Chronique

1930 : un militaire turc est décapité par des fanatiques religieux

le 30/03/2021 par Özgür Türesay
le 26/10/2020 par Özgür Türesay - modifié le 30/03/2021
L'officier de réserve Mustafa Fehmi Kubilay et sa compagnie, circa 1930 - source : WikiCommons
L'officier de réserve Mustafa Fehmi Kubilay et sa compagnie, circa 1930 - source : WikiCommons

Tandis que Mustafa Kemal est à la tête de la Turquie depuis sept ans, un officier de réserve, représentant de la République laïque, est assassiné dans la ville de Menemen. L’événement va permettre au régime de lancer une vague de répression sans précédent.

Le 23 décembre 1930, dans une petite ville turque bordant la mer Égée, une insurrection messianique brandissant l’étendard de l’islam contre la jeune République laïque se conclut par la décapitation d’un jeune officier de réserve, Mustafa Fehmi Kubilay, lequel tentait bon gré mal gré de convaincre les insurgés de se calmer. D’autres représentants de l’ordre y trouvent également la mort.

Les assassins mettent ensuite la tête du malheureux militaire sur une pique et aussi sec, l’emmènent avec eux pour une parade « victorieuse » dans la ville…

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Si l’épisode peut d’abord apparaître comme un simple fait divers, il s’inscrit en réalité dans une série d’événements découlant de la révolution kémaliste. À partir de 1924, la République déclare en effet une véritable guerre à l’islam dans l’espace public : le régime abolit le califat, ferme les madrasas, interdit toute confrérie religieuse et enfin, remplace l’alphabet arabe par l’alphabet latin. Sans surprise, la laïcité du nouveau régime irrite énormément les milieux conservateurs.

Dans le même temps, la violence de l’incident marque tous les esprits et donne aux cadres républicains l’opportunité de réagir en faisant montre d’une répression sans merci.

La presse française, qui n’y accorde d’abord que peu d’intérêt, commence à revenir sur l’événement de manière plus exhaustive à compter du 28 décembre, au fur et à mesure des avancées de l’enquête. N’ayant pas de correspondant sur place, les organes de la presse reproduisent tous le même récit, reçu via l’agence de presse Havas.

Cependant, on trouve dans chaque journal un ou deux courts paragraphes différents des autres, marquant ainsi la touche politique des rédacteurs.

Le Journal des débats politiques et littéraires du 29 décembre résume la situation en reproduisant le dépêche de Havas, texte que l’on retrouve à l’identique dans les autres journaux de l’époque :

« L’enquête a révélé que l’affaire avait été organisée par la secte des Nackchibends et que le mouvement avait été déclenché prématurément par les affiliés de Menemen. 

L’enquête a montré également que l’affaire de Menemen constituait le premier chaînon d’un mouvement réactionnaire préparé depuis longtemps sur tous les points du territoire. 

Elle aurait permis aussi de constater des défaillances de la part des autorités civiles et militaires de Menemen. »

En effet, si les historiens sont aujourd’hui d’accord sur le fait que l’insurrection a été le fait d’un groupe local de fanatiques religieux n’agissant pas dans le cadre d’un « complot » en vue de renverser le régime laïc, il est bien possible que les dirigeants républicains aient alors craint le pire  – ou, plus probablement, qu’ils aient souhaité profiter de la situation afin de lancer une virulente vague de répression contre leurs opposants.

Le même jour, le conservateur Le Matin commence par évoquer l’atmosphère générale à Istanbul :

« Une réunion extraordinaire s’est tenu au palais de Dolma-Baghtché, sous la présidence du ghazi, et a duré huit heures. 

Elle a été presque entièrement consacrée à l’affaire de Menemen. »

Le lendemain, le quotidien socialiste Le Populaire donne plus de détails allant dans le même sens :

« Les résultats de l’enquête confirment que la secte des Nekchibends, dont faisaient partie les anciens sultans, avait organisé un mouvement réactionnaire. 

La secte, d’autre part, continuait de célébrer des cérémonies occultes dans les régions de Menemen, de Smyrne et de Manissa. Des sanctions sévères seront prises contre le gouverneur et les hauts fonctionnaires, convaincus d’avoir toléré ces agissements. 

À Stamboul, la police recherche des individus signalés par les autorités de Menemen. »

Vite, la répression se généralise. La tournure des événements semble plaire à La République du 30 décembre, l’organe des radicaux, qui voient d’un bon œil les politiques kémalistes :

« Le mouvement de Menemen avait pour but de renverser le régime instauré par Mustapha Kemal et de rétablir le califat. Il est essentiellement religieux et déjà plus de 1 000 derviches, cheiks, membres d’ordres religieux, etc., ont été arrêtés dans diverses parties de la Turquie. »

L’Œuvre du même jour, du même côté de l’échiquier politique, élargit encore le périmètre de la répression à venir :

« On déclare que de nombreuses personnalités haut placées sont impliquées dans le mouvement et que le gouvernement est sur le point de proclamer la loi martiale dans la province de Smyrne. »

La veille, Le Matin avait déjà soulevé la question du volet politique de la répression :

« Il s’agirait d’une reconstitution clandestine du parti d’opposition – le parti libéral – que son comité directeur avait officiellement décidé de dissoudre à la suite de son échec aux élections municipales. 

