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Joseph Joanovici, « salaud national » de l'après-guerre

le par - modifié le 06/06/2021
le par - modifié le 06/06/2021

Chiffonnier juif de Bessarabie devenu milliardaire en France sous l’Occupation, « Monsieur Joseph » est une énigme : à la fois Résistant et collabo, presse et police le traquent sans relâche après la guerre. Mais où diable se cache-t-il ?

Figure totalement atypique dans la France de l’après-Seconde Guerre mondiale, Joseph Joanovici a passionné la presse populaire pendant plusieurs années et plus particulièrement entre 1947, date de son arrestation et 1949, date de son procès, qui le condamnera à cinq années de prison.

Celui que l’on nomme « Monsieur Joseph » ou « Joano » avec un mélange d’effroi et d’affection, suscite bien des attentions alors qu’il était complètement inconnu pendant la guerre. Ce « salaud » qui ne l’était pas tant que ça ne devient célèbre que lorsque son nom apparaît dans la presse en mars 1947, mêlé à de louches activités aux temps de l’Occupation.

Alors que la France en est encore à l’épuration, le passé très récent est encore extrêmement sensible, c’est pourquoi la passion pour Joseph Joanovici va gagner les esprits. Les nouveaux quotidiens populaires parisiens comme France-Soir créé fin 1944 par les jeunes chefs résistants Philippe Viannay et Robert Salmon tirant à plus de 500 000 exemplaires ou son concurrent Paris-Presse-L’Intransigeant créé au même moment par le fils de Maurice Barrès, Philippe Barrès et le fils de Marie Curie, Eve Curie, l’ont bien compris tout comme L’Aurore, crée lui aussi en 1944 par Robert Lazurick, ancien député du Front Populaire.

Ils vont suivre pas à pas ce chantre de la duplicité tandis que les journaux communistes comme L’Humanité, catholiques comme La Croix ou issus de la Résistance comme Combat ne seront pas en reste.

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Un chiffonnier Russe, Roumain et Juif devenu milliardaire sous l’Occupation

Qui est ce Joanovici ? Sans nul doute un personnage aux multiples facettes et identités : Juif quasi-orphelin, né en février 1905 en Bessarabie, à Kichinev alors située au sein de l’Empire Russe (aujourd’hui Chisinau, capitale de la Moldavie) de parents rapidement victimes des pogroms antisémites dans cette ville quelques mois après sa naissance, Joseph Joanovici est d’abord Russe avant de devenir Roumain en 1919 après le rattachement de la Bessarabie à la Roumanie. Puis il décide de venir s’établir en France, à Paris en 1925 : il obtient un droit de séjour avec son épouse Hava Schwartz, elle aussi immigrée.

Deux filles naissent du couple, Thérèse en 1927 et Hélène en 1929. Installé dans le XVIIe arrondissement (au 188, rue de Clichy) le ménage vit de peu. Illettré, Joseph Joanovici est d’abord embauché par un chiffonnier de Clichy comme trieur de métaux. Mais doté d’un sens des affaires hors du commun, cet immigré se met rapidement à son compte : dès 1927 il devient commerçant-métallurgiste puis, avec son frère qui l’a rejoint à Paris, une société est créée : les Établissements Joanovici et frères, dont le but est la récupération des métaux non ferreux.

Au début, c’est dans un misérable hangar de Clichy que cette entreprise de ferrailleurs et chiffonniers est installée. Mais au bout de quelques années, non seulement grâce à l’aide d’un autre chiffonnier immigré polonais, mais aussi grâce à son travail acharné rendu efficace par sa capacité à tisser un réseau de relations, les affaires deviennent florissantes.

Viennent la déclaration de guerre en septembre 1939 puis l’Occupation et le gouvernement de Vichy en juin 1940. Chose tout à fait essentielle, preuve de la ruse d’un personnage capable de s’adapter à toute situation moyennant un important pourboire, Joseph Joanovici se fait reconnaître comme « non juif » par le Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ) créé en 1941. Ce tour de passe-passe si décisif au temps de l’exposition parisienne « Le Juif et la France » et plus largement des haines antisémites au cœur du conflit, Joseph Joanovici le réalise d’autant mieux qu’il n’a pas été circoncis. Il parvient ainsi à faire admettre aux Allemands qu’il n’est pas Juif mais Chrétien orthodoxe avec de fausses attestations, délivrées par l’ambassade de Roumanie.

