Interview

L'affaire Poerio ou la fabrique d'un martyr révolutionnaire

le 08/06/2022 par Pierre-Marie Delpu, Marina Bellot
le 30/05/2022 par Pierre-Marie Delpu, Marina Bellot - modifié le 08/06/2022
Lithographie de Carlo Poerio, Angelo Usigli editore, Florence, 1864 - source : WikiCommons
Lithographie de Carlo Poerio, Angelo Usigli editore, Florence, 1864 - source : WikiCommons

Figure du mouvement libéral napolitain, Carlo Poerio, emprisonné lors de la révolution de 1848, est devenu l'espace de quelques années l'incarnation du martyr politique. Retour avec l'historien Pierre-Marie Delpu sur cette affaire qui a secoué l'Europe.

RetroNews : Qui est Carlo Poerio ? Quel a été son parcours avant de devenir un prisonnier politique élevé au rang de martyr ?

Pierre-Marie Delpu : Carlo Poerio est un personnage très secondaire du mouvement national napolitain. En 1848, il est totalement inconnu de l'opinion publique européenne.
Il faut dire que c’est quelqu'un qui n’a pas d’ampleur politique. C’est un avocat, il est très modéré, il ne prend pas position sur les thèmes politique intérieure.

En 1848, au moment où la révolution italienne donne lieu à un gouvernement, il devient ministre de l'Instruction publique et l’une de ses mesures principales est de chasser les jésuites des fonctions d’enseignement. C’est ce qui explique l’hostilité des milieux contre-révolutionnaires, attachés à l’union du trône et de l’autel. À la suite de cet épisode qui est durement réprimé, Poerio est envoyé en prison. C’est à ce moment-là qu’il devient une célébrité médiatique, et ce d’autant plus facilement que la figure de Poerio a une plasticité qui fait que l’on peut en faire ce qu'on en veut : on peut le présenter comme un républicain, un révolutionnaire, un démocrate, un modéré… Cette célébrité sera aussi soudaine que temporaire, puisqu'elle ne durera que le temps de sa captivité. Le caractère de martyr - qui est une qualité subjective - attribué à Poerio vient précisément de la célébrité liée à son emprisonnement.

Cependant, dès le début des années 1860, sa célébrité sera éclipsée par d'autres - Garibaldi par exemple, personnage au relief bien plus important et aux réseaux politiques beaucoup plus implantés hors de la péninsule italienne...

 

Quels sont les ressorts de la soudaine notoriété internationale de Poerio ? En particulier, quel rôle la société civile et la presse ont-elles joué ?

Sa notoriété vient d’un effet de réseau : après la répression de 1848, une partie des libéraux napolitains, ceux qui ont soutenu la révolution, partent en exil et leur destination principale est le royaume de Piémont Sardaigne, seul État italien à avoir maintenu l’héritage de la révolution.

Il y a un effet de diaspora : les libéraux en exil continuent d'entretenir des liens avec leurs familles restées au royaume, et font interface avec les libéraux du reste de l’Europe. On peut citer le cas de William Gladstone en Angleterre, un parlementaire qui deviendra par la suite Premier ministre. Gladstone se rend à Naples pour aller visiter les prisons - le tourisme carcéral est alors courant, c’est un loisir des classes supérieures, qui participe de l’intérêt de la société bourgeoise pour les bas-fonds tout au long du XIXe siècle. Or Gladstone est effaré par la situation des prisons de Naples, à la fois pour des questions de salubrité publique mais aussi pour le sort réservé aux prisonniers politiques, détenus avec des prisonniers de droit commun. À son retour, il publie deux lettres adressées au Premier ministre de l’époque, Aberdeen. Ces lettres font l’objet de plusieurs éditions dès l’année de leur sortie, et sont traduites en onze langues à l’initiative du Foreign Office britannique. Cela montre que les initiatives de la société civile s’entrecroisent avec celles de la chancellerie diplomatique. Par la suite, un large processus de médiatisation va s’effectuer, d'abord par la presse britannique puis, par l’effet de circulation des dépêches, dans une grande partie de l'Europe, avec des prolongements mondiaux. On peut mesurer les effets de l'affaire Poerio en Australie, en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis, par exemple.

La presse française, elle, est en retrait par rapport à celle d'autres pays : on est à l'époque du Second Empire, à un moment où il y a un contrôle renforcé de l'opinion publique dans l’objectif de garantir la paix sociale et surtout la stabilité politique. Dans ce contexte, quelques dépêches circulent, mais la majorité de l’information dont on dispose en France transite par la presse étrangère, notamment par la presse belge.
Une des peurs du régime, c’est que cette affaire qui interroge la situation des prisonniers politiques en Europe soit médiatisée et puisse être comprise comme un équivalent de ce que la France a pu faire dans les mondes coloniaux.

C'est par cette forte circulation de l’information que s'effectue une pression sur les milieux diplomatiques. Au Congrès de Paris, en 1856, où l’on essaie de mettre fin à la guerre de Crimée tout en faisant un certain nombre de mises au point sur la situation politique en Europe, une session entière est consacrée aux prisonniers politiques et l'icône que l’on retient est celle de Poerio.

Votre ouvrage s'intéresse à la notion de « martyr vivant » attribuée à Poerio. Quelles sont les spécificités de cette figure de martyr politique ?

La notion de martyr politique est très courante dans le discours politique du XIXe siècle, d'abord dans les cultures politiques de gauche, avant de se généraliser peu à peu sans qu’il y ait de véritable consensus sur la définition du martyr : il n’y a, à cette époque, pas d’unité dans la perception des contemporains. Il faut donc retenir la définition a minima : le martyr politique est un calque du martyr religieux, transféré à la sphère politique. La sécularisation du martyr est un pendant du processus de sécularisation en général. Un martyr politique est donc un acteur ou une actrice dont les souffrances ou la mort témoignent de l'engagement au titre d'une fin politique.

Ce n’est plus la mort qui crée le martyr ; à partir des années 1830-40, avec l'intérêt croissant porté à la question des prisonniers, avec la médiatisation de leurs souffrances, on assiste au développement de la figure du martyr vivant, soit l’ensemble des victimes de mouvements répressifs : les exilés, les gens qui ont été exposés à un procès politique, et bien sûr les prisonniers… On va déployer en l'honneur de ces acteurs laïcs, des mécanismes de dévotion, de célébration qui témoignent d’une déférence empruntée au religieux. Cette dévotion va procéder de deux éléments. D’abord, la représentation : on accorde une importance capitale à la manière de montrer soit la souffrance, soit la dignité. Tous vont de pair, l’iconographie du martyre ne distinguant pas ces éléments les uns des autres.

Ce qui est également central dans la figure de martyr vivant de Poerio, c'est la santé. On va décrire ses maux physiques, suivre son état, en s'inquiétant du fait que la prison aggrave ses conditions de santé et de vie. Tout cela est vu comme un symptôme de la question carcérale. Au milieu du XIXe siècle, on pense qu’il faut réformer les prisons de manière significative. Un exemple comme celui de Poerio témoigne de la faiblesse de la préoccupation des États pour la question carcérale, et surtout de la façon dont, après la répression post-1848, la sécurité publique prime sur la réforme des prisons pourtant entreprise antérieurement.

Enfin, le discours sur les souffrance est chargé d'une dimension émotionnelle très forte héritée du romantisme européen et de la tradition chrétienne, à un moment où les registres de la foi sont en train de changer.

Sur quoi se fonde la contre-mobilisation des milieux conservateurs, qui dénoncent justement ce statut de martyr ?

Très tôt, les milieux conservateurs vont considérer que le statut de martyr politique attribué à Poerio est usurpé. Pour eux, la défense du roi de Naples est un moyen de défendre indirectement le pouvoir intemporel de la papauté.

À la fin des années 1850, au moment où la célébrité de Poerio est à son paroxysme, quand il est amnistié et sort de prison, il est prévu qu’il se rende aux États-Unis, ce qui est une mesure d’éloignement classique à l’époque. Or Poerio est malade, il contracte une bronchite, et le bateau dans lequel il se trouve est dévié vers Cadix. Alors que les progressistes en Espagne lancent une forte mobilisation en sa faveur, les carlistes, les contre-révolutionnaires les plus à droite, disent qu'il est mensonger de le décrire comme un martyr ; il s'agit selon eux d'une qualité qui se réfère seulement à la sphère sacrée et doit être décernée par l’Église.

Quelle postérité l'affaire Carlo Poerio a-t-elle connu ?

L'affaire a connu deux séquences mémorielles. D’abord pendant l’affaire même : à partir du moment où Poerio est sorti de prison, fort de sa célébrité, il est accueilli en grande pompe en Grande-Bretagne, rencontre des figures centrales des mouvements libéraux, et dans ce contexte sa célébrité devient un sujet de société dans le pays. En 1860, il est ainsi le premier Italien à avoir sa statue de cire au musée de Mme Tussaud, avant même Garibaldi, qui jouit pourtant d’une très forte notoriété dans la Grande-Bretagne de cette époque.

Au même moment, un touriste britannique se rend à Naples, achète les chaînes avec lesquelles Poerio a été enfermé en prison, et essaie de les vendre au British Museum… qui refuse de les lui acheter. Cela témoigne de la tension entre un intérêt très fort de la part de la société civile et un intérêt bien plus faible de la part des institutions. L’intérêt pour Poerio en Grande-Bretagne ne survit pas à son départ pour l’Italie, en 1860, au moment où le royaume d’Italie est fondé. Sa statue tombe dans un grand oubli, elle est retirée en 1863 et placée dans une réserve où elle brûlera quelque temps après.

À son retour en Italie, Poerio devient une figure très secondaire de l’actualité politique italienne. Il est largement éclipsé par des personnages qui ont beaucoup plus d’ampleur politique. Il ne fait parler de lui qu’en 1867 à sa mort : on reconstruit alors dans certains milieux son identité de martyr politique, en rappelant son rôle dans les années 1850.

Cette mobilisation ne durera pas : très vite, on l’oublie totalement. On s'intéresse en revanche à sa famille, que l’on présente comme la famille de patriotes italiens par excellence. Cette perspective va s'imposer : la mémoire va se centrer sur son père, Giuseppe Poerio, figure centrale des milieux libéraux napolitains, et de son frère Alessandro, un poète mort en défendant Venise contre les Autrichiens en 1848.

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Agrégé et docteur en histoire, ancien membre de la Casa de Velázquez, Pierre-Marie Delpu est spécialiste d’histoire politique de l’Europe méridionale au XIXe siècle. Chercheur au Madrid Institute for Advanced Study, il consacre ses travaux actuels au martyre politique dans les sociétés catholiques sud-européennes à l’époque contemporaine. L’affaire Poerio. La fabrique d’un martyr révolutionnaire européen 1850-1860 est paru aux éditions du CNRS en 2021.