Bonne feuille

La Brigade mondaine face à l’homosexualité masculine dans le Paris des années 1920

le 22/12/2021 par Romain Jaouen
le 26/03/2019 par Romain Jaouen - modifié le 22/12/2021

Bains publics, hôtels et dancings : une histoire des lieux de « transgression » où s’exerçait un contrôle policier envers les communautés d’hommes homosexuels dans l’entre-deux-guerres.

Romain Jaouen est doctorant au Centre d’histoire de Sciences Po. Son brillant mémoire de master II consacré au contrôle policier des communautés homosexuelles masculines dans l’entre-deux-guerres a été publié en 2018 aux Presses universitaires de Rennes, sous le titre « L’Inspecteur et “l’inverti” ».

Avec l’aimable autorisation des éditions du PUR, nous publions ci-dessous un bref extrait de cette somme, consacré aux lieux de surveillance et d’arrestation des homosexuels dans le Paris des années 1920 et 30.

Les lieux de la surveillance

Les activités de police recensées entre 1919 et 1940 permettent de relever un total de 446 personnes [homosexuelles] appréhendées, dont 363 sont arrêtées et conduites au poste ou aux locaux de la police judiciaire. Dans un premier temps, il est nécessaire de décrire les modalités d’action employées pour saisir ces individus en fonction du lieu où ils sont interpellés. […]

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La rue et les espaces publics constituent l’un des principaux terrains d’intervention de la police des mœurs masculines. Sur un total de 102 opérations, 24 se déroulent en effet sur les places, les boulevards et aux abords de certaines bouches de métro. Elles permettent d’appréhender 136 personnes dont 113 seront arrêtées. Les surveillances des quartiers animés comme Pigalle et la butte Montmartre, ainsi que les endroits fréquentés par les prostitués masculins comme la porte Saint-Denis, constituent le cadre de ces arrestations.

Les agents de la Brigade mondaine y opèrent des rondes à vélo, en voiture, ou à pied, et interviennent en cas d’infraction constatée. Certaines de ces opérations sont prévues explicitement dans l’intention d’arrêter des « pédérastes » – elles prennent alors souvent la forme d’une descente où la police procède à des interpellations nombreuses – tandis que d’autres ne semblent pas avoir d’autre motivation qu’un contrôle de routine. Les actes qui attirent l’attention de la police à l’occasion de ces surveillances de l’espace public sont principalement le racolage et la prostitution.

En l’absence de loi sur l’un ou l’autre de ces comportements, c’est la recherche des vagabonds qui sert de justification aux opérations de police. Les prostitués, parmi lesquels la police surveille spécialement les marins et les militaires, sont donc les premiers touchés par le contrôle des rues. La surveillance des attouchements sexuels dans les urinoirs, dernière forme de contrôle des espaces publics, relève rarement de la poursuite du vagabondage mais plutôt de l’outrage public à la pudeur.

Les établissements commerciaux, qu’ils soient bars, bains, hôtels, restaurants, cafés, dancings (aussi appelés « boîtes de nuit ») ou cinémas constituent l’autre objectif principal du dispositif de police des mœurs masculines. Les opérations qui les visent relèvent plus souvent de la surveillance et ne permettent de procéder à des arrestations que dans 29 cas sur un total de 78 – ce ratio était de 22 sur 24 dans le cas des opérations dans l’espace public. Le plus souvent, il s’agit donc d’opérations de contrôle qui servent à recueillir des informations sur les agissements dans les différents lieux ciblés, menant à des descentes ultérieures si le signalement le permet.

Les arrestations, si elles ont lieu, proviennent donc soit de réactions sur le vif des inspecteurs dès leur première visite, soit d’opérations prévues à l’avance. On compte ainsi 16 personnes arrêtées dans des dancings, 31 dans les cinémas et 17 dans des bars et autres débits de boissons. Les motifs invoqués dans ces cas varient selon l’endroit visé et la police adapte ses méthodes à chaque configuration : les bars, restaurants, cafés et cinémas sont avant tout susceptibles de révéler des cas d’outrage public à la pudeur, tandis que les dancings sont surveillés pour d’éventuelles infractions aux règlements sur l’ouverture des débits de boissons et la tenue de concerts sans autorisation ou au-delà des heures réglementaires.

La surveillance est généralement assurée par des inspecteurs en civil. Ce sont eux qui surveillent par exemple les promenoirs des cinémas où ils suspectent les hommes de se livrer à des attouchements. Les services ostensibles, eux, peuvent être mobilisés en cas de descente de la police municipale. Cependant, la plupart des descentes restent le fait de la Brigade mondaine.

