-bleu ». Elles sont l'objet des moqueries systématiques de la part des journalistes masculins, omnipotents dans la presse de l'époque.

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Les « bas-bleu » : tel est le sobriquet dont les femmes de lettres du XIXe siècle se voient affublées par leurs contemporains. Le terme (toujours au masculin) est traduit de l'anglais blue stocking, qui désignait à l'origine les habitués du salon d'Elizabeth Montagu, dans l'Angleterre de la fin du XVIIIe.

En traversant la Manche au début du XIXe siècle, le mot prend une connotation péjorative et va stigmatiser ce que l'on appelle les « femmes qui écrivent ».

Les journaux de l'époque, entièrement contrôlés et rédigés par des hommes, sont les premiers à se moquer de ces femmes, issues en général de la bourgeoisie, qui voient leur légitimité presque systématiquement remise en cause dès qu'elles prétendent à une carrière littéraire ou journalistique. Le domaine des lettres est en effet perçu alors comme réservé à la part masculine de la population. 

En 1845, Le Journal des villes et des campagnes consacre un article aux « bas-bleus » et rappelle l'origine anglaise du terme :

« Lord Byron a fait une charmante nouvelle intitulée Bas-bleu. À cette époque il était de mode à Londres d’être un bas-bleu ; les femmes du plus haut rang aspiraient à mériter ce titre : écrire était devenu une véritable monomanie.

Le mot “bas bleu” et la monomanie passèrent ensemble le détroit, mais avec moins de succès qu à Londres. Les hommes se révoltèrent en apercevant des taches d’encre sur les jolies mains qu’ils aimaient à baiser, et des rides sur les fronts dont ils chantaient, dans leurs vers, le calme et la pureté. Ils eurent recours au ridicule, et chez nous le mot bas-bleu devint presque une injure !

Beaucoup de femmes jetèrent alors au feu leurs œuvres inachevées, et se déclarèrent femmes incomprises ; d’autres firent circuler dans le petit cercle de leurs intimes ce qu’elles appelaient un roman et ce qui n’était que le reflet romanesque de leurs sensations et les plaintes de leurs âmes trahies et desséchées. »

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La même année, on peut voir dans Le Globe un personnage du feuilleton La Marquise de Noircastel, d'Eugène de Mirecourt, s'exclamer :

« Mais le bas-bleu est le fléau, la peste, le choléra de la littérature ! Le bas-bleu nous déborde, c’est un déluge... Et les hommes de lettres, vous, moi, tous nos frères de la presse, nous devons nous entendre pour opposer une digue à cet envahissement.

 

Le bas-bleu, c’est le frelon qui bourdonne autour de la ruche pour manger nos rayons de miel. Il pille sans pudeur, il vole avec effronterie [...].

 

Leur robe s’accroche à tous les angles du journalisme, traîne dans le couloir des théâtres, balaye les imprimeries et se froisse éternellement contre la direction des Beaux-Arts [...]. Parlez bas-bleu devant le rédacteur en chef d'une feuille périodique, vous lui donnerez des spasmes et des convulsions ; proférez ce mot chez un libraire, il vous appellera sur le terrain.

 

Sauf deux ou trois femmes de mérite, qui ne doivent leur sexe qu’à une étourderie de la nature, on doit crier haro sur tout le reste de ces écrivains sans barbe et sans vigueur ; on doit chasser du temple ce débit scandaleux de pacotille, exiler du harem ces eunuques lettrés, renvoyer à leur pot-au-feu ces ménagères vagabondes. »

De janvier à août 1844, le caricaturiste Honoré Daumier fait quant à lui paraître dans Le Charivari une série de dessins moqueurs simplement intitulée « Les Bas-bleus ».

« ...Dussent-ils me maudire... », dessin extrait de la série Les bas-bleus, Honoré Daumier, Le Charivari, 1844 - source : WikiCommons
« ...Dussent-ils me maudire... », dessin extrait de la série Les bas-bleus, Honoré Daumier, Le Charivari, 1844 - source : WikiCommons

En 1857, le journal satirique Le Tintamarre propose une définition particulièrement misogyne des « femmes auteurs » :

« Les hommes seuls n'affrontent pas la publicité. Il est des femmes auteurs. On les appelle vulgairement bas-bleus.

 

Le bas-bleu se recommande généralement par une certaine excentricité de mise, de tenue et de langage. Elle s'affranchit volontiers des devoirs sociaux qui incombent aux femmes. Mère médiocre, mauvaise épouse, maîtresse légère, elle se refuse aux soins vulgaires du ménage [...].

 

Le bas-bleu fume, monte à cheval, jure, s'habille en homme. Comme l'actrice, elle aime à souper. Moins elle a de talent, et plus elle a de vanité. Ses mœurs sont la honte de son époque.

 

À côté de ce type, il est des femmes auteurs de beaucoup d'esprit et de cœur, et dont la conduite est sans reproche. L'exception confirme la règle. »

Les femmes qui parviennent à percer dans le milieu des lettres ou du journalisme sont alors ultra-minoritaires. L'hégémonie masculine est telle qu'en 1863, Claire Osval, une des très rares journalistes femmes de l'époque, est obligée de se justifier dans Le Journal industriel de Saint-Germain-en-Laye, où elle tient une chronique :

« Être femme, quand on a le malheur d'écrire, c’est là un crime aux yeux de bien des gens, et il faut un courage surhumain pour se voir, sans frissonner, exposée à supporter la gracieuse épithète de bas-bleu ; veuillez donc me tenir compte de ma franchise, et, si cela est possible, ne pas me gratifier du surnom tant redouté.

 

Si nous étions encore, ce qu’à Dieu ne plaise, sur les bancs de l’école, je vous poserais cette question : “Qu'est-ce qu’un bas-bleu ?” 

