Écho de presse

1892 : le patron des usines Schneider parle de ses ouvriers et du socialisme

le 11/10/2020 par Pierre Ancery
le 14/01/2019 par Pierre Ancery - modifié le 11/10/2020
Les usines Schneider au Creusot, gravure, XIXe siècle - source : WikiCommons
Les usines Schneider au Creusot, gravure, XIXe siècle - source : WikiCommons

Capitalisme, socialisme, inégalités... En août 1892, le puissant Henri Schneider, patron des usines du Creusot et adepte du paternalisme industriel, répond sans détour aux questions de Jules Huret qui l'interroge pour Le Figaro.

Ce 6 août 1892, Le Figaro, journal à tendance conservatrice, propose à ses lecteurs l'interview d'un des industriels les plus puissants de l'époque : celle d'Henri Schneider, 51 ans, maître des aciéries et des forges du Creusot en Saône-et-Loire, large bastion ouvrier à l'origine d'un grand soulèvement social vingt ans plus tôt.

 

Héritier de l'entreprise familiale Schneider et Cie, l'homme règne sans partage sur sa ville natale et sur le destin des quelque 16 000 ouvriers qui y travaillent. À la tête d'une industrie florissante tournée vers l'armement, les chemins de fer et la construction navale, Henri Schneider est aussi maire du Creusot, conseiller général et député de Saône-et-Loire.

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Il est célèbre pour son attachement aux valeurs paternalistes, inspirées du catholicisme social, selon lesquelles le patron doit « veiller sur ses ouvriers tel un père aimant » et s'occuper d'eux quasiment de la naissance jusqu'à la mort. Au Creusot, les Schneider ont ainsi bâti une vaste cité ouvrière et prennent en charge la formation de ses habitants.

L'entretien du 6 août est mené par le journaliste Jules Huret, un intervieweur hors pair qui s'est rendu sur place pour un reportage en trois parties sur Le Creusot. Le capitalisme, le socialisme, les inégalités, le marxisme, la vie des ouvriers : Schneider va répondre avec une franchise qui peut surprendre le lecteur du XXIe siècle. L'article s'inscrit dans une grande enquête publiée par le journal conservateur sur l'émergence de la question sociale en Europe, préoccupant les élites françaises, et ce en particulier depuis la Commune de Paris.

« Quand j'eus posé ma question, il me demanda brusquement :

 

Mais enfin, voyons, qu'est-ce que c'est que le socialisme ? [...] Les socialistes, qu'est-ce qu'ils veulent ?

 

Entre autres choses, on dit qu'ils voudraient supprimer le patronat... ou plutôt les privilèges exagérés des patrons...

 

Ah ! Oui ! M. de Mun, qui est un de mes amis, veut aussi supprimer les patrons. Je le lui ai dit un jour : “Je n'entends pas être supprimé, je me défendrai, soyez-en sûr !” Voyons, est-ce admissible ? Ne faut-il pas une tête pour penser ? Un corps, quel qu'il soit, peut-il se passer de la pensée ? Aujourd'hui, où tout est aux sciences et aux arts, rêve-t-on un Pasteur sans tête qui trouverait, avec ses mains ou ses pieds, le moyen de guérir la rage ? Voit-on un artiste décapité peindre un tableau avec ses seuls doigts ? De même, comment admet-on une usine, même un simple atelier, sans une tête qui pense pour tous les autres, sans patron ? C'est de la folie, c'est de la folie pure.

 

Mais, s'il faut, en effet, une direction à l'usine, est-il indispensable que ce directeur en absorbe à lui seul tous les bénéfices ? Voilà comment la question se pose.

 

Ça, c'est autre chose ! Pensez-vous qu'il ne faut pas de l'argent pour faire marcher une “boîte” comme celle-ci ? Eh bien ! Qui est-ce qui l'apportera, cet argent, à l'usine ? À côté du directeur, de la tête, il y a le capitaliste !... Qui aboule la forte somme... »

Schneider cite ici le comte Albert de Mun, théoricien du christianisme social, longtemps dominé par la noblesse catholique. Dans une société à forte tradition féodale et seigneuriale, le propriétaire d’usine favorisé par la réussite inclinait à voir en soi-même un maître autant qu’un employeur.

La discussion porte ensuite sur le capital « privé » et sur la question de son utilité sociale. Alors que Jules Huret se fait l'interprète des doctrines socialistes, celui-ci s'exclame :

« – Le capital ! le capital ! continua M. Schneider, mais il existe depuis que le premier homme des vieilles civilisations a construit sa première maison ! Il lui a fallu pour cela des économies, c'est-à-dire un capital, car pendant qu'il mettait les pierres les unes sur les autres, il n'allait pas à la chasse, et pourtant il lui fallait vivre : il avait donc des provisions de côté ! C'est cela, le capital !

 

Aussi, objectai-je, n'est-il pas question de supprimer le capital proprement dit ; il ne s'agit que du capital privé qu'on empêcherait de se former et de grossir ; il ne subsisterait que le capital social, reconnu indispensable par tous les socialistes, pour le travail lui-même, les crises possibles, les fléaux...