Les établissements Joanovici deviennent « Société de triage et de récupération », et n’hésitent pas à travailler avec les forces d’occupation. Joseph Joanovici se fait présenter au docteur Emil Fuchs de l’hôtel Majestic à Paris, où est installé le Commandement militaire allemand. Il devient chargé d’achats et de métaux pour la machine de guerre allemande. En quelques mois, il fournit les Allemands par wagons entiers et réalise un immense chiffre d’affaire.

Devenu « chiffonnier milliardaire », autant pour inspirer confiance aux Allemands que pour augmenter encore ses revenus, début 1942, Joanovici entre en rapport avec la Gestapo de la rue des Saussaies, de l’avenue Foch et surtout de la rue Lauriston dirigée par Pierre Bonny et Henri Lafont. Détenteur d’une carte de police allemande et d’un droit de port d’arme, il devient même l’homme de confiance des « collabos » les plus impliqués, traitant notamment les principales affaires de revente de bijoux saisis au fil des perquisitions.

Oui, aussi étrange que cela puisse paraître rétrospectivement, pendant la guerre, Joseph Joanovici, fort de son pouvoir de séduction et de cette capacité d’embobiner le premier venu, est un Juif qui mène un grand train de vie dans le Paris de l’Occupation, ayant ses entrées dans les hauts lieux du pouvoir allemand et de la Gestapo, mais aussi dans les restaurants de luxe du marché noir ou les lieux de prostitution.

Un « collabo » certes, mais aussi un Résistant

Mais, au diapason de cette époque trouble, le ferrailleur-chiffonnier était aussi engagé dans la Résistance : les preuves sont irréfutables.

Dès juillet 1941, son nom apparaît dans le réseau de Résistance intérieure Turma (plus de 30 000 membres recensés). Joseph Joanovici est un informateur mais surtout le financeur de différents groupements communistes et de réseaux d’exfiltration de déserteurs et d’évadés vers l’Angleterre ou encore du réseau « Honneur de la Police » aux temps de la Libération. C’est à lui que la journaliste Françoise Giroud doit d’être libérée de la prison de Fresnes après plusieurs mois de détention. De nombreux autres Résistants pourront échapper à la répression grâce aux informations en amont de Joanovici ou à ses demandes de clémence directement auprès de la Gestapo lorsque ceux-ci ont été arrêtés.

Lorsque la victoire des Alliés se profile, son activité redouble. Il affrète à La Rochelle un vapeur qui effectue des passages en Angleterre. En même temps qu’il équipe 300 Nord-Africains recrutés par la Gestapo française pour combattre le maquis du sud-ouest, il stocke des armes pour la Résistance. Le 19 août 1944, au début de l’insurrection de Paris, c’est lui qui fournit mitraillettes et munitions entreposées à Fontainebleau permettant la prise de la préfecture de police par le réseau « Honneur dans la police ».

A l’heure de la Libération de Paris, les deux « collabos » Bonny et Lafont se terrent dans une ferme du Loiret dont Joanovici possède les plans en sachant où sont les emplacements des armes automatiques. Ce dernier ne tardera pas à dénoncer ses « amis » en livrant toutes les informations concernant leur cachette. Ils seront « cueillis » sans problème le 31 août 1944. Mis en cause par Bonny et Lafont dans leurs aveux, Joanovici sera un temps inquiété (il est arrêté le 3 novembre 1944), mais rapidement remis en liberté pour « services rendus ».

Ce double jeu, « Monsieur Joseph » s’est toujours défendu de le mener pour mieux résister. Ainsi, comme le reporte le romancier Alphonse Boudard qui lui a consacré une biographie, à la question « qu’aurait-il fallu faire contre les Allemands ? », il répondait « moi j’ai fait fortune ».

Incarné à l’écran par Roger Hanin en 2001 dans un téléfilm de Josée Dayan scénarisé par Eric-Emmanuel Schmitt, Joseph Joanovici faisait encore parler de lui plusieurs décennies après sa disparition. Et les critiques ont fusé : au-delà des invraisemblances historiques, ce sont les traits du personnage qui posent problème dans un téléfilm au cours duquel il est présenté sous un jour bien jugé trop positif dans lequel le côté « salaud » est escamoté.

Dix ans plus tard en 2011, c’est sous la forme d’une bande dessinée que Joseph Joanovici réapparait, avec davantage de complexité, sous la plume de Fabien Nury et le dessin de  Sylvain Vallée. Replaçons-nous dans le contexte de l’époque pour comprendre pourquoi « Monsieur Joseph » a tant fasciné.