Les hôtels où se retrouvent certains hommes pour une transaction sexuelle requièrent des procédures de surveillance plus intrusives dans la mesure où la police pénètre dans les chambres pour relever l’identité des personnes qui s’y trouvent. En fait d’outrage public à la pudeur, la police traque ici activement les éventuels vagabonds, et surtout les mineurs dont la présence lui permettrait d’inculper les tenanciers pour excitation habituelle de mineurs à la débauche. Ceux-ci peuvent également être inculpés s’ils hébergent des « individus de mœurs spéciales » se livrant à la prostitution. Cette recherche d’infractions va donc au-delà de la surveillance discrète appliquée aux autres types d’établissements commerciaux puisqu’elle requiert d’enfreindre les règles de fonctionnement normales du lieu – ici, l’intimité des chambres. On compte 48 personnes arrêtées dans des hôtels, sur 72 appréhendées.

Tableau représentant un bal travesti dans un palais, Henri Goovaerts, circa 1900 - source : Gallica-BnF
Tableau représentant un bal travesti dans un palais, Henri Goovaerts, circa 1900 - source : Gallica-BnF

Les bains publics, lieux de rencontre très prisés depuis la Belle Époque, requièrent également des agents un investissement personnel supplémentaire dans la mesure où l’inspecteur qui surveille un établissement signalé pour héberger des actes à caractère sexuel doit se fondre parmi les baigneurs pour faire ses constatations, avant que le chef de la Mondaine ne juge si une descente est nécessaire ou non. Hôtels et bains sont donc structurellement visés par des opérations plus exigeantes que le reste des établissements commerciaux : les agents doivent se jouer des règles du lieu ou les enfreindre pour exercer de simples vérifications.

La descente et la rafle ont, bien entendu, pour objectif d’interférer avec ces règles et de suspendre l’activité quel que soit le type d’établissement où elles ont lieu. Les 135 arrestations recensées dans des bains sont d’ailleurs presque toutes issues d’une seule et même rafle qui a lieu en 1926 : la rafle aux bains de la rue Poncelet.

Lors de ces différentes opérations, la police fait face à de nombreuses difficultés pour constater certaines infractions. En premier lieu, certains des délits du Code pénal requièrent des procédures de surveillance régulières pour être constatés. Il faut par exemple trouver des mineurs dans un hôtel de passe à plusieurs reprises pour pouvoir en inculper le tenancier pour excitation habituelle de mineurs à la débauche.

Établir le caractère public d’un outrage à la pudeur peut également s’avérer difficile. Certaines lettres de dénonciation restent sans suite pour cette raison, les inspecteurs refusant d’agir sans avoir la certitude que leur intervention sera justifiée. Ailleurs, c’est la matérialité des faits qui ne peut être établie. Après une série de surveillances aux abords des urinoirs des Champs Élysées pendant l’été 1937, un policier se plaint de l’incommodité de ce délit :

« Il est [...] à noter, qu’eu égard aux circonstances mêmes, il est presque toujours impossible d’établir les faits matériels de l’outrage public à la pudeur, tant ces individus apportent dans la satisfaction de leurs honteuses passions la plus grande méfiance.

Continuellement sur le qui-vive, si l’homme qui pénètre dans l’urinoir ne semble pas être un adepte, ils reprennent immédiatement une attitude normale et quittent l’édicule pour en gagner, le plus souvent, un autre.

Les inspecteurs n’ont, donc, qu’une ressource : l’interpellation. »

Ce passage souligne la difficulté de constater des faits indécents lorsque deux hommes sont surpris dans un lieu public. La vigilance des individus appréhendés semble être un frein aux ambitions de la police.

La dernière ressource consiste alors à réaliser des vérifications d’identité, qui pourront révéler des cas d’étrangers sans permis de séjour ou d’expulsés du département, voire des mineurs sans attache qu’on peut inculper pour vagabondage.

L’outrage public nécessite aussi de saisir les fautifs sur le vif, ce qui est particulièrement difficile dans les bains publics. Le directeur de la Police judiciaire en témoigne au préfet en ces termes :

« Il est impossible d’y faire exercer des surveillances par des agents qui devraient se mettre nus et opérer des arrestations en flagrant délit dans ce costume.

D’autre part, s’ils opèrent une fois les clients rhabillés, des erreurs d’identité pourraient se produire. »

Le type d’infractions poursuivies et les lieux où celles-ci sont commises ne permettent pas une efficacité optimale aux yeux de l’administration.