 

Mais comment peut-on empêcher la formation du capital privé ? Ou plutôt, que veut dire cette différence ? Est-ce que le capital n'est pas déjà social ? Est-ce que tout l'argent qui circule ne retourne pas aux ouvriers ? […]

 

Mais si l'ouvrier qui a des instincts d'économie et qui gagne cent sous par jour a cinq enfants et une femme à nourrir, comment mettra-t-il de l'argent de côté ? [N'aura]-t-il pas plutôt faim ?

 

M. Schneider leva les bras et les épaules d'un air qui signifiait : qu'y faire ? Et il dit, en effet :

 

Ça, c'est une loi fatale... On tâche, ici, de corriger, le plus qu'on peut, cette inégalité... mais comment la supprimer ? Oh ! à cet égard le Pape a dit tout ce qu'il y avait à dire ; je trouve que sa dernière Encyclique est une merveille de sagesse et de bon sens. Il y explique que le patron a des devoirs étroits à remplir vis-à-vis des salariés, et c'est vrai... »

Huret questionne ensuite Schneider sur la nature même de son industrie : le puissant industriel qui fabrique tant d'armes, de canons, de blindages, a-t-il une opinion sur l'usage qui en sera fait ?

« – Je voudrais bien savoir ce que dit votre psychologie devant ces immenses fabrications d'instruments de mort ?

 

Il se récria, et tendant les bras en avant, comme pour se défendre :

 

Oh ! Je ne suis pas psychologue, moi ! Je suis maître de forges ; je fais des factures... C'est tout !

 

Mais, comme j'insistais :

 

Voyons, dit-il ; d'abord ce ne sont pas des instruments de mort, au contraire, puisque ça fait vivre cinq cent mille hommes qui les astiquent du matin au soir et qui sont payés pour ça ! Ce sont des instruments de vie !...

 

On rit. »

Puis la discussion revient sur la politique :

« – L'intervention de l’État?

 

Très mauvaise ! Très mauvaise ! Je n'admets pas du tout un préfet dans les grèves ; c'est comme la réglementation du travail des femmes, des enfants ; on met des entraves inutiles, trop étroites, nuisibles surtout aux intéressés qu'on veut défendre, on décourage les patrons de les employer et ça porte presque toujours à côté.

 

La journée de huit heures ?

 

Oh ! je veux bien ! dit M. Schneider, affectant un grand désintéressement, si tout le monde est d'accord, je serai le premier à en profiter, je travaille souvent plus de dix heures par jour... […]

 

Ne croyez-vous pas qu'il y ait, en effet, un péril socialiste ?

 

M. Schneider répondit posément :

 

Les ouvriers ont le plus profond mépris pour toutes ces théories et surtout pour les hommes qui espèrent s'en servir pour les berner. Vous pouvez m'en croire.

 

Il ajouta en riant :

 

En définitive, la question se résume ainsi : savoir ce qu'on peut tirer de la poche de gens qui sont les patrons pour le faire passer dans celle d'autres gens qui sont les politiciens, sous prétexte de socialisme. »

Le 10 août, Huret interrogera également des ouvriers du Creusot, une ville qui lui procure une « horrible impression de pitié, de tristesse, de terreur ». Après la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884, le syndicalisme s'implante en France, même s'il reflète encore davantage la diversité des métiers et des cultures ouvrières locales plutôt que l’essor d'un syndicalisme sous une forme unifiée et unitaire. Lorsqu'il demande à l'un des habitants s'il n'aimerait pas voir sa situation changer, l'ouvrier répond :

« – Ah ! ah ! répondit-il en s'animant davantage, si on pouvait ! Il y en aurait des choses à faire !

 

Quoi, par exemple ?

 

Ah ! oui ! il y en aurait ! il y en aurait ! répétait-il en grattant la terre du bout de son sabot... Si seulement on avait de quoi vivre ! Si les mioches pouvaient manger tout leur saoul ! Si on n'était pas si fatigué ! »

Dans son premier article sur Le Creusot, paru le 3 août, le journaliste concluait :

« Ce sont eux qui se lèvent à six heures du matin tous les jours, tous les jours, depuis leur plus tendre enfance, pour venir s'enfermer dans ces immenses hangars où tout est noir et rouge... Et ils continueront demain, l'année prochaine, toujours, jusqu'à l'extrême vieillesse, sans un mois, sans quinze jours, sans huit jours de repos !

 

Jamais, jamais ils ne sauront la calme et reposante douceur des lacs bleus et des plages normandes, pour eux n'existeront jamais les forêts feuillues et profondes qui sont si fraîches, où se reposent quelquefois les capitalistes, d'où je reviens moi-même, moi !

 

Et pourquoi ? pourquoi ? Parce qu'un jour sans travail est pour eux un jour sans pain ! Parce qu'ils ont beaucoup d'enfants et que leurs pères étaient pauvres aussi ! Est-ce juste ? »

Le Creusot, qui s'était déjà soulevé en 1870, sera le théâtre d'une nouvelle grève de grande ampleur au mois de mai 1899. Soit un an après la disparition d'Henri Schneider, mort en 1898 d'une chute de cheval. C'est son fils Eugène II Schneider qui lui succédera à la tête de l'entreprise familiale.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Elvire de Brissac, Il était une fois les Schneider, Grasset, 2007

Jean Garrigues, Les patrons et la politique, De Schneider à Seillière, Perrin, 2002

Dominique Schneidre, Les Schneider, Le Creusot, Fayard, 1995

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