Écho de presse

La « conspiration de l’épingle noire » : fausse société secrète, vraie psychose

le 07/01/2022 par Nicolas Skopinski
le 26/08/2019 par Nicolas Skopinski - modifié le 07/01/2022
Napoléon se repose sur le champ de bataille de Wagram, entouré de soldats de sa Grande armée, Adolphe Roehn, 1810 - source : WikiCommons
Napoléon se repose sur le champ de bataille de Wagram, entouré de soldats de sa Grande armée, Adolphe Roehn, 1810 - source : WikiCommons

Peu après la chute de Napoléon, le roi Louis XVIII craint le retour des vétérans de la Grande armée. La rumeur veut qu’une milice de 80 000 hommes attende son heure afin de le renverser – celle-ci se nommerait « les chevaliers de l’épingle noire ».

Ils tambourinent à la porte, ce 20 mai 1816. C’est la police du roi Louis XVIII. Les gonds s’apprêtent à céder. Il ne reste que quelques secondes à l’adjudant du génie Monier pour brûler tous les papiers compromettants. Des lettres, des plans… La lourde porte de bois cède finalement.

Tandis qu’un gendarme surveille l’ancien adjudant de l’armée impériale, revenu de l’île d’Elbe avec l’empereur en 1815, un officier d’État-major inspecte le bureau.

L’adjudant est agité. Il se rue sur une feuille et la jette dans la cheminée. Il tente d’en détruire d’autres avant que le gendarme ne le menace, comme le narre le journal monarchiste La Quotidienne le 19 septembre 1816, qui relate le procès de l’adjudant.

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La feuille n’a pas eu le temps de brûler. L’officier la lit.

« LMSC. Je jure, par l’honneur, de consacrer ma fortune et ma vie pour délivrer mon pays du joug qui l’opprime.

Je jure de ne rien dévoiler de ce que je viens d’entendre, quelle que soit la position où je me trouve placé. Si j’ai la lâcheté de trahir mes serments, je voue ma tête à la mort.

– Au nom de la réunion des Amis de la Patrie, je vous reçois dans leurs rangs. L’entreprise à laquelle vous allez concourir est une entreprise sublime. »

« LMSC ». La main sur le cœur. L’acronyme des serments. La dénonciation semble donc vraie.

Depuis que Louis XVIII est revenu, pour la deuxième fois, au palais des Tuileries, l’atmosphère est irrespirable à Paris. Lors des Cent jours, l’empereur Napoléon, désormais appelé « l’Imposteur », a reconnu lui-même avoir trouvé ses soutiens dans l’armée.

Le nouveau pouvoir royal, fragile car né d’une défaite, se méfie de tous les anciens soldats. Les « demi-soldes », car ils ne touchent plus que la moitié de leur solde, sont désœuvrés. Des rapports de Préfecture sont alarmistes quant à leur état d’esprit. On les soupçonne de comploter, d’œuvrer dans l’ombre. Mais les officiers sont rompus au silence. Ils savent dissimuler leurs réunions.

Le pouvoir royal les surveillent, les pistent, grâce à son réseau de « mouches », des informateurs intégrés à un système de surveillance parallèle. Mais jusqu’à présent, rien.

La prise faite chez l’adjudant Monier est donc de choix. C’est la première fois qu’un élément tangible accrédite la rumeur. Deux hommes sont particulièrement soulagés : le comte Decazes, ministre de la Police générale, et Jules Anglès, préfet de police. Ils doivent leur carrière à l’Empire, duquel ils ont été les serviteurs.

Leur veste retournée, ils font montre d’un zèle inégalé dans la lutte contre le mouvement bonapartiste, usant pour les conspirateurs du châtiment punissant le régicide : trancher les poings avant de décapiter.

Dans ce contexte, l’adjudant Monier n’a aucune chance. Des plans de la citerne du fort de Vincennes, où une garnison défend le stock d’armes conservées à l’écart de Paris en cas de soulèvement, ont été trouvés chez lui. Monier est soupçonné d’avoir voulu y verser du poison, accusation grave sur laquelle va insister l’avocat général :

 « Il y a dans le caractère de notre nation, en général, et particulièrement dans le cœur du militaire français, une aversion si profonde pour tout ce qui tient de la perfidie et de la noirceur, que l’idée qu’un officier français, méditant l’assassinat d’une garnison française, et calculant froidement les effets du poison, sur une masse de 1 400 hommes, a quelque chose qui révolte notre imagination et répugne à notre croyance. »

Interrogé sur ce qui est appelé « la conspiration des chevaliers de l’épingle noire », en référence à leur signe distinctif, l’adjudant ne dira rien, se bornant à user d’excuses maladroites.

Un homme lui aurait demandé les plans. Il les aurait donnés, et ne connaît rien de « l’épingle noire ».

Les rumeurs les plus folles entourent cet ordre. On les dit capables de mobiliser une armée de 80 000 hommes. Un Etat-major entier aurait même déjà été constitué. Mais les services royaux n’arrivent pas à démêler le vrai du faux et les feuilles de choux circulant dans les rues aggravent le cas de l’adjudant. Il est condamné au supplice du régicide, auquel suivra sa décapitation.