 

“Un bas-bleu, répondriez-vous certainement, est un être féminin rêvant au clair de lune, si clair de lune il y a, notant ses rêves, vivant de poésie, et regardant comme indignes d’occuper un esprit élevé les intérêts, les devoirs de la vie réelle.”

 

Eh bien ! je vous le dis, la main sur la conscience, je suis très prosaïque, très positive ; j’aime les soins du ménage, je ne dédaigne ni les ciseaux, ni le dé, et – crime de lèse-bas-bleu, – je sais faire la cuisine.

 

Mais dans les moments de loisir, je laisse volontiers un libre cours à mes pensées, heureuse de pouvoir retracer quelques souvenirs, et aujourd’hui, plus que jamais, je tiens à rester femme pour pouvoir parler à toutes les aimables lectrices de L'Industriel, de mille petits riens échappant par leur apparente futilité, à l’observation plus sérieuse et moins délicate d’un homme. »

En 1864, ce journaliste du Petit Journal ne fait pas mystère du dégoût qu'il éprouve  lorsqu'une femme vient lui proposer un article :

« Hier, en feuilletant un Labruyère, à notre salle de rédaction, je suis tombé sur le portrait du nouvelliste, et j'ai regretté amèrement la disparition de ce type curieux car, aujourd'hui surtout que j'ai à exécuter ma petite Revue de la semaine, cet être obligeant et bien renseigné m'aurait été d'une excessive utilité.

 

Mais au lieu de cet homme aimable et sans prix, qu'ai-je aperçu à mes côtés ? Hélas, l'être le plus nuisible de la république des lettres, le bas-bleu hors d'âge, c'est-à-dire la femme de lettres sans talent et sans charme, qui vous apporte un manuscrit roulé sur lui-même, comme un serpent littéraire.

 

J'en frémis encore […]. Car vous, madame, qui êtes une vraie femme, c'est-à-dire une créature paisible et douce, réservée et timide, vous ne pouvez vous figurer jusqu'à quel excès de fougue et de violence peut atteindre un bas-bleu dont on cherche à éviter le manuscrit inquiétant. »

Il faudra attendre encore plusieurs décennies pour que le journalisme s'ouvre – et seulement dans une certaine mesure – aux femmes. Parmi les premières, Séverine, qui participera au premier quotidien entièrement fabriqué par des femmes, La Fronde, fondé en 1897 par Marguerite Durand.

 

Entre-temps, une des plus violentes attaques contre les « bas-bleus » sera menée par l'écrivain catholique Jules Barbey d'Aurevilly, célèbre pour ses piques acérées contre tout ce que la France compte de gloires littéraires. En 1862, dans un article intitulé « Les bas-bleus du XIXe siècle », il s'en prend à la plus célèbre écrivaine d'alors, George Sand :

« Chateaubriand osa un jour (riait-il ?) l'appeler le plus grand homme de son époque. Qui, de l'homme ou de l'époque, voulait-il insulter ? »

En 1878, dans son livre Les Œuvres et les hommes au XIXe siècle, Barbey d'Aurevilly consacre un chapitre aux femmes écrivains, dont un extrait est cité par Le Figaro :

« Or presque tout le monde actuellement a le ridicule de penser que l'homme et la femme ont la même tête, le même cœur, la même puissance et le même droit. C'est stupide, ignorant et anarchique qu'une telle idée ; mais cela n'est plus ridicule par la raison que cela tend à devenir une croyance et une opinion universelle [...].

 

Il y a de petites décadences, disait Galiani. Mais je ne crois pas que dans l'Histoire, il y en ait une plus petite que celle qui nous menace. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus honteuse que celle d'un peuple qui fut mâle et qui va mourir en proie aux femelles de son espèce. »

En 1885, l'éditorialiste Gustave Goetschy, dans Le Matin, se penche lui aussi sur ce qu'il nomme le « bas-bleuisme ». Se projetant dans le futur, il imagine, non sans quelque effroi, un monde où la femme, accédant aux métiers jusque-là réservés à l'homme, l'aurait « remplacé » :

« Le bas-bleuisme sévit, en ces années de disgrâce, avec une fureur qui doit donner fort à réfléchir aux statisticiens.

 

Incontestablement, à la rapidité avec laquelle la contagion gagne et s'étend, avant vingt ans d'ici la France comptera plus de femmes écrivains que d'écrivains du sexe fort ; dans quarante ans ceci aura tué cela, le bas-bleu aura détrôné la culotte.

 

Alors nos neveux verront peut-être en ce temps-là s'accomplir des choses singulières ; toutes ces professions dites libérales qui nous coûtent tant de peines et nous valent si peu de profit, le livre, la presse, le barreau, la chaire et la tribune, elles les exploiteront ; confinés au logis, dans une quiétude sereine, jamais troublée par les nécessités hurlantes et les lourdes responsabilités de la vie, les hommes, avec cette belle indolence des ménagères de Paris à qui leur oisiveté fait souvent oublier jusqu'au souci du dîner, les hommes, vaqueront aux menus soins du ménage, surveillant d'un œil paternel et maternel à la fois les ébats de la progéniture, arrosant le rôti du soir, et filant la laine. »

Le terme de « bas-bleu » tombera peu à peu en désuétude dans la presse au tournant du XXe siècle, et deviendra définitivement obsolète lorsqu'éclatera la Première Guerre mondiale.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Andrea Del Lungo et Brigitte Louichon (dir.), La littérature en bas-bleu, Romancières sous la Restauration et la monarchie de Juillet (1815-1848), Classiques Garnier, 2010

 

Nigel Harkness, Le Roman bâtard : femmes auteurs et illégitimité sous la Monarchie de Juillet, in: Revue Romantisme, 2006, via persee.fr

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