« Monsieur Joseph », passion de l’après-guerre

Si France-Soir, dans un article du 17 novembre 1945 dénonçant « ce qui ne va pas en France » fustige les protections dont bénéficient certains profiteurs de guerre ayant collaboré avec les Allemands avant de « virer casaque » évoque furtivement le cas Joanovici, ce n’est qu’en mars 1947 que le grand public découvre le personnage à travers les premiers articles que la grande presse parisienne lui consacre.

Paris-Presse (qui devient Paris-Presse-L’intransigeant en 1948) et France-Soir vont dès lors suivre les moindre faits et gestes de ce « salaud » d’un genre particulier. Son histoire arrive à point nommé pour en faire l’une des figures médiatiques les plus réputées de la fin des années quarante. Car son profil trouble attise toutes les curiosités dans une France qui essaie encore de se relever et de comprendre les « Années noires ».

Recherché depuis la Libération par quatre juges d’instruction, l’homme très fortuné n’avait jusqu’alors jamais été inquiété. D’autant qu’il avait de puissants protecteurs à la préfecture de police de Paris. En effet, il avait financé le mouvement de résistance « Honneur de la police » peu après sa création en mars-avril 1943 par le commissaire Edmond Dubent et le brigadier Arsène Poncey («capitaine Lapeyroux » dans la clandestinité). Après l’arrestation et la déportation de Dubent, c’est le brigadier Armand Fournet (« Antoine ») qui prend la relève. C’est à lui et à son inspecteur principal Lucien Piednoir (que Joanovici a fait libérer après son arrestation par les Allemands en 1942), que des sommes importantes seront versées par le chiffonnier milliardaire pour qu’ils puissent agir. Les deux hommes, par la suite promus pour « faits de résistance » commissaire divisionnaire pour le premier et officier de police pour le second, protègeront Joseph Joanovici à la Libération.

Mais divers services de la police et de la justice, alertés sur les activités troubles du ferrailleur, le surveillent de plus en plus étroitement à partir de 1944 : des policiers sont constamment postés non loin de son domicile au 205, boulevard Malesherbes, où il donne de fastueuses réceptions et devant un appartement plus modeste au 62, rue Lauriston. Une liste de plus de 200 de ses proches fréquentations est établie, permettant aux enquêteurs de remonter le fil de son parcours pendant l’Occupation. Début 1947, le dossier est suffisamment solide pour appréhender l’individu, avant tout considéré comme un profiteur de guerre qu’il convient de punir.

Le contexte de l’épuration ne permet pas la nuance et la duplicité de Joanovici n’émeut personne. Il s’agit avant tout d’un salaud.

Le « Stavisky de la Libération » était un ferrailleur

Mais alors que les fonctionnaires de la préfecture de police s’apprêtent à procéder à son arrestation, Joanovici a disparu. C’est à ce moment-là que la presse s’empare de l’affaire car une rumeur court : Joanovici n’a pu s’enfuir que grâce aux informations données par Armand Fournet et Lucien Piednoir, tandis que son dossier, compromettant, a mystérieusement disparu.

Un scandale éclate autour des complicités dont bénéficie l’ancien « collabo ». Aucun détail ne sera épargné au lecteur : « l’affaire Joanovici » commence.

Les deux policiers « complices » sont inculpés de recel de malfaiteurs et écroués tandis que le préfet de police Charles Luizet, en poste depuis 1945, qui déclare pourtant vouloir « purifier » la maison en suspendant de leurs fonctions divers fonctionnaires, fera à son tour les frais de cette affaire, écarté en 1947. La volonté du ministre de l’Intérieur Edouard Depreux (entre 1946 et 1947) est ferme, il s’en explique dans une conférence de presse du 18 mars mais aussi dans un rapport qui tente de démêler des responsabilités dont Paris-Presse publie les bonnes pages pendant plusieurs jours à la Une.

Le premier réflexe de la presse est de comparer Joanovici  en permanence à Stavisky comme le titre France-Soir avec sa photographie d’identité à l’appui : « Joanovici, le Stavisky de la Libération gagna 4 milliards au double jeu ». Les journalistes lui promettent même un destin identique :

« Le retrouvera-t-on vivant ? Ou seulement son cadavre comme Stavisky ? »

Une enquête spectaculaire menée par René Delpêche, Marc Lambert, Jean Laborde André Larue et Henry Pognolet nous retrace le parcours d’un inconnu dont personne ne parlait pendant la guerre. Ce richissime aventurier suscite un intérêt médiatique constant. Comment cet agent double, trafiquant enrichi par le commerce avec l’ennemi, ce collaborateur intime des pires sbires de la Gestapo, n’a-t-il pas été inquiété depuis trois ans ?

C’est même le contraire qui s’est produit : le trafiquant a augmenté son cercle de ses relations et il bénéficie de grandes et petites entrées à la préfecture de police de Paris où il a même bénéficié d’un bureau avec deux fonctionnaires de police affectés à la gestion de ses affaires personnelles. Comme Alexandre Stavisky avant lui, c’est un « roi » et ses affaires prospèrent encore après la guerre : trafic d’or, d’armes et de devises ; opérations financières frauduleuses ; négoce de bons de la Libération volés ; trafic de vin en Algérie ; revente des surplus militaires américains. Et qu’il soit cité dans l’affaire du meurtre d’un jeune résistant, Robert Scaffa, en Seine-et-Marne en juillet 1944 ou qu’il ait des liens avec Pierrot-le-fou n’altèrent en rien les protections dont il bénéficie.

En pleine épuration, cette situation irrite les communistes : L’Humanité titre :

« Va-t-on se décider à agir contre les hauts-fonctionnaires de la police protecteurs de l’agent de la Gestapo multimillionnaire Joanovici ? »

Feuilleton médiatique à succès

Tandis que France-Soir s’intéresse à un nouveau bien immobilier de « Monsieur Joseph », une villa  sur le lac d’Enghien perquisitionnée par la police, le 19 mars 1947, Paris-Presse propose un bilan comptable à sa Une :

« Joanovici, toujours à Paris, possède et utilise 3 domiciles et 8 voitures… »

On apprend qu’à son domicile de la rue Malesherbes, où il vit officiellement, les murs sont tapissés de certificats de résistance. Arborant la rosette de la résistance, il se déplace dans de somptueuses voitures pilotées par des chauffeurs de la préfecture de police et reçoit des gens de toutes conditions : magistrats, hauts-fonctionnaires, ambassadeurs, militaires de l’Etat-Major. Un grand banquet réunit tout ce beau monde chaque mois.

Les journalistes s’intéressent à  sa vie sentimentale, notamment avec sa maitresse en titre Lucie Schmidt (surnommée affectueusement Lucie-fer) l’une de ses anciennes secrétaires. Paris-Presse nous informe que Joanovici « aime les brunes » en proposant un portrait de Lucie, née en 1907, internée en 1940 au camp de Gurs, avant d’opter comme lui pour la Collaboration et d’obtenir la Croix de guerre au titre de le la Résistance :

« Quelle élégance, un manteau de chinchilla dessinait ses formes ses doigts et ses poignets s’ornaient de bijou fastueux. »

France-Soir, de son côté, interroge en détail l’épouse officielle, Hava Joanovici, « jeune femme très brune au type sémite accentué et à l’accent roumain prononcé », qui affirme être séparée de lui depuis quatre ans en raison de la traque des Juifs. Cachée à Nice puis Annecy et désormais de retour à Paris, son mari lui verse de l’argent chaque mois pour elle et leurs deux filles, mais elle affirme ne rien savoir sur ses affaires.

Pendant plusieurs mois, entre mars et novembre 1947, les supputations vont bon train sur la cavale de « Monsieur Joseph » : on l’a vu dans la monde entier, en Angleterre (Londres ou Liverpool) car L’Humanité le soupçonne d’avoir des liens avec les services secrets britanniques, en Belgique, Suisse, Italie, Amérique latine ou tout simplement à Montmartre.

Le feuilleton de sa traque rappelle follement l’affaire Stavisky. Dans France-Soir, on livre le portrait-robot de Joanovici à la Une :

« 1m70, forte corpulence, visage épais, nez fort, légèrement busqué, double menton, commissure des lèvres très accentuée, front légèrement découvert, raie à gauche, cheveux frisottants, ordinairement rasé, allure générale assez lourde, sans élégance. »

Toujours introuvable après quinze jours d’enquête, la tension monte : on parle de plus de 1 000 policiers partis à sa recherche. Le 28 mars, pour aller plus loin encore, sur toute sa Une France-Soir publie un article de son journaliste Roger Schropf, « La vérité sur l’affaire Joanovici » qualifiant le chiffonnier d’ « homme protée » se vendant au plus offrant.

Mais le chiffonnier va manifester le souhait de revenir en France et de se constituer prisonnier, comme l’indique Paris-Presse qui, dans la confidence, titre le 22 mars : « Joanovici pose ses conditions pour se rendre ». Les discussions entre « Joano » et les autorités françaises vont aller bon train et il faudra attendre novembre 1947 pour voir la situation évoluer.

Se rendre à la police : une mise en scène

Après plusieurs mois d’incertitudes, s’étant fait discret en zone américaine d’occupation de l’Allemagne dans un camp de personnes déplacées, Joseph Joanovici réapparaît : il est bien vivant et accepte de revenir pour se constituer prisonnier. Il devait se rendre à la frontière franco-allemande, à Phalsbourg (Moselle) le 27 novembre, mais ne se rend pas à l’heure dite au point fixé au grand dam des autorités et des nombreux journalistes présents.

René Delpêche pour France-Soir titre « Nuit de dupes à Phalsbourg, Joseph Joanovici ne s’est pas rendu aux policiers », dictant son texte au téléphone. Sans prendre de précaution, toute la presse et l’agence AFP avait déjà annoncé qu’il s’était rendu… Or, policiers et magistrats l’ont attendu en vain toute une nuit et une matinée, ce qui fait écrire à Paris-Presse que Joanovici a « posé un lapin ».

On raconte le ridicule de l’attente dans le froid, la neige et le brouillard des agents de la police judiciaire. Finalement, le lendemain tout le monde est rassuré, c’était une simple panne de voiture qui, selon ses dires, avait empêché « Monsieur Joseph » de rejoindre le rendez-vous. Amusé, Paris-Presse titre à sa Une :

« Élégant, souriant, Monsieur Joseph s’est rendu à la police judiciaire après avoir sablé le champagne avec les policiers en venant se constituer prisonnier directement à Paris. »

Et puis le personnage magnétise les regards comme le met en scène cette étonnante ligne de présentation :

« Plus Monsieur Joseph que jamais, Joanovici est rosé, joufflu, ventru hilare, bénisseur paternel, est à la prison de la Santé. »

Avec une grande photo à la Une :

« Après s’être excusé des quelques heures de retard qui firent manquer le rendez-vous de Phalsbourg, il a dit à ses anges gardiens qui le menaient a sa nouvelle résidence : eh bien maintenant allons déjeuner. »

Pardessus marron à fines rayures bleues et son cou puissant enfoui dans un foulard écossais à fond jaune, il raconte avoir franchi la frontière vêtu en officier américain dans une automobile du gouvernement militaire.

En 1948, en attendant son procès, Joanovici, à la prison de la Santé, est traité comme un roi comme le déplore une caricature de L’Aurore. Lorsqu’en en janvier 1949, lors d’un cambriolage à son domicile, Hava Joanovici meurt assassinée, « Joano » ne cache pas ses larmes : nouvelle émotions dans la presse, on suppute des choses, mais il s’agira bien d’un crime banalement crapuleux.

Le procès Joanovici ou la recherche du point d’équilibre

Tentant de démêler ses faits de collaboration et son engagement résistant, le procès de « Monsieur Joseph » s’ouvre le 5 juillet 1949 devant la Cour de justice de Paris avec 23 audiences prévues. Lors de la deuxième journée, Joanovici parle avec son bagout habituel de ses activités pendant la guerre, racontant comment il a changé de nationalité à plusieurs reprises et comment il a tout fait pour ne pas se faire passer pour Juif. Puis, accusé d’avoir crié « Heil Hitler » en 1941, il explique que c’était « bien naturel » pour mieux tromper l’ennemi afin qu’il ne mette pas en doute son engagement.

On insiste sur son activité de récupération des métaux non ferreux au service notamment du docteur Otto Brandel, dont le prénom sert à designer l’officine chargée par Hermann Goering de soumettre la France. Joanovici obtient une fortune colossale des commissions de cette activité : ainsi, outre la collaboration économique, on l’accuse d’être un agent immatricule de l’abwher en France (le renseignement allemand).

Mais des témoins viennent à la barre pour contrecarrer cet argumentaire, en racontant que Joanovici aidait la Résistance à la Rochelle dès 1940. De très nombreux témoins attendaient pour témoigner dans le même sens avant que le procès ne soit écourté. Joseph Joanovici sera condamné à cinq ans de prison, à la confiscation de ses biens et à une forte amende.

