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Refonte, chute... : l'histoire mouvementée de la colonne Vendôme

le par - modifié le 16/11/2021
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En mars 1800, peu de temps après le 18 brumaire, les Consuls décrètent la création d'une « colonne à la mémoire des braves » dans tous les départements de France. Celle de Paris, construite place Vendôme, connaîtra tous les soubresauts politiques du XIXe siècle.

« Le régime républicain doit remplacer l'effet des clochers par des colonnes, des obélisques et des monuments enfin dont l'élévation, en attestant la gloire de la Nation sous l'empire de la Raison, égale au moins ces tours et ces flèches que les fanatiques avaient élevées », déclarait en 1798 l'architecte Bernard Poyet. Deux années plus tard, peu après le 18 brumaire, le Premier Consul Napoléon Bonaparte prend le commandement de l'armée d'Italie et traverse les Alpes pour rejoindre Marengo, où il va affronter l'armée du Saint-Empire. Dans le souci de matérialiser la reconnaissance de la Nation aux soldats qui tomberont au front, un décret est signé le 21 mars 1800 annonçant la création, « dans chaque département, sur la plus grande place, [d']une colonne à la mémoire des braves du département, morts pour la défense de la patrie et de la liberté ».

Les premières pierres de ces édifices seront posées dès le 14 juillet suivant. À Paris, le ministre de l'Intérieur et frère du Premier Consul Lucien Bonaparte accompagne Nicolas Frochot, le premier Préfet de la Seine, sur la place Vendôme, « nettoyée et sablée dans toute son étendue », pour une cérémonie réglée comme du papier à musique par un arrêté préfectoral de 37 articles. Néanmoins, malgré cet entrain dans un premier temps, la construction de la colonne Vendôme durera plus de dix ans.
 

La colonne Vendôme plusieurs fois réappropriée

Au moment des guerres napoléoniennes, l'Empereur cherche à orner la capitale de monuments célébrant ses multiples victoires militaires. Des projets ambitieux sont entamés dans l'ensemble de la ville et de ses environs. Le Journal de l'Empire se fait le relais de ces travaux :

« L'Empereur a voulu que la capitale, devenue la première capitale de l'univers, répondît par son aspect à cette glorieuse destination. À l'une des extrémités, le pont d'Austerlitz est achevé; à l'autre, le pont d'Jéna (sic.) est commencé. La colonne de la Grande-Armée s'élève à la place Vendôme; le monument Desaix au milieu de celle de la Victoire; la statue d'Hautpoult ornera la place des Vosges. Le palais du corps législatif s'orne d'un péristyle dont la majesté annonce le sanctuaire des lois. Vis-à-vis sera le temple de la Victoire. »

La colonne Vendôme, dont le début de la construction a été annoncé par décret le 3 octobre 1803, fait partie de ces monuments qui doivent attester de la superbe militaire de la France. Inspirée de la colonne Trajane érigée à Rome au premier siècle en l'honneur des victoires militaires de l'Empereur - dont elle porte le nom, la « colonne d'Austerlitz » doit commémorer « les événements de la mémorable campagne de 1805, [lesquels] seront retracés dans les bas-reliefs » explique le Mercure de France.

Comme pour enfoncer le clou, la structure est coulée dans le bronze tiré de la fonte de canons ennemis ramenés d'Austerlitz. Mais, malgré l'importance qu'y prête le pouvoir en place, les travaux tardent et les projets sont modifiés. Ce n'est qu'en octobre 1807 que la sculpture du bronze de la colonne, dressée au centre de la place depuis quelques mois, est entamée. Quant à la symbolique, initialement destinée à honorer les morts aux combats, elle se tourne progressivement vers la figure de l'Empereur. Alors que, dans un premier temps, c'est Charlemagne qui doit trôner en haut du monument, ce sera finalement un Napoléon coiffé d'une couronne de laurier qui profitera de la vue. Lorsqu'un concours est ouvert pour trouver une inscription à poser sur la colonne, le maire du 12e arrondissement fait une proposition hagiographique :

« De ce bronze aux Français un Héros fit hommage,

Et la Reconnaissance y plaça son image,

Du haut de ce trophée, élevé jusqu'aux cieux,

Il veille sur l'Empire, à l'exemple des dieux,

Répand sur les guerriers le feu de son génie,

Commande à la Fortune, & fait taire l'Envie. »

Finalement, c'est le 15 août 1810 que la colonne est terminée et présentée au public. « Tout Paris s'est transporté hier à la place Vendôme, pour y admirer la colonne de la Grande-Armée » explique Le Journal de Paris. Dix ans après que la première pierre a été posée en grande pompe, c'est sans cérémonie particulière qu'est dévoilé le monument, « vrai chef-d'oeuvre de l'art dans toutes ses parties » selon le Mercure de France. Sur la cime de l'édifice trône la statue de Napoléon, fondue en bronze par le sculpteur Antoine Denis Chaudet. « Au sommet de la colonne, S. M. est représentée vêtue du manteau impérial, le front ceint de lauriers, s'appuyant d'une main sur son épée, portant dans l'autre main le globe, emblème de la domination, surmonté d'une figure de la Victoire » s'émerveille le Journal de l'Empire.

Mais l'Empereur, dont la destinée politico-militaire s'arrêtera définitivement en 1815, ne surplombera pas longtemps la place Vendôme. Dans les jours qui précèdent sa première abdication le 4 avril 1814, une foule se réunit aux pieds de la colonne et tente de renverser la statue aux cris de « Vive le roi ». Quelques vers malicieux sont collés sur le monument 

« De ce colosse affreux la chute vous menace :

Éloignez-vous, fuyez ! Pour comble de forfaits,

Le tyran, de ce trône élevé par l'audace,

Veut encor, en tombant, écraser les Français ».

La prédiction s'avère juste puisqu'en novembre 1815, alors que Napoléon est à Saint-Hélène depuis moins d'un mois, la statue est déboulonnée et fondue pour faire la statue équestre d'Henri IV qui se trouve encore aujourd'hui sur le Pont Neuf. Pendant la Restauration, le pouvoir Bourbon ornera la colonne d'un drapeau blanc, orné d'une fleur de lys. Mais la Monarchie de Juillet, soucieuse de capitaliser sur la popularité renaissante de l'Empereur, multiplie les gestes symboliques à l'intention des nostalgiques du Premier Empire. Le retour des cendres s'inscrit dans cette dynamique, tout comme le retour de Napoléon au sommet de la colonne. Sur proposition de Casimir-Perier, attristé par la « mutilation » de la colonne, « triste vestige de l'invasion étrangère », Louis-Philippe décrète qu'une nouvelle statue sera construite. Avec celle-ci, l'empereur retrouvera sa place au sommet de la colonne en 1833.

Ces débats inspirent à Victor Hugo, alors bonapartiste convaincu, une Ode à la colonne dans  Le Globe : 

« Oh ! Quand il bâtissait de sa main colossale

Pour son trône, appuyé sur l'Europe vassale,

Ce pilier souverain,

Colonne, devant qui tout n'est que poudre et sable,

Sublime monument, deux fois impérissable,

Fait de gloire et d'airain;

[…]

Il fit cette colonne!-Avec sa main romaine,

Il tordit et mêla dans l'oeuvre surhumaine

Tout un siècle fameux,

Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante,

Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,

Eylau froid et brumeux ! »

Avril 1871, le drapeau rouge flotte « sous le nez de Bonaparte 1er »

Lorsqu'est déclarée la Commune de Paris en 1871, l'espace public de la capitale est réapproprié par les insurgés, guidés par leurs besoins matériels d'une part, mais également par la volonté d'en reprendre symboliquement la possession. L'iconoclasme y prend un rôle politique important pour répondre aux attaques physiques des troupes versaillaises. Ainsi, pendant que l'armée régulière établie à Versailles bombarde la ville de l'extérieur, le Palais Royal, les Tuileries, l'Hôtel de Ville ou encore l'Hôtel particulier d'Adolphe Thiers situé place Saint-Georges dans le neuvième arrondissement sont détruits de l'intérieur. Les monuments symbolisant les deux régimes impériaux sont visés avec d'autant plus d'ardeur que Napoléon III est tenu responsable de la guerre franco-prussienne et de la défaite française. La colonne Vendôme, que Louis-Napoléon a ornée d'une nouvelle statue de son oncle aux allures de César en 1863, et sur laquelle flotte le drapeau rouge à partir du premier avril, constitue ainsi une cible évidente pour les Communards.

Le 14 avril 1871, un décret unique est ainsi publié dans le Journal Officiel :

« La Commune de Paris,

Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République française, la fraternité;

DÉCRÈTE :

Article unique : La colonne de la place Vendôme sera démolie.

Paris, le 12 avril 1871. »

Dans la presse versaillaise, la nouvelle est accueillie avec mépris. Dans le Journal de Montélimar, on accuse les communards de trahison : « Ils ont raison après tout de démolir cette colonne faite avec du bronze pris à l'ennemi, puisqu'ils vont forcer l'ennemi à rentrer, à occuper Paris. C'est une politesse aux Prussiens ». « Et où en serions-nous, grand Dieu ! Si chaque génération se croyait en droit de mutiler et d'abattre cette histoire, écrite sur l'airain ou la pierre, que n'a jamais manqué de léguer à sa piété l'âge qui précède » déplore Le Gaulois. Mais les indignations ne se limitent pas à la seule presse réactionnaire; le Rappel par exemple, journal de tendance radicale qui compte des communards dans sa rédaction, s'oppose à la destruction entière du monument. La colonne ayant été partiellement construite avec les canons ramenés des guerres du début du siècle « il y a, dans ce bronze, du sang de nos généreux volontaires, fils de la Révolution ». Aussi appelle-t-il à renverser la « figure usurpatrice » de Napoléon tout en conservant le reste : « La statue, oui; la colonne, non ».

Malgré les objections, les communards ne reviennent pas sur leur décision. Alors que le décret tarde à être exécuté, certains élus parisiens appellent même à ce que la colonne soit renversée sans plus attendre. C'est le cas du peintre Gustave Courbet, élu le 16 avril au Conseil de la Commune par le 6e arrondissement, qui, lors de la séance du 27 avril 1871, appelle à ce que l'on exécute le décret, tout en soulignant qu'on « pourrait peut-être laisser subsister le soubassement de ce monument, dont les bas-reliefs ont trait à l'histoire de la république : on remplacerait la colonne impériale par un génie représentant la révolution du 18 mars [1871] ». Quant au poète Jean-Baptiste Clément, également élu au Conseil, il « insiste pour que la colonne soit entièrement brisée et détruite ».

C'est le 16 mai, plus d'un mois après le décret annonçant sa fin imminente, que la colonne est enfin démolie. Le Cri du Peuple de Vallès annonce que « sera distribué, pour la circonstance, des cartes spéciales qui donneront droit à l'entrée sur la place [Vendôme]; ces cartes seront au nombre de cinq à six cents au plus ». Le peuple parisien, réuni pour assister à l'événement, déborde dans les rues adjacentes. Les ouvriers embauchés par le Conseil font une incision à la base tandis que d'autres tendent des cordes pour diriger la chute de l'édifice. Mais l'opération, promise pour 14h, s'avère plus compliquée que prévu : « à trois heures, on tend le câble, le cabestan se brise. On le raccommode, et cela prend plus de deux heures ». C'est n'est finalement qu'à 17h30, après plusieurs tentatives, que la manœuvre réussit. « La colonne s'ébranle. Un silence d'épouvante se fait dans la foule anxieuse. Puis, après avoir oscillé un instant sur sa base, cette masse de bronze et de granite tombe sur le lit qui lui a été préparé. Un bruit sourd se mêle au craquement des fascines; des nuages de poussière s'élèvent dans l'air ». La foule retenue par des cordons placés autour du chantier les enjambe pour tenter de récupérer un morceau du monument.

Dans la presse, les partisans de Thiers fustigent les « valets de M. Courbet », tenus pour responsables d'un affront à la nation. « Honneur, gloire, patrie! Autant de mots qui écorchent les longues oreilles de ces faux amis de la fraternité, dont l'amour humanitaire n'est qu'un masque à leur égoïsme envieux » déplore le patron de presse Paul Dalloz dans Le Moniteur universel. Le Général de Mac Mahon, qui sera à la tête de l'armée régulière au moment du massacre de la Commune et futur premier Président de la Troisième République, fait une proclamation à l'armée pour l'occasion :

« Soldats!

La colonne Vendôme vient de tomber.

L'étranger l'avait respectée.

La Commune de Paris l'a renversée.

Des hommes qui se disent Français ont osé détruire, sous les yeux des Allemands qui nous observent, ce témoin des victoires de vos pères contre l'Europe coalisée.

Espéraient-ils, les auteurs indignes de cet attentat à la gloire nationale, effacer la mémoire des vertus militaires dont ce monument était le glorieux symbole!

Soldats! Si les souvenirs que la colonne nous rappelait ne sont plus gravés sur l'airain, ils resteront du moins vivants dans nos cœurs, et, