Écho de presse

Splendeur et misère de Bolchevo, la commune soviétique qui accueillait les jeunes délinquants

le 18/10/2018 par Léa Vezzosi
le 27/09/2018 par Léa Vezzosi - modifié le 18/10/2018
Un groupe artistique de la commune de Bolchevo dans L'Humanité, 1936 - source : Gallica-BnF

Entre 1924 et 1938, la Russie socialiste a expérimenté à l'échelle d'une ville l'idée d'une colonie de réintégration pour enfants et adolescents en difficulté. La presse française se pressait alors à Bolchevo, afin d'y voir la fabrication de « l'homme nouveau ».

Dans une jeune Union soviétique marquée par la guerre civile et la famine de 1921, la délinquance n'a cessé de croître sur l'ensemble du territoire. De nombreux enfants et adolescents se retrouvent dans les rues des villes et des campagnes, démunis, orphelins ou abandonnés par leurs parents partis vers des cieux plus doux.

 

Ces conditions de vie favorisent l'émergence d'une certaine délinquance de la part de ces jeunes soviétiques, enclins au vol, à la prostitution ou parfois, au meurtre. Afin de réfréner la criminalité juvénile, il a alors été convenu d'opérer une prise en charge des « voyous » par une œuvre pédagogique axée sur le travail dans des centres de détention prétendument « ouverts ». Prévenir avant de réprimer les comportements déviants, voilà l'idée.

 

Dès 1922, le fondateur et chef de la Tchéka – la police politique soviétique – Félix Dzerjinski souhaite éradiquer (ou du moins, occulter) la délinquance juvénile des grandes villes et ainsi envoyer jeunes criminels, vagabonds et prostituées dans des « colonies » pour enfants et des orphelinats pour remédier à la surpopulation carcérale. À la suite de ces premières colonies et de la célèbre colonie Gorki de Kharkiv en Ukraine, la commune de Bolchevo voit le jour en 1924, sous l'impulsion de Pogrebinski et Iagoda, président adjoint de la Guépéou. Elle accueille en son sein des enfants des rues – les « bezprizornye » –, de nombreux orphelins mais aussi de véritables délinquants récidivistes.

 

Située à 27 kilomètres au nord de Moscou, la commune jouit d'une localisation géographique judicieuse : elle est proche de la capitale, ce qui permet aux autorités d'accueillir et d'encadrer les venues de visiteurs, mais elle est également assez loin du centre de la ville pour pouvoir éloigner les jeunes des activités criminelles typiquement urbaines.

 

Les débuts de Bolchevo sont timides : cinq membres permanents recrutent dix-huit jeunes délinquants des colonies Rosa Luxembourg et de Moscou afin de les confronter au travail – et à une autonomie toute relative. On leur propose dans un premier temps des activités de forgeron, de la menuiserie et de la cordonnerie. Un travail quotidien rétribué par un salaire, d'abord en tabac, puis en roubles. Selon les textes, les jeunes délinquants sont libres de partir selon leur bon vouloir ; s'ils restent, ils doivent apprendre à s'occuper des ateliers de production ainsi que de participer à la vie en communauté, via diverses assemblées générales.

 

L'objectif pour les criminels et récidivistes est ainsi de repartir de Bolchevo avec un casier judiciaire vierge, synonyme d'un nouveau départ – relatif – et d'une réinsertion facilitée dans la société.

 

Si l'ouverture de la commune de Bolchevo demeure relativement discrète dans la presse française, la sortie du film de Nikolaï Ekk, Le Chemin de la vie, a mis en lumière la vie de la commune à l'international. Cette vitrine lestement romancée semble toutefois convaincre certains journalistes français de centre-gauche, à l'image de Pierre Malo dans L'Homme Libre :

 

« Mes lecteurs ont sans doute remarqué que je ne nourris pas pour les films russes une tendresse particulière. Quoique je reconnaisse leur perfection technique et leur puissance, la propagande insidieuse et lourde dont ils sont empreints généralement les rend insupportables. Cet hymne perpétuel à l'étiquette rouge est écoeurant […]

 

Le Chemin de la Vie ne porte pas cette étiquette dangereuse. »

Il ajoute :

« Nul ne reprochera, en tout cas, aux Soviets, les efforts qu'ils tentent pour régénérer l'enfance abandonnée, l'enfance martyre, et c'est d'ailleurs, un sujet, je le dis sans fard, sur lequel nous, Français, aurions un certain intérêt à nous pencher. »

Dès lors, les journalistes se penchent de plus en plus sur la commune de Bolchevo et redécouvrent, non sans passion, les mesures prises par l'URSS pour lutter contre la délinquance juvénile. Et tandis que la presse communiste française rapporte avec effroi les conditions de vie des bagnards de Belle-Ile, elle loue sans ménagement les qualités de l'expérience Bolchevo.

Dans les colonnes de L'Humanité, Paul Vaillant-Couturier rapporte :

« Des maisons comme celle qu'on voit dans le Chemin de la Vie, il y en a des dizaines et des dizaines en Russie, depuis la commune de Bolchevo, avec ses puissantes usines, jusqu'aux petits ateliers du fond des plus lointaines contrées.

 

LÀ LES GOSSES SONT LIBRES.

 

Liberté et travail, c'est la devise. Ils sortent le soir, après leur journée. Ils reçoivent un salaire. Si le goût de l'aventure les reprend, personne ne leur court après. »

 

Et de conclure :

« Que le drame de Belle-Ile nous serve à la fois à exiger et à obtenir la suppression des bagnes d'enfants et à faire connaître plus largement encore la magnifique épopée du sauvetage de l'enfance dans le pays où triomphe la civilisation socialiste.

 

Belle-Ile : le monde capitaliste pourri.

 

Bolchevo : monde nouveau. »

Sans surprise, le grand journal communiste national occupe une place de choix dans la promotion de la commune de Bolchevo. Il laisse ainsi la libre parole à Gorki, acteur majeur du rayonnement de la commune par ses écrits et les préfaces qu'il a rédigées sur le sujet, mais aussi à Pogrebinski, avec qui il a écrit La Commune de travail OGPU :

« [...] Dans la Commune, nul ne doit sentir le moindre indice de contrainte. Les jeunes qui auront décidé de vivre la vie collective de la Commune doivent avoir entièrement conscience qu'ils y sont venus non pas comme des gens ayant un passé criminel et privés de liberté, mais de leur plein gré : “VIS SI TU VEUX, SINON VA-T'EN.”

 

C'est là le point essentiel et cependant infiniment simple, de la vie de la Commune. C'est pourquoi il ne peut être question, dans la Commune, d'une garde quelconque ou de quoi que ce soit entravant la liberté des jeunes. 

 

Ce principe des “portes ouvertes” crée chez les jeunes un tel état d'esprit qu'ils n'ont nullement l'impression d'être dans une institution de rééducation, se proposant d'effectuer sur eux des expériences pédagogiques quelconques. Ce sont des hommes libres qui ont compris l'impossibilité de continuer leur vie “facile” – bien peu facile en réalité – et qui veulent l'abandonner pour mener une vie de labeur.

 

De là découle le second principe de la Commune : “POUR VIVRE EN TRAVAILLANT, IL FAUT SAVOIR TRAVAILLER.” »

Forte de son succès auprès des délinquants mineurs, la commune s'ouvre peu à peu aux adultes et multiple les visites dans son enceinte : des pédagogues – même si à l'origine, aucun pédagogue ne faisait parti du personnel – des artistes ou encore des hommes politiques internationaux sont invités à laisser un mot dans le livre d'or de la commune.

Plusieurs journaux français envoient des reporters à Bolchevo pour tenter d'en déceler l'atmosphère. Il en ressort un paysage pittoresque dans l'article d'Hélène Gosset pour L'Œuvre, alors un journal de tendance socialiste. Selon l'auteure, l'URSS des années 1930 serait le pays où le féminisme serait enfin « réalisé » :

« Toute agitation a cessé, il semble qu'on soit loin, très loin de bien des choses ; une bonne odeur fraîche monte de la terre, aucun bruit ; seul, dans l'air, s'égrène le chant des oiseaux. [...]

 

Voici un grand portail blanc largement ouvert, des avenues qui se croisent, une cité ouvrière entourée par des pelouses : plus loin, un parc avec stade, courts, terrains de jeux, de l'autre côté des usines où les moteurs ronflent. Une école d'où s'échappent une bande de mioches aux joues rebondies, des maisonnettes d'où sortent et rentrent les habitants. »

Le nombre d'entreprises augmente au sein de la colonie : des métallurgies, des ferronneries et plusieurs ateliers destinés à la fabrication de raquettes de tennis et autres biens destinés à l'export s'y implantent. La vie à Bolchevo est rythmée par le travail et l'adhésion au collectif, typiques de la doxa communiste. Toutefois, les loisirs n'y manquent pas : plusieurs terrains de sport ont été édifiés, de même qu'un théâtre, et l'on enseigne à tous des disciplines artistiques.

Travailleur à l'usine de raquette de Bolchevo, dans Marianne - source : RetroNews-BnF
Travailleur à l'usine de raquette de Bolchevo, dans Marianne, circa 1935 - source : RetroNews-BnF

La simple commune s'est muée en une véritable ville dotée de son propre hôpital et de ses écoles. Parfois les familles se réunissent au centre de Bolchevo : femmes et enfants viennent y rejoindre un père délinquant miné par des années de détention.

Cette vision d'étrange perfection est toutefois contrastée par un article de Georges Lafumée dans Marianne, où le reporter insiste sur l'aspect rebutant de certaines résidentes de Bolchevo via une argumentation relativement misogyne :

« Quant aux femmes...

 

Sur les quatre mille habitants de la première commune de travail, on compte à peine cent femmes. Alors que les hommes sont répartis dans trois usines […], leurs compagnes récidivistes ne sont employées que dans une fabrique de vêtements en lainages. Prostituées, dès leur enfance, l'amour vénal les a conduites au vol et souvent au crime.

 

Malgré leurs vêtements grossiers et leurs châles de paysannes, elles conservent une allure équivoque et sournoise. Leurs visages, surtout, dépourvus de tout maquillage, paraissent vidés de sang, et par contraste aves les figures hâlées des hommes, évoquent de malsaines images d'aubes fatiguées.

 

Pour elles, et malgré le libre chois de leurs  amours, la vie à Bolchevo comporte un renoncement qu'il leur est difficile d'accepter, car ce qui peut paraître à leurs compagnons un nouveau début dans la vie, leur semble une fin. »

Jusqu'à ce qu'en 1937, plus personne ne visite Bolchevo. Les éducateurs sur place comme les anciens délinquants vont alors connaître un sort tragique, lors des Grandes Purges entreprises par Staline.

Le 28 mars 1937, le directeur du NKVD – le Commisariat du peuple aux Affaires intérieures – Iagoda est exécuté. Lors de son arrestation, il compromet plusieurs de ses collaborateurs parmi lesquels Pogrebinski, l'un des premiers directeurs de la commune. Ce dernier se suicide dans son cabinet le 4 avril. La purge continue. Au cours de l'été, les incarcérations se succèdent : les dirigeants de la commune sont tous accusés d'appartenir à une « organisation contre-révolutionnaire ». Personne n'échappera à l'épuration.

La commune de Bolchevo sera finalement supprimée le 20 décembre 1938 sur un ordre du NKVD signé par Iejov. Le goulag attendra les travailleurs n'ayant pas purgé l'intégralité de leur peine, tandis que les criminels nouvellement éduqués seront jugés aptes à rejoindre la société.

 

La réinsertion s'avérera difficile dans bien des cas : 54,4 % des membres de la commune ne parviendront jamais à acquérir la moindre formation professionnelle.

 

 

Pour en savoir plus : 

 

Josette Bouvard, La commune de Bolchevo (1924-1938) ou la fabrique de l'Homme nouveau ?, in: La Revue Russe, 2012, via Persee.fr.

 

Roger-Henri Guerran et Christine Moissinac, 1921-1935 : le municipalisme expérimental à l’œuvre, in: Henri Sellier, urbaniste et réformateur social, via Cairn.fr.

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