L’homme, mis au secret, attend le jour de sa mort dans son cachot. Le 21 octobre à 15 heures, le bourreau vient le chercher. Des enquêteurs viennent une dernière fois le convaincre de parler. Contre toute attente, il accepte, et racontera l’épisode lors de son deuxième procès, le 30 septembre 1817, comme le rapporte Le Moniteur universel.

 « Au moment où j’allais au supplice, M. Tourrete et M. Laines vinrent me trouver dans ma prison, et là, ils me montrèrent l’inutilité du sacrifice que j’allais faire. »

C’est une maladresse de l’un des membres du présumé complot qui va sauver l’adjudant. Un dénommé Contremoulin va s’enquérir du cas de Monier et tout faire, très maladroitement, pour le sauver, attirant l’attention des services de police. Rapidement, il est en effet avéré que les plans du fort de Vincennes devaient être remis à ce mystérieux personnage.

« Contremoulin m’avait dit qu’il se formait une association, dont les ramifications s’étendaient dans plusieurs départements, qu’il se trouvait des agents de cette société dans diverses administrations, que tout se disposait pour une révolution qui n’entraînerait point de malheurs, et qu’enfin il s’opérerait un changement dans le Gouvernement. »

Les enquêteurs en sont persuadés. Les aveux de Charles Monier sont un fil qu’ils n’ont plus qu’à dénouer pour faire tomber cette armée de l’ombre fidèle à « l’Imposteur ». Sauf que cette armée n’existe pas.

Pour garder la face, des espions, dont un certain Grimaldi, tentent par tous les moyens d’impliquer des vétérans. Un rapport à charge contre l’un d’entre eux termine par une phrase évasive, comme le relève l’avocat de Fonteneau-Dufresne, l’un des accusés, cité par Le Journal Général de France, le 4 octobre 1817.

« Ceci est la vérité, peut-être mieux que la vérité. »

Tandis que l’enquête piétine, la dizaine d’anciens militaires est mise au secret et détenue dans des conditions très rudes pendant un an.

« On nous parle de 80 000 hommes qui y auraient pris part. Mais où sont ces 80 000 hommes ?

Neuf personnes seulement ont été arrêtées et sont détenues depuis un an, et les 79 991 autres n’ont pas encore agi ! »

Le ton a changé dans la presse, qui relate à l’automne 1817 le procès. Les conspirateurs de 1816 sont présentés comme des serviteurs de la Nation. Les avocats enchaînent les citations, les actes de bravoure de ces hommes plusieurs fois décorés et presque tous titulaires de la Légion d’honneur.

La Gazette de France décrit l’accusé, Fontenau-Dufresne, le 4 octobre. Qu’il semble loin le temps des sombres assassins.

« Bon citoyen, bon père, bon époux, ami fidèle, brave soldat, citoyen paisible, sujet respectueux et soumis, tel est l’homme qu’une imprudence bien répréhensible sans doute a conduit devant la justice, chargé du poids d’une accusation capitale. »

Ce revirement repose sur deux éléments. Le dossier d’accusation se base sur le simple témoignage de M. Grimaldi. Un témoin loin d’être anodin, puisqu’il s’agit en réalité d’un agent royaliste au passé sulfureux, comme le démontrent les avocats de la défense, relate le Journal des débats politiques et littéraires du 1er octobre 1817.

« MM. Mauguin et Mocquart, avocats, présentent le témoin comme agent salarié de la police, et s’élèvent contre sa moralité. […]

M. Mocquart : ‘Voici les pièces que je tiens de la chancellerie. M. Grimaldi, condamné pour assassinat, doit la vie d’abord à un vice de forme, ensuite à une loi d’amnistie.’ »

Ce changement de ton provient également du contexte politique dans la France de 1816. La « terreur blanche » et la chasse aux Bonapartistes se sont adoucies avec la stabilisation du régime. L’heure est au rassemblement. Le roi ne peut s’aliéner une frange aussi importante de la population. La paix doit être signée avec les « demi-soldes » de l’armée napoléonienne.

Car le procès des prétendus « chevaliers de l’épingle noire » est en réalité devenu le procès des vétérans de la Grande armée.

L’acquittement des neufs anciens soldats est finalement prononcé. Une décision particulièrement importante, comme l’explique Laurent Nagy, historien et spécialiste de l'histoire politique du début du XIXe siècle, dans La Conspiration de l’épingle noire.

«  L’écho du verdict est considérable car, en innocentant des hommes qui avaient versé leur sang pour une autre légitimité, les Bourbons acceptent ce passé récent non monarchique. »

De symbole du retour du vieil autoritarisme de l’Ancien régime, l’affaire de l’épingle noire devient, en un an, celui de la réconciliation nationale. Et les « demi-soldes » serviront dans leur grande majorité sous le drapeau blanc monarchiste lors des guerres d’Espagne, en 1823, puis en Morée, en 1828.

Pour en savoir plus :

Laurent Nagy, « La conspiration de l’épingle noire », in: Revue Napoléon, n°22, septembre 2016