Occasionnellement, la police fait donc preuve d’originalité et invente des stratagèmes élaborés pour constater des délits. L’opération menée dans les bains de la rue Poncelet en 1926 se déroule ainsi en deux temps. D’abord, six inspecteurs en civil sont envoyés dans l’établissement, chargés de repérer les faits délictueux avant l’intervention de la brigade. Une heure plus tard, les policiers en tenue interviennent, leurs collègues étant assurés de repérer les « pédérastes » avant que ceux-ci n’interrompent leurs échanges sexuels. […]

C’est également le cas d’une visite opérée en décembre 1928 à l’hôtel du 15 rue Saint-Augustin, où des tableaux homosexuels impliquant deux hommes logés à l’hôtel sont présentés au public en dépit de la loi de 1917 qui interdit aux tenanciers d’héberger des scènes de prostitution. Ici, le chef de la Brigade mondaine Albert Priolet, charge l’un de ses secrétaires « d’accompagner 15 rue Saint-Augustin un journaliste étranger de passage à Paris, M. Fontcheticht, ce dernier possédant une connaissance approfondie de la langue allemande » afin qu’ils assistent ensemble à un tableau de débauche.

Le but du commissaire Priolet est d’intervenir peu de temps après avoir envoyé son secrétaire dissimulé en touriste allemand, de saisir les homosexuels sur le fait, et d’inculper à nouveau les tenanciers pour infraction à la loi de 1917. L’intérêt du journaliste germanophone à assister à ce tableau n’est pas mentionné – enquête sur l’érotisme à Paris ? simple connaissance de M. Priolet prête à lui rendre ce service ? – mais l’affaire montre le travail consciencieux de la Mondaine pour obtenir des résultats.

Les pratiques policières exposées jusqu’ici témoignent de l’adaptabilité et de la variété des moyens que les services de la préfecture déploient dans leurs opérations de contrôle visant les déviances masculines. La surveillance des personnes et des domiciles privés constitue le dernier versant de ces activités.

On ne dispose pas de registres de « pédérastes et divers » – pour reprendre le nom du registre exploité par William A. Peniston – pendant l’entre-deux- guerres comme pour les années 1870. Il est possible que le fichage des individus pour leur homosexualité ait resurgi à différentes occasions jusqu’en 1981 puisqu’une circulaire de Gaston Deferre, ministre de l’Intérieur, y met alors explicitement fin. Cependant, en l’état du travail effectué, on trouve simplement dans les archives de la préfecture des fiches cartonnées mentionnant de brèves informations sur moins d’une dizaine de personnes. Elles sont peut-être les traces d’un système de fiches plus large, mais on ne peut en conclure à un véritable fichage basé sur le comportement sexuel.

On y trouve malgré tout des informations précises sur certains individus. Il est notamment fait mention d’un écrivain américain qui, en 1935, traverse les Alpes à dos d’éléphant pour finir son périple à Paris – une sorte de pied-de-nez à Hannibal depuis le XXe siècle. Sur sa fiche, il est écrit « homosexuel », et une note jointe précise qu’il est « très connu dans un établissement de la rue Saint-Lazare, où il avait la réputation de se livrer à la succion buccale sur son partenaire ».

Au-delà de ces quelques fiches, la police produit des notes de renseignement sur des individus connus pour leurs pratiques sexuelles ou leur fréquentation d’établissements interlopes. Ainsi, un général de l’armée, ex-gouverneur de la place de Nice est signalé comme fréquentant « tous les lieux où se rencontrent les jeunes homosexuels qui se prostituent » et « a coutume de porter sur lui un certain nombre d’adresses qu’il distribue afin que les jeunes pédérastes puissent correspondre avec lui, le cas échéant ».

Sans pouvoir en conclure à un fichage des « homosexuels » à grande échelle, la police stocke cependant des renseignements sur la population cible des hommes aux sexualités déviantes. […] Sur 22 individus dont on sait avec certitude qu’ils ont été photographiés – on peut supposer que bien d’autres l’ont été, sans que les rapports ne le précisent toutefois – 17 ne sont pas inquiétés plus avant.

La production d’un renseignement fin qui inclut les considérations sur les habitudes sexuelles des individus permet à la police de mailler les milieux qu’elle surveille et de tenir compte de la récidive, qui fait encourir aux délinquants multirécidivistes des peines de relégation dans les colonies depuis la loi du 27 mai 1885.

L’Inspecteur et « l’inverti » de Romain Jaouen a été publié aux Presses universitaires de Rennes (PUR).

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