Écho de presse

Une anarchiste mystique : Simone Weil ou la passion de la justice

le 20/06/2021 par Pierre Ancery
le 09/06/2021 par Pierre Ancery - modifié le 20/06/2021
La philosophe Simone Weil (1909-1943) - source WikiCommons

Intellectuelle d’extrême gauche, la philosophe Simone Weil (1909-1943) se rapprocha peu à peu du christianisme. Ses textes, d’une rare profondeur, furent publiés pour la plupart après sa mort : ainsi La Pesanteur et la grâce, qui fut en 1947 une révélation pour beaucoup de lecteurs.

De sa naissance en 1909 à sa mort à Londres en 1943, la philosophe Simone Weil aura vécu une existence entièrement consacrée au souci de la justice et de la vérité. Un souci que l’on retrouve dans toute son œuvre, laquelle, publiée en grande partie de façon posthume, oscille entre deux pôles : l’engagement à l’extrême gauche et la quête de la spiritualité chrétienne.

Dès l’enfance (elle naît à Paris, dans une famille d’origine juive), Simone Weil manifeste une compassion extraordinaire pour les malheureux, disposition qui sera le fil rouge de toutes ses activités. Ses brillantes aptitudes intellectuelles lui permettent d’effectuer un parcours scolaire exemplaire : hypokhâgne au lycée Henri-IV (où elle a pour professeur Alain), puis École normale supérieure. En 1931, elle obtient l’agrégation de philosophie et commence une carrière de professeur au lycée du Puy-en-Velay.

C’est là, moins d’un an plus tard, que la presse commence à parler d’elle. Solidaire des syndicats ouvriers, Simone Weil se joint au mouvement de grève contre le chômage et les baisses de salaire. Scandale parmi les notables locaux : la presse s’attaque à la jeune normalienne, comme le raconte le journal de gauche Le Populaire en février 1932. 

« C'est donc dans ces conditions que se trouvaient nos chômeurs du Puy quand notre amie Simone Weill [sic], nouvellement promue professeur au lycée de cette ville, débarqua parmi eux [...]. Notre amie, qui sortait de sa famille et qui avait encore tout chauds dans le cœur les beaux principes qu'on lui avait enseignés à l'Ecole normale supérieure de Paris, s'émut. Elle trouva le travail pénible et mal payé [...]. Donc, elle parlementa et elle obtint de meilleures conditions de travail [...].

Les plumitifs de la presse locale se mirent à baver, et quelle bave, grands dieux ! On insulta gracieusement cette jeune fille que de nobles sentiments humains avaient fait agir. » 

A la même époque, Simone Weil commence à écrire dans les revues marxistes La Révolution prolétarienne et La Critique sociale, cette dernière étant dirigée par son ami Boris Souvarine. Proche des tendances anarcho-syndicalistes, elle n’hésite pas à s’attaquer au régime stalinien, mais aussi au nazisme, dont elle a vu les dangers lors d’un voyage en Allemagne à l’été 1932. En 1934, elle écrit son premier « grand œuvre », Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale.

C’est entre 1934 et 1935 qu’a lieu l'une des expériences les plus déterminantes de son existence : elle s’engage comme ouvrière chez Alstom, puis chez Renault, afin de partager la condition des ouvriers. Elle y découvre « un esclavage qui fait perdre tout à fait le sentiment d’avoir des droits », qu’elle décrira dans son Journal d’usine. Sa mauvaise santé - elle souffre toute sa vie de violentes migraines - l’oblige à reprendre son métier de professeur.

Elle signe encore des textes qui sont lus dans les milieux d’extrême gauche : Le Libertaire publie ainsi en octobre 1935 des extraits de ses Réflexions sur la guerre. Simone Weil, note le journal, compte alors « parmi les observateurs les plus clairvoyants et les plus pénétrants de la question sociale ». Elle écrit :

« La grande erreur de presque toutes les études concernant la guerre, erreur dans laquelle sont tombés notamment tous les socialistes, est de considérer la guerre comme un épisode de la politique extérieure, alors qu'elle constitue avant tout un fait de politique intérieure, et le plus atroce de tous.

Il ne s’agit pas ici de considérations sentimentales. ou d’un respect superstitieux de la vie humaine ; il s’agit d’une remarque bien simple, à savoir que le massacre est la forme la plus radicale de l’oppression et les soldats ne s’exposent pas à la mort, ils sont envoyés au massacre. »

Elle prend part aux grèves de 1936 (qu’elle analyse dans un article paru dans Le Libertaire en octobre 1936)  et milite pour un pacifisme intransigeant. En août 1936, elle s’engage dans la guerre d’Espagne, la position de l’arrière lui faisant « horreur ». De retour en France après une blessure accidentelle, elle posera un regard critique sur la violence qu’elle a vu à l’œuvre dans les deux camps et questionnera sa propre participation au conflit.

A la suite d’une série d’expériences d’ordre mystique, elle se rapproche au même moment du christianisme (elle écrira plus tard : « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise »). Une conversion sur laquelle elle restera discrète, la plupart de ses amis n’en prenant connaissance qu’après sa mort. Elle se nourrit aussi des grands textes antiques, dont Platon qu’elle aime passionnément, et s’intéresse à l’hindouisme et au bouddhisme.

Quand l'armée allemande envahit la France en 1940, Simone Weil doit se réfugier avec sa famille à Marseille. Juive, elle est alors particulièrement exposée au danger. Entre 1940 et 1942, des textes d’elle paraissent dans Les Cahiers du Sud, importante revue littéraire siégeant à Marseille, qu’elle signe sous le pseudonyme d’Emile Novis (un anagramme de son nom).

Ainsi L’Iliade ou le poème de la force, en décembre 1940, dans lequel Simone Weil fait un rapprochement entre l’épopée homérique et l’esprit évangélique.

« Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Illiade, c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. L’âme humaine ne cesse pas d’y apparaître modifiée par ses rapports avec la force, entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit [...].

La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. »

Entre 1941 et 1942, elle travaille comme ouvrière agricole dans la ferme ardéchoise du philosophe paysan Gustave Thibon, tout en poursuivant une intense activité intellectuelle. En 1942, elle parvient à gagner les États-Unis avec ses parents. Mais l’éloignement du conflit lui est insupportable, aussi se rend-elle à Londres pour rejoindre la France libre. Elle supplie les responsables gaullistes de la parachuter en France, en vain.

Sa santé est de plus en plus défaillante : tuberculeuse, elle entre au Middlesex Hospital de Londres en avril 1943. A bout de forces, elle y meurt le 24 août, à 34 ans.

Son œuvre n’est véritablement découverte qu’après-guerre. En juillet 1947, Les Cahiers du Sud lui consacrent un numéro dans lequel on retrouve plusieurs de ses textes, ainsi qu’un témoignage du poète Joë Bousquet, qui écrit : « Nous avons perdu Simone Weil. A peine si elle commence à se révéler. »

La Pesanteur et la grâce, recueil de pensées tirées de ses carnets personnels et ordonnées par Gustave Thibon, est publié la même année. Éblouissantes, ces méditations spirituelles sont une révélation pour beaucoup de lecteurs de l’époque, et restent aujourd’hui encore, la meilleure porte d’entrée dans son œuvre.

La prestigieuse revue littéraire Le Mercure de France reconnaît immédiatement le mérite du livre, écrivant en janvier 1948 :

« Ceci dit, il reste que ce petit livre est une très grande œuvre. [...]. Une pensée d'une sûreté extraordinaire, qui ne fait jamais usage du moindre jargon philosophique, ne se réfère qu’a l’expérience personnelle et la méditation de l’Evangile.

Des trouvailles fulgurantes, qui appellent la comparaison avec Pascal. »

Dans Carrefour, en mars 1948, Louis Salleron se montre dithyrambique :

« Ce n'est même pas à Pascal qu'il faut la comparer, c’est à saint Jean de la Croix, à sainte Catherine de Sienne, à sainte Thérèse de Lisieux. Quel étrange destin que celui de cette jeune juive qui n'a pas été jusqu'au baptême ! [...]

Il y avait Péguy, Psichari, quelques autres. Il y a désormais Simone Weil, et d’un diamant combien plus dur ! »

Dans la presse d’extrême gauche, on se montre un peu surpris par la découverte de cette Simone Weil explicitement chrétienne. Le Libertaire écrit en novembre 1947 :

« Nous ne connaissions pas, avouons-le franchement, cette Simone Weil, essentiellement mystique, passionnée de problèmes religieux, qui nous est présentée, presque exclusivement. Et nous devons remercier les Cahiers du Sud de nous avoir révélé cette dernière image. La militante que nous avons connue était entièrement vouée au service de la lucidité et de l'humanité [...].

Pour nous cependant, elle reste l’exemple de l’intellectuelle qui est allée au peuple, en acceptant de porter le double fardeau de la misère matérielle et de la clairvoyance ; elle reste celle qui travaillait chez Renault, celle qui vivait les grèves de 1936, celle qui partit en Espagne sur le front d’Aragon. »

Albert Camus, qui qualifiera Simone Weil de « seul grand esprit de notre temps », la cite dans un article publié par La Gauche en juillet 1948. C’est aussi lui qui fera publier en 1949, chez Gallimard, l’ouvrage le plus célèbre de la philosophe : L’Enracinement. Inachevé, ce « traité de civilisation », dixit Camus, a été conçu dans les derniers  mois de sa vie, alors que de Gaulle lui avait fait demander de réfléchir à une nouvelle Déclaration des droits de l’homme pour la Libération.

A propos de L’Enracinement, Combat écrit en août 1949 :

« Ceux qui ont lu le premier ouvrage de Simone Weil : "La Pesanteur et la Grâce", n’ont pas oublié l’extraordinaire tension dans la recherche intellectuelle et spirituelle, le constant dépouillement de cette pensée acharnée dans son ascèse, cette tentative d'ascension envers l'absolu au prix de la destruction du moi qui rendait un son comme on en entend rarement dans le siècle [...].

Philosophie exigeante - parce que c’était d'abord une manière de vivre. Et Simone Weil, on le sait, a véritablement incarné ses expériences spirituelles, elle ne s'est pas contentée de les rêver. »

Tandis que L’Aurore parle en septembre d’un « ouvrage capital » :

« Aux conditions dans lesquelles il fut écrit, à la vie pathétique de celle qui le conçut, il emprunte force et grandeur. Enfin, il nous parvient de l’au-delà et d'une âme vouée au sacrifice. »

Les écrits de la philosophe paraîtront les uns après les autres : La Connaissance surnaturelle et Attente de Dieu en 1950, La Condition ouvrière en 1951, ou encore Oppression et liberté en 1955. Des publications qui révéleront peu à peu la nature profondément cohérente de la pensée de Simone Weil, dont Gustave Thibon disait : « C’est le seul être chez lequel je n’ai vu aucun décalage réel entre l’idéal qu’elle affirmait et la vie qu’elle menait ».

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Pour en savoir plus :

Christiane Rancé, Simone Weil, le courage de l’impossible, Le Seuil, 2009

François L’Yvonnet (dir.), Simone Weil, le grand passage, Albin Michel, 2006

Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, Fayard, 1973