Son « bric à brac » sera vendu à l’hôtel Drouot en janvier 1951 sous le patronage du comité de confiscation des profits illicites. On pensait trouver bien des richesses dans cette vente ayant attiré beaucoup de curieux et d’acquéreurs potentiels. Mais c’est très décevant : dans un concert de rires et de lazzis, « Joano » dans ses goûts était resté chiffonnier dans l’âme : meubles boiteux, styles approximatifs plus que douteux des commodes, coiffeuse « presque » Louis XV, secrétaire a prétention régence...

En fait, comme le dit L’Aurore, « tous ces meubles proviennent de l’endroit où ils vont retourner : les puces, car seule la crasse est authentique ». Quelques belles porcelaines, des tableaux, des services à café, un sabre-poignard d’un officier de la Werhmacht vendu plus cher que la légion d’honneur, rien de plus.

Après plus de deux années de silence, on retrouvera Joseph Joanovici sortant de prison – où il vivait dans des conditions peu contraignantes –  en octobre 1951, bénéficiant d’une étonnante remise de peine pour « bon comportement » et s’engageant à rembourser ses dettes à l’État (ce qu’il ne fera pas).

Confiné à Mende, indésirable en Israël, triste fin

C’est en Lozère que « Monsieur Joseph » va s’installer, contraint et forcé dès octobre 1951. La Lozère – et Mende en particulier – est une destination non négociable pour l’intéressé : c’est un territoire très rural, peu peuplé, loin des centres urbains névralgiques. Fraîchement accueilli au début par les Mendois, ces derniers se sont peu à peu habitués à sa bonhommie et sa tenue vestimentaire toujours impeccable.

Mais à Mende hormis le cinéma, bien peu de distractions, la vie s’étire... Joseph Joanovici devient une vedette vivant dans une chambre de l’Hôtel de Paris, le meilleur de la ville. Le propriétaire évoque sa gentillesse et sa bonne humeur. Dévorant une vingtaine de romans noirs par semaine, « Monsieur Joseph » s’occupe : le matin, il part en balade en ville où tout le monde le connaît et le reconnaît. Puis, dans l’après-midi il reçoit des visites à son hôtel, fumant des cigarettes anglaises en grand nombre. Au restaurant, on se bouscule pour être à ses côtés. Mais surtout, il reçoit un abondant courrier et il téléphone plusieurs heures chaque jour dans le monde entier, laissant d’énormes factures. Deux fois par mois, il reçoit la visite de ses deux filles.

Il n’a pas de voiture, n’étant pas autorisé à sortir du département, toutefois en octobre 1957, Joseph Joanovici parvient à s’enfuir. Autorisé à aller exceptionnellement à Paris de temps à autres, cette fois-ci, il ne rentre pas à Mende après son court séjour dans la capitale. Dans un vent de panique, un mandat d’arrêt national et international est lancé, la surveillance des postes-frontières et aérodromes est accrue. Le lendemain, L’Aurore informe que Joanovici a envoyé une lettre à la sûreté en annonçant partir pour l’étranger, incapable de payer les sommes énormes réclamées par le fisc sans aucun délai supplémentaire. « Le petit homme obèse aux yeux agiles et brillants, ronds comme des boutons de bottine » refait parler de lui.

Et c’est en Israël que la presse retrouve sa trace au mois de janvier 1958. Réfugié à Haifa chez sa sœur sous le nom de Joseph Levy, il vit en liberté sous caution. Sur place, il se repose et passe ses journées à lire journaux et romans. Ayant émis le souhait de vivre en Israël, l’État hébreu lui refusera – chose rare pour un Juif – la qualité d’immigrant. Chassé d’Israël, « Monsieur Joseph » sera ainsi extradé. De retour sur le sol français dans un paquebot arrivé à Marseille, il est immédiatement arrêté par la police et écroué à la prison des Baumettes en 1958.

Ce sera le dernier soubresaut des frasques de « Joano ». Souffrant d’artériosclérose, il sera libéré en mai 1962, finissant sa vie en 1965 sans le sou à l’âge de 60 ans, dans un modeste deux-pièces de Clichy aux côtés de Lucie Schmidt.

Cela faisait déjà bien longtemps que « Monsieur Joseph » était oublié. La notoriété de ce « salaud résistant » avait passionné la France d’après-guerre. Désormais, les cicatrices de l’Occupation se refermant doucement, « Monsieur Joseph » cet étranger parangon du double jeu, cynique insaisissable et sans scrupule, n’inspirait plus personne.

Yvan Gastaut est historien, maître de conférences à l’UFR Staps de Nice. Il travaille notamment sur l’histoire du sport et celle de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles.