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Germaine Poinso-Chapuis, première femme ministre

le par - modifié le 26/07/2021
le par - modifié le 26/07/2021

En 1947, Robert Schuman nomme une femme à la tête du ministère de la Santé publique et de la Population. Germaine Poinso-Chapuis devient la première femme nommée à un poste aussi important.

Le 24 novembre 1947, l’avocate et députée du Mouvement républicain populaire (MRP) Germaine Poinso-Chapuis devient la première femme ministre de plein exercice, dans le gouvernement de Robert Schuman.

Avant elle, la France a déjà connu trois femmes en charge dans le gouvernement du Front populaire de Léon Blum en 1936 : Cécile Brunschvicg, sous-secrétaire d'État à l'Éducation nationale, Irène Joliot-Curie, sous-secrétaire d'État à la Recherche scientifique et Suzanne Lacore, sous-secrétaire d'État à la protection de l'enfance.

La grande différence dans ce premier gouvernement Schuman, c’est que Germaine Poinso-Chapuis prend la tête du ministère de la Santé publique et de la Population (et de son budget) et ne répond de ses décisions que devant le Premier ministre.

Dès le lendemain de sa nomination, L’Aube dresse le portrait de cette féministe catholique marseillaise, se réjouissant tout autant de ses qualités politiques que du fait qu’elle soit mère de cinq enfants.

« Sa brillante carrière d’avocate s’orienta tout naturellement vers les difficiles problèmes de l’enfance délinquante.

Ce qui la conduisit même à ajouter à ses occupations la création à Marseille, avec M. Vidal Naquet, du Service social de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence. […]

Et, lorsque vint la nuit de 1940, sa place ne pouvait être qu’au combat, sous toutes les formes de la Résistance. Membre du comité clandestin de libération de Marseille au titre du M.L.N., elle participa au premier conseil municipal comme vice-présidente.

Son courage lui valut de recevoir la médaille de la Résistance. »

En 1947, le ministère de la Santé publique et de la Population n’est pas qu’un os donné à ronger à la cause féministe. La tâche qui attend Germaine Poinso-Chapuis est immense, entre reconstruction du pays et problèmes de ravitaillement.

Elle définit immédiatement ses deux priorités : « le rééquipement sanitaire et la réadaptation des malades », selon l’interview qu’elle donne à L’Aube.

« Par exemple, l’état sanitaire de la France est actuellement très satisfaisant. Il y a peu d'épidémies, moins de mortalité infantile, un accroissement net de la natalité. Il faut maintenir et améliorer encore cette situation. Et là, que de difficultés !

– Au point de vue des hôpitaux, n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr. Si l’on n’améliore pas les salaires du personnel, celui-ci se composera bientôt de personnes toutes dévouées mais sans connaissances suffisantes.

– Et l'équipement ?

– Nous avons trop peu d'hôpitaux modernes et si peu de moyens d’en reconstruire, pas assez de sanas, de maisons de cure, d’établissements de postcure.

– Que comptez-vous faire ?

– La meilleure formule, à mon sens, répond le ministre de la Santé publique, c’est d’engager les dépenses que nous pouvons engager. Un exemple : en rééduquant les incurables, les tuberculeux, tous les diminués physiques, nous pouvons convaincre malades et vieillards qu’ils ne sont pas déchus, leur permettre de finir leurs jours dans la dignité, par un travail à domicile ou en collectivité. »

Extrait d'un article consacré aux idées politiques de Germaine Poinso-Chapuis, L'Aube, 1946 - source : RetroNews-BnF

Le problème, reconnaît-elle dans la suite de l’interview, est que si tous les plans sont organisés dans son ministère, les crédits, eux, dépendent de la Sécurité sociale, nouveau système de protection [lire notre article sur Ambroise Croizat, père de la Sécurité sociale] rattaché au ministère du Travail, et dont elle aimerait plus de collaboration.

À la tête de son ministère, il s’agit pour elle, comme pour tout le gouvernement, de reconstruire littéralement la France. Mais le redressement du pays ne peut se faire avec les seuls habitants présents sur le territoire, et même si la démographie de l’année 1946 est en hausse, « l’immigration est nécessaire au redressement du pays » selon Germaine Poinso-Chapuis.

« Et cependant, nous avons absolument besoin d’un apport étranger tant au point de vue démographique qu’au point de vue économique. Si la population de la France est constante, son âge a changé et elle est actuellement la plus vieille du monde. 

Pour palier le manque d’hommes adultes dont notre économie a besoin, le ministère de la Santé publique et de la Population a établi un plan d’immigration, basé sur l’âge des Individus. Sauf cas exceptionnels, la France ne peut accepter d’hommes de plus de 39 ans. En effet, c'est entre 25 et 35 ans pour l'homme et 26 et 30 ans pour la femme, que le rendement au point de vue travail, est le meilleur, et qu'il est le plus facile pour des jeunes gens ayant formé une famille de transplanter celle-ci dans un pays qui deviendrait éventuellement une seconde patrie.

Germaine Poinso-Chapuis a souligné les avantages que nous aurions à voir entrer chez nous, tous les dix ans environ 1 400 000 étrangers adultes avec autant d'enfants. »

Germaine Poinso-Chapuis ne restera toutefois à la tête du ministère de la Santé que jusqu’en juillet 1948, son décret favorisant les associations possédant des écoles confessionnelles ayant été fortement critiqué au nom de la laïcité.

De retour sur les bancs de l’Assemblée (elle fait partie des trente-trois femmes élues députées en 1945), elle continue son combat en faveur de la protection de l’enfance et de l’adolescence, de la promotion des femmes et de la famille ou encore de la réforme des hôpitaux et de l’assistance publique.

Médaillée de la Résistance, officier de la Légion d'honneur, grand officier du Mérite national, Commandeur de la Santé Publique, cette infatigable combattante restera active jusqu’à sa mort, le 20 février 1981 à Marseille.

Il faudra attendre près de trente ans et la nomination de Simone Veil à la tête du ministère de la Santé en 1974 pour retrouver une femme ministre de plein exercice en France.