Écho de presse

C'était à la Une ! Vol de la Joconde : la faute à la pénurie de fonctionnaires ?

le 11/08/2021 par RetroNews
le 02/04/2019 par RetroNews - modifié le 11/08/2021
Photographie d'une photographie de La Joconde, 1911 - source : Gallica - BnF

Le 22 août 1911 : La Joconde est volée au musée du Louvre. Même si les circonstances du braquage restent ambiguës, le journaliste Eugène Tavernier suspecte que la situation aurait pu être évitée avec davantage de « petits fonctionnaires ».

Lecture en partenariat avec La Fabrique de l'Histoire sur France Culture

Cette semaine : L'Univers du 28 août 1911

 

Texte lu par Nathalie Kanoui

Réalisation : Séverine Cassar

L'Univers, 28 août 1911

LES PETITS FONCTIONNAIRES

Là où on devrait augmenter le nombre des petits fonctionnaires, l'argent fait défaut. Il est absorbé par la foule des gens inutiles qui, de plus en plus, encombrent nos administrations politiques. Voilà comment a pu s'accomplir le fantastique enlèvement de la Joconde, aventure merveilleuse dont la France et le monde sont ébahis.

Les simples employés du Louvre, les gardiens qui exercent la surveillance dans les galeries du superbe musée ne sont pas assez nombreux. Pourquoi donc ? Les solliciteurs de places ne manquent pas sans doute. Non ; mais l'argent qui servirait à les payer est dépensé ailleurs...

En vain, chaque année, les directeurs des services publics demandent aux Chambres certaines ressources indispensables pour renforcer tel ou tel personnel inférieur...Si les caisses sont vides, serait-ce donc, que les contribuables ont cessé de payer l'impôt?...Ils paient, nous payons tous avec une docilité et une régularité admirables. Mais, par exemple, l'argent dont devrait profiter une masse de petits citoyens enrégimentés sous la bannière de l'Etat se perd dans l'entourage des gros fonctionnaires.

Qu'il s'agisse des bibliothèques, des musées, de la police ou de l'armée, la même pénurie se fait sentir. Souvent les chefs de service sont réduits à des expédients pitoyables, injustes et cruels, pour équilibrer leur budget et pour entretenir tant bien que mal leur personnel inférieur. Ainsi, il arrive qu'on retarde ou qu'on supprime l'avancement promis à de pauvres employés. Ceux-ci, qui comptaient et qui avaient le droit de compter sur un billet de cent francs supplémentaire gagné par plusieurs années de travail, ceux-ci voient ajourner plus ou moins longtemps, parfois pour toujours, le mince avantage espéré et mérité.

C'est parce que la commission du budget, ayant tout gaspillé, a crié famine. Alors les ministres ont ordonné des économies.

[…] En revanche, dans certaines régions, la prodigalité poursuit son cours, comme si elle était chez elle. L'entourage des ministres est plein d'excès qui donnent une idée de l'impulsion déplorable appliquée, en haut lieu, à nos affaires administratives.

Jadis, un ministre se contentait de trois ou quatre attachés, qui ne recevaient qu'un traitement modéré.  Aujourd'hui ces attachés pullulent...

Il y a, outre le secrétaire particulier, des secrétaires adjoints ; un chef et un sous-chef du secrétariat ; un directeur et un sous-directeur du cabinet, lesquels, naturellement, ont sous leurs ordres un personnel du même genre. C'est ainsi dans chacun de nos dix ou onze ministères...

Survient une crise ministérielle : que deviendront tous ces fonctionnaires attachés au ministre qui dégringole ? Rassurez-vous : ils ne resteront pas sans emploi. Avant de déguerpir, leur maître a pris soin de les caser...Ils prennent la place espérée par des employés compétents, qui, du même coup, perdent le bénéfice de plusieurs années de travail.

Six mois ou trois mois plus tard, la même invasion et le même passe-droit se reproduisent. Les autres ministres, qui tombent à leur tour, n'avaient pas manqué de loger autour d'eux toute une suite d'attachés, de secrétaires, de directeurs et d'adjoints, dont ils ont à cœur d'assurer l'avenir...toujours au préjudice des employés méritants. De la sorte, le personnel des divers ministères s'augmente indéfiniment, chaque crise ayant pour conséquence une alluvion notable. Pratiqué depuis une vingtaine d'années et toujours aggravé, ce régime a merveilleusement multiplié les injustices et le gaspillage ; mais il a donné aussi naissance à des historiettes qui composeraient un bien amusant recueil. Tel ancien attaché, qui n'avait jamais eu d'autre occupation que d'écrire des billets doux et de griller des cigarettes, se vit un jour, selon l'habitude, transformé en sous-chef d'un bureau permanent. Il adressa à ses subordonnés un joli petit discours dans lequel il disait :

— Je ne connais rien aux affaires dont me voilà chargé. Je compte sur votre concours. Vous pouvez être assurés de toute ma bienveillance. Ainsi, quand vous serez absents du bureau,  je considérerai que vous êtes retenus dehors pour une cause légitime. » Les employés et leur sous-chef vécurent en parfaite harmonie. La besogne se fit au petit bonheur. Si la Joconde avait été confiée à ces surveillants-là, il y a longtemps qu'elle se fût laissé enlever. La pensée que l'événement fantastique aurait pu arriver beaucoup plus tôt est sans doute un motif de consolation.

Eugène TAVERNIER