Écho de presse

Le mythe de l'extrême droite des années 1920 : le « judéo-bolchevisme »

le 13/02/2021 par Pierre Ancery
le 01/11/2017 par Pierre Ancery - modifié le 13/02/2021
Je suis partout, hebdomadaire antisémite et pro-nazi ; 15 avril 1938 - source RetroNews

Après 1917 se diffuse en Europe le fantasme selon lequel les Juifs contrôlent le mouvement bolchevik. En France, l'idée irrigue toute l'extrême droite antisémite et anticommuniste.

Après la Révolution d'octobre 1917, une thèse antisémite se répand partout en Europe : les Juifs, à l'origine d'un « complot mondial », seraient les véritables artisans de la conquête du pouvoir par les bolcheviks en Russie et viseraient à étendre leur domination sur le reste de l'Occident.

 

Une idée relevant totalement de l'amalgame et du fantasme, le rôle joué par la minorité juive de Russie dans la Révolution ayant été déformé et exagéré, entre autres par la propagande d'une partie des Russes blancs fidèles au tsar. Certains émigrés russes ont en effet crédité les Juifs des tueries commises après la Révolution, en particulier le meurtre de Nicolas II et de sa famille en 1918, décrit comme un « crime rituel » juif, comme le rapporte notamment Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La judéophobie des modernes ».

 

À noter que dès le XIXe siècle, les mouvements conservateurs antisémites avaient attaqué les idées marxistes en insistant sur les origines juives de Karl Marx. Trotski sera attaqué pour les mêmes motifs.

 

En France, ce mythe conspirationniste, alliant haine des Juifs et détestation du communisme, se développe aussi et vient se greffer sur un antisémitisme préexistant. Dans l'entre-deux-guerres, il est repris par toute une partie de la presse – y compris non partisane : en 1920, dans un reportage de Louise Weiss intitulé « Le chaos bolchevique », Le Petit Parisien rapporte en une ces propos d'un anonyme « envoyé en mission à Moscou par un gouvernement étranger » :

 

« Le bolchevisme est une des formes du caractère russe exprimé et appliqué par l'intelligence judaïque [...]. Avec l'arrivée au pouvoir de quelques-uns d'entre eux, Israël a tout gagné. Le rêve confus de ses vieux prophètes se réalise. Je suis revenu, saisi d'épouvante, au regard de la ténacité, de la souplesse, de la subtilité, de la volonté inhumainement fortes que les siens ont mises au service de cette passion de domination absolue, à tort qualifiée de cupidité, de cet amour de l'humanité, brûlant mais théorique, auxquels ils sacrifient sans trembler la Russie agonisante. »

 

Mais c'est surtout dans les milieux d'extrême droite que le fantasme d'un complot « judéo-bolchevik » se répand et suscite des réactions violentes. La Libre Parole, le journal antisémite d’Édouard Drumont, évoque ainsi, en 1920, les « fous furieux de l'extrémisme qui veulent implanter en France le régime de sang et de boue du judéo-bolchevisme ».

 

Le même journal se fait régulièrement l'écho du contenu des Protocoles des Sages de Sion, un document qui se présente comme un plan de conquête du monde écrit par les Juifs. Ce faux, composé en 1901 à Paris par un informateur de la police secrète du tsar, connaît depuis 1917 un grand succès en Europe, où beaucoup le considèrent comme authentique (Hitler le citera dans Mein Kampf). En janvier 1921, La Libre Parole cite, à propos de Kerenski, un extrait de la préface à l'édition russe de 1920 :

 

« Dans leur haine pour la Russie et leur soif de vengeance, les Juifs n’ont pas seulement déchaîné sur ce malheureux pays une révolution sanglante, mais ils ont déshonoré, avili, sali tout ce que le peuple russe vénérait comme saint et sacré. »

 

Autre organe d'extrême droite à intégrer le « judéo-bolchevisme » dans son antisémitisme, L'Action française de Charles Maurras. L'édito du 4 octobre 1920 (« La Nation internationale »), signé par Maurras, est particulièrement représentatif de ce schème de pensée :

 

« Voyez le bolchevisme. Il n'y a plus moyen de contester que les 95 pour cent des grands chefs soviétistes soient Juifs […] Dans toute l'Europe, il est le voyageur de la révolution. »

 

Chez Maurras comme dans toute l'extrême droite française, la haine du Juif est liée à l'obsession de la « décadence » de la France et à la peur de l'invasion extérieure par des éléments « cosmopolites » et « anti-français » qui viendraient précipiter sa chute – la « nation internationale » évoquée dans le titre. Dans cette idée, les forces occultes qui menacent la France sont à la fois révolutionnaires et capitalistes ; elles viennent d'en bas et d'en haut. Ce sont à la fois Lénine et Rothschild :

 

« Le corps des nations contemporaines ainsi rongé en haut par l'argent, en bas par la révolution : [...] ces deux puissances juives jouent de concert. Elles jouent d'autant mieux, que les nations et les États sont moins unis, moins organisés et plus déprimés moralement. »

 

Même argumentation dans La Croix, alors organe de la droite catholique. S'appuyant aussi sur Les Protocoles des Sages de Sion, le journal écrit le 23 mars 1921 :

 

« Les noms des principaux chefs de la révolution russe ont été publiés. Ils sont connus. Or, ils sont Juifs. Les propagateurs du bolchevisme dans le monde qui n’ont pas vu réussir toutes leurs manœuvres, mais dont les efforts ont été immenses, leurs auxiliaires, leurs bailleurs de fonds, leurs défenseurs sont connus aussi. En immense majorité ils sont Juifs. Que la grande banque internationale enfin soit dominée par le judaïsme et que les nations et les institutions soient par suite obligées de transiger avec celui-ci qui – dans la crise mondiale inouïe de l’heure présente – est maître de la situation, qui pourrait en douter ? »

 

Dans les années 1930, le mythe de l'existence du « judéo-bolchevisme » ne faiblit pas, bien au contraire. Des personnalités aussi diverses que l'écrivain Louis-Ferdinand Céline en France ou l'industriel Henry Ford aux États-Unis s'en feront les promoteurs vigoureux. En Allemagne, l'idée deviendra un des piliers de la propagande du Troisième Reich.

 

Sous le régime de Vichy, toute la presse française annexée par les nazis continuera d'y faire référence.

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