Les fédérations locales n’auraient pas accepté cette décision. On sait que Choukri Kaya, ministre de l’intérieur, est parti pour Menemen, où il fera une enquête sur l’attitude du commandant de la gendarmerie et l’inactivité du préfet et du procureur général. 

L’ancien gouverneur de Menemen serait soupçonné d’avoir favorisé l’activité secrète des adversaires du régime. »

Mais quelle est donc cette « activité secrète des adversaires du régime » ? Si le journal conservateur Le Matin utilise cette formulation vague quitte à dissimuler l’origine religieuse de la révolte, d’autres, comme L’Ère nouvelle ou Le Phare de la Loire du 29 décembre ainsi que L'Avenir du 28 décembre parlent en termes concrets de « l’activité secrète des anciens couvents, dit tekwes ».

L’Avenir se démarque par ailleurs du reste de la presse française en traduisant la dépêche d’un correspondant du journal allemand Vorwaerts, qui fournit de plus substantielles informations concernant l’ampleur de la répression. On peut ainsi prendre connaissance de la liste des accusés qui, outre les membres des confréries et du parti libéral, figure ceux d’un autre parti :

« Les chefs du nouveau parti fondé récemment à Adana, sous le nom de Parti Ahali, ont été tous arrêtés. 

À Stamboul même, le rédacteur en chef du journal d’opposition Yrim, qui il y a six mois mena une violente campagne contre le gouvernement, vient d’être jeté en prison. 

Sous les prétextes les plus futiles, plusieurs journaux d’opposition sont poursuivis ou suspendus. À Smyrne, le gouvernement s’est assuré, contre versements en espèce, la neutralité d’un certain nombre d’organes. 

On assure qu’au Parlement turc, sur 316 députés, il n’y en a plus que trois qui se risquent encore à lutter contre le gouvernement. »

Le gouvernement kémaliste réussit à rallier l’opinion internationale en faveur de sa répression, qu’il annonce exemplaire. L’Excelsior du 9 janvier 1931 publie ainsi trois photos représentant visuellement les éléments de narration de la révolte de décembre proposés par le nouveau régime :

« Nous avons relaté l’échec de la tentative révolutionnaire de Menemen, en Turquie.

Ce mouvement, inspiré par le fanatisme religieux, a suscité de vives protestations. On voit, en haut, la jeunesse scolaire et universitaire de Stamboul manifestant contre les agissements réactionnaires. En bas, à gauche, une étudiante flétrit, devant le micro, les révolutionnaires. 

À droite, trois chefs du complot gardés à vue. Ils portent la barbe longue, caractéristique de la confrérie des Nakchibendis. »

La justice de la jeune Turquie républicaine est expéditive. Le 3 février 1931, vingt-huit inculpés sont pendus, la plupart devant la grande mosquée de Menemen. D’autres sont condamnés à de lourdes peines de prison.

Le Journal du 4 février fournit d’abord des informations détaillées sur l’exécution des inculpés :

« Les condamnés, tous des cheiks ou derviches, avaient été impliquées dans une conspiration qui avait pour objet de renverser le gouvernement turc.

Trente-deux avaient été condamnés à la peine capitale par le tribunal de Menemen. Deux moururent en prison. Deux autres virent la sentence commuée par le Parlement en une peine de détention à vie. Plusieurs des potences avaient été dressées devant la principale mosquée de la ville. »

On y lit en outre les mots d’Ismet Inönü, alors premier Ministre, recueillis par le correspondant particulier du quotidien. L’homme politique désigne ceux qu’il considère comme « l’ennemi de la république » :

« Vous me demandez mon sentiment sur le mouvement qui a éclaté à Menemen. Il est fait de tristesse et d’indignation de voir que, malgré nos efforts, certains milieux sont encore restés réfractaires chez nous aux idées de république, de liberté, de civilisation.

Des sectes religieuses, comme celle des Nakchibends, cherchent toujours à fomenter dans le pays des troubles destinés à arrêter l’évolution qui s’accomplit, à rétablir un régime que la Turquie ne pourra plus jamais subir. »

On l’aura compris : si la décapitation d’un jeune officier par une poignée de fanatiques religieux a pu, à raison, choquer les observateurs, il est aussi évident que l’affaire de Menemen servit de prétexte au pouvoir kémaliste afin d’écraser toute éventuelle forme d’opposition.

Parmi les organes de presse français ayant rendu compte de l’événement au moment des faits, L’Œuvre fut peut-être le seul ayant proposé une forme d’analyse originale et pertinente au sujet de la Turquie kémaliste, intitulée « Tout ne va pas pour le mieux au pays du Ghazi » :

« Tant il est vrai que la “normalisation” est impossible aux régimes d’exception, que ce qui fut fondé par la violence ne se peut maintenir – un temps – que par la violence. » 

Aujourd’hui, presque 90 ans plus tard, lorsqu’on sait que de nombreuses personnalités politiques turques de premier plan sont, depuis 2002, très majoritairement issues de la confrérie Nakchibendi, force est de constater que l’analyse de L’Œuvre se révèle a posteriori encore plus pertinente.

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Özgür Türesay est maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études, où il anime un séminaire sur l’histoire de la presse ottomane au XIXe et XXe siècle. Ses recherches portent sur l’histoire intellectuelle et politique de l’Empire ottoman de la fin du XVIIIe siècle à la Turquie républicaine des années 1930.