Interview

Les brigands : terreurs des bois français, du XVIIe au premier XXe siècle

le 26/07/2021 par Bernard Hautecloque
le 08/10/2019 par Bernard Hautecloque - modifié le 26/07/2021
Portraits du célèbre bandit Mandrin parus dans Les Annales politiques et littéraires, 1908 - source : RetroNews-BnF
Portraits du célèbre bandit Mandrin parus dans Les Annales politiques et littéraires, 1908 - source : RetroNews-BnF

Pourquoi les bandits ont-ils toujours effrayé et fasciné à la fois ? Comment expliquer que certains soient entrés dans l'histoire ? Dans Brigands, bandits, malfaiteurs, l'écrivain et historien Bernard Hautecloque raconte les vies de ces personnalités hors normes, dans un voyage à travers les époques et les régions de France.

Brigands, bandits, malfaiteurs : incroyables histoires des crapules, arsouilles, monte-en-l'air, canailles et contrebandiers de tous les temps. Le titre de l'ouvrage à lui seul suffit à faire voyager dans l'univers romanesque de ces criminels dont l'auteur, Bernard Hautecloque, a voulu raconter les vies.

Véritable plongée dans l'histoire et la géographie française – chaque histoire de brigand en dit long sur la société de son époque et chaque région possède « son »​ brigand célèbre – l'ouvrage, tout en démythifiant ces hommes et femmes entrés dans la légende, n'en dépeint pas moins des personnalités hors norme, au courage, au charisme et parfois à la cruauté extraordinaires. 

Entretien avec Bernard Hautecloque, historien et écrivain. 

Propose recueillis par Marina Bellot

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RetroNews : À quand remonte l’âge d’or du brigandage en France ?

Bernard Hautecloque : Il faut d'abord avoir à l’esprit qu’il s’agit d’un problème endémique dans l’ancienne France, celle d'avant le XIXe siècle. Dans les périodes de stabilité politique et de prospérité économique, le brigandage reculait mais ne disparaissait jamais totalement.

Inversement, en période de troubles, de guerre, de crise économique, les autorités étaient encore moins capables de faire respecter la loi. Le brigandage sortait alors du bois, se développait au point de devenir visible, au point de constituer de véritables organisations plus ou moins durables – des « bandes » – au point même parfois de former de véritables contre-sociétés.

En ce sens, l'âge d’or, pour moi, correspond à deux périodes : la première, 1550-1660, qui correspond aux guerres de religions et à la Fronde. Puis, la période de troubles révolutionnaires : dès les années 1780-1785, la société française, notamment dans les campagnes, entre dans une phase d'instabilité qui voit une résurgence du brigandage. Il se développera sous la Révolution et le Directoire. 

Les autorités réagissaient selon la mentalité de l’époque : on pensait que la dureté de la répression était la meilleure façon de lutter contre la délinquance – en réalité, s’il y avait ne serait-ce que 10% des brigands qui se faisaient prendre, il s'agissait d'un maximum…

Vous écrivez qu’à toutes les époques, le brigand « fascine » mais que, depuis deux siècles, il est souvent assimilé à un idéaliste, une sorte de Robin des bois. Comment expliquer ce basculement ?

De tout temps, le brigandage effraie et fascine à la fois. Mon opinion est que le rousseauisme et le romantisme sont pour beaucoup dans ce basculement. 

Le rousseauisme, d’abord, à partir de la fin du XVIIIe siècle, et l'idéalisation d’un « bon sauvage » qui, en se mettant en marge des lois, retrouverait la bonté et la pureté originelles de l’être humain. Le romantisme, ensuite, qui, plutôt que s’attacher à la réalité, préfère cultiver un idéal.

Cela dit, cette fascination est presque toujours posthume. De leur vivant, Mandrin ou Marion du Faouët étaient craints. C’est bien après leur mort que la légende se construit. 

En réalité, on s’est mis à exalter les brigands à partir du moment où ils ne représentaient plus une menace sérieuse. Si j’ai fait ce livre, c’est pour démythifier, sans parti pris positif ni négatif. J’ai voulu aller voir comment ces messieurs-dames étaient en réalité.

Pourquoi, au début du XIXe siècle, le brigandage devient-il anachronique, selon vous ?

La gendarmerie nationale est réformée en 1791, mais c’est sous Napoléon qu’elle a été véritablement capable de remplir sa mission. C’est donc sous Napoléon que le brigandage, qui était encore très fort sous le Directoire, a connu un véritable effondrement. À plus petite échelle, il a commencé à remonter à la fin du règne de Napoléon, lorsque la Maréchaussée s'est consacré à la chasse aux déserteurs plus qu’à la lutte contre la criminalité.

Même phénomène à la Belle Époque, au tout début du XXe siècle, où les vagues de grèves et l’actualité sociale troublée favorisent la résurgence de bandes de brigands. Ceci s'explique notamment par le fait que beaucoup de gendarmes départementaux étaient dès lors chargés du maintien de l’ordre, et donc détournés de leur vocation, celle de lutter contre la criminalité de droit commun.

Mais, globalement, le brigandage s’est marginalisé à mesure que les forces de l’ordre devenaient efficaces : un homme ou un groupe de deux ou trois hommes pouvaient commettre des méfaits, mais il devenait dangereux de s’associer – car qui dit organisation dit visibilité et donc, vulnérabilité.

Qu’est-ce qui a permis à une quinzaine de ces bandes criminelles – sur plusieurs centaines – d’entrer, d'une façon ou d'une autre, dans l’Histoire ?​

Parfois, c’est par pur hasard. Pourquoi avons-nous entendu parler de Compère Guilleri et pas de centaines d’autres brigands qui n’étaient pas moins violents ? Certains dossiers judiciaires ont disparu, et des mémoires et des archives. D’autres, au contraire, sont restés vivants dans les mémoires de leur région, et les légendes purement orales se sont transmises. C’est le cas de Compère Guilleri dont on a écrit la légende un siècle après sa mort. Très paradoxalement, il est devenu le héros d’une chanson pour enfant… Le hasard joue donc son rôle.

À côté de ça, il y a aussi la qualité du chef de bande : si le chef défraie la chronique par son courage, sa cruauté, ou une habileté exceptionnelle, alors il rentre dans la légende. D’autant plus s’il a l’intelligence de soigner sa popularité – notamment en ne s’en prenant qu’à une catégorie marginale, ou mal vue de la population. S’il habille ses méfaits d’une idéologie politique plus ou moins romantique, il peut se créer une popularité qui, parfois, lui permet de rentrer dans l’histoire. C’est le cas, par exemple, de Mandrin qui s’en prenait au fisc de l’époque…

Vous évoquez le cas du seigneur-brigand Guy Éder, que sa cruauté hors du commun a fait entrer dans la légende… 

Guy Éder de la Fontenelle était un seigneur de guerre, un nobliot breton, qui a « profité » des guerres de religions – officiellement, son but était de « défendre la Sainte Église catholique apostolique et romaine ». En réalité, le protestantisme était tellement marginal que le catholicisme n’était absolument pas menacé… Il est en tout cas difficile à dire dans quelle mesure il était sincère et idéaliste au départ.

Ce que l'on sait, c'est que sa participation a presque immédiatement dégénéré en rapines et rançonnages de toutes sortes. S’il s’en était tenu à un brigandage classique, Guy Éder n’aurait pas attiré l’attention… Mais il en rajoutait dans la violence, la cruauté. En particulier, lorsqu'il a, selon la légende, pris un château d'assaut et laissé agoniser un millier de soldats – peut-être « seulement » une centaine... – et interdit qu’on les enterre. Le château s'est donc transformé en charnier, ce qui a terrorisé la population.

Une brigande a également réussi à entrer dans la légende : Marion du Faouët, la « rebelle aux cheveux roux »,​ dont le souvenir reste vif en Bretagne. ​Était-ce alors rare d’être femme et cheffe de bande ?

C’était exceptionnel. C’est d'ailleurs en grande partie pour cela qu’elle est restée célèbre. Ses compagnons successifs ont eu l'intelligence de reconnaître sa supériorité en organisation et en commandement, et c'était une chose rare pour des hommes du XVIIIe siècle.

Marion du Faouët présente une double originalité : être une femme, mais aussi avoir duré si longtemps. Elle a commencé vers 1735, à une vingtaine d’années, et a été pendue en 1755. Une carrière de 20 ans dans le brigandage, c’est exceptionnel – Mandrin, le plus célèbre, a connu une longévité de seulement 18 mois. Cartouche, une demie douzaine d’années… 

Il faut dire qu'elle se livrait à un brigandage de faible intensité. Contrairement à sa légende, elle se gardait bien de s’en prendre à des puissants ; elle se contentait de rançonner les gens du peuple à hauteur de leurs moyens. Elle évitait la violence autant qu’elle pouvait.

Ses revenus provenaient surtout de contrebande, de vol et de commerce de bétail – sans payer de taxes… Elle vivait comme une sauvageonne au milieu des bois, au jour le jour, avec son mari et ses hommes qui étaient souvent se amants. C’était une vie de ripaille. Sa légende est d’autant plus vivace que son dossier a été conservé.On peut reconstituer sa vie assez facilement. 

Autre bande passée à la postérité : les Chauffeurs de la Drôme, dont l'épopée sanglante a fait couler à l'époque beaucoup d'encre... 

Les Chauffeurs de la Drôme sont restés dans les mémoires, mais ils ne sont pas entrés dans la légende comme des Robins des bois. Ils sont véritablement effrayants. Leur épopée s’étend sur les années 1906-1909, ce qui correspond à une période d’agitation sociale où beaucoup de gendarmes étaient dépêchés au maintien de l’ordre. 

Les Chauffeurs de la Drôme ont un repère urbain, Roman-sur-Isère, et s’agrègent autour d’un ouvrier marginalisé, déjà condamné plusieurs fois pour vols avec violence, et sa compagne surnommée « La poule noire ». Plusieurs marginaux violents les rejoignent. À partir de 1906, ils ont l’idée de faire du home-jacking : courir les campagnes afin de s’en prendre à des personnes âgées dans des maison isolées. Il s’agit de prendre la maison d’assaut, de torturer ses occupants jusqu’à ce qu’ils avouent où sont cachées leurs économies, puis de les tuer pour éviter d’être reconnus.

Ce qui est remarquable, c’est qu'ils aient pu se livrer à leurs exactions pendant trois ans. D’autant que, contrairement à d’autres bandes de ce genre, ils n'étaient pas nomades. Mais la gendarmerie était  alors mal organisée. Par exemple, on a mis plusieurs mois à se rendre compte qu’il s’agissait d’une seule et même bande – il leur suffisait de changer de canton pour déconcerter les enquêteurs.

Leur arrestation a correspondu à la création des brigades mobiles, qu’on a plus tard appelées les Brigades du Tigre. C’est un décret de Clemenceau de 1907 qui, devant les dysfonctionnements de la gendarmerie face aux bandes de ce genre, a créé un service de police dédié aux campagnes. Ce sont ces brigades mobiles qui ont arrêté les Chauffeurs de la Drôme. Cela a été leur première grosse affaire. Ils en ont d'ailleurs fait la publicité, ce qui est l'une des raisons pour lesquelles l'affaire est demeurée célèbre.

Vous évoquez aussi le cas Schinderhannes, un brigand peu connu du public français, quoique célèbre en Allemagne.

Schinderhannes, qui signifie « Jean l’écorcheur », est né en 1777. Après une jeunesse très aventureuse, il s’établit en 1797 dans le massif forestier allemand du Palatinat, très proche de la frontière française actuelle. Or en 1797, le traité de Campo-Formio porte la frontière de la France au Rhin – et le Palatinat devient français.

Schinderhannes était apprenti boucher – d’où son surnom – et après plusieurs petits larcins, il est bâtonné publiquement. Or il ne cessera d’affirmer que le voleur était son patron. D’après sa légende, c’est uniquement en raison de cette injustice qu’il serait tombé dans le brigandage.

Il réussit à rassembler une dizaine de marginaux et de malfrats de cette région plutôt pauvre qui, un peu comme Marion du Faouët, vont se livrer à un brigandage de faible intensité. Puis il se met à s’attaquer en particulier aux usuriers juifs allemands. Lui prétendait que c’était par idéalisme, parce que c’était eux qui avaient « ruiné son père » – en réalité et de maniière plus prosaïque, parce que c'était eux qui avaient de l’agent. C’était une façon de s’attirer la sympathie des paysans, qui presque tous avaient eu à subir les exactions et les vols de ces usuriers.

Il a été guillotiné en 1803. Sa légende s’est construite assez rapidement, à la fois sous les angles patriotique et antisémite – même si le mot est anachronique. On en a fait un Mandrin, un personnage sympathique et courageux. Dans le Palatinat, vous avez des festivals à son nom. On cultive son souvenir.

Quels points communs avez-vous pu relever entre ces bandits de diverses époques ?

Une santé de fer pour supporter cette vie aventureuse. Un courage et une force physique hors du commun. D’autant que pour devenir un chef, il fallait un charisme, une personnalité qui vous permettait de vous imposer à des hommes très rudes, costauds et généralement rebelles à toute discipline. C’était un métier où vous risquiez votre vie continuellement. Je voulais dépouiller ces messieurs-dames de leur légende mais, même démystifiés, cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas dignes d’admiration.

D'ailleurs, d’où vient votre intérêt initial pour ces personnages ?

Mon intérêt pour l’histoire criminelle en général vient d’abord du fait qu’il s’agit d’un genre couru dans les pays anglo-saxons, mais qui est resté très marginal en France. 

Ensuite, c’est que la vie de ces marginaux, la carrière de ces criminels est presque toujours un instantané de la société de leur époque. J'ai rassemblé une quinzaine de criminels, du début du XVIIe à la veille de 1914. Ce sont des personnalités très fortes, des héros de roman – et même mieux que des héros de roman puisque dans leur histoire, tout est vrai.

Une autre chose m’a séduit, que je n’avais pas préméditée, c’est que ce livre est un voyage non seulement à travers l’histoire mais aussi à travers la géographie française. Chaque brigand est représentatif de sa province, au point de devenir marketisé par sa région d’origine – ce qui aurait bien fait rire leurs contemporains, sans parler des principaux intéressés…

Quelles sources avez-vous mobilisées pour écrire cet ouvrage ? On voit bien qu’il n’est pas toujours facile de démêler le vrai du faux, la réalité et la légende. 

Des sources on ne peut plus diverses : la littérature secondaire, plus ou moins abondante et plus ou moins de qualité. Je ne voulais pas romancer, ni reporter des exagérations ou des inventions d’un collègue, j’ai donc pris beaucoup de précautions. Ensuite, des travaux universitaires. Et, parfois, on a la chance que les archives soient conservées, et là on peut faire un travail complet de recherche et de vérifications des sources.

Brigands, bandits, malfaiteurs : incroyables histoires des crapules, arsouilles, monte-en-l'air, canailles et contrebandiers de tous les temps, de Bernard Hautecloque, est paru en 2016 aux éditions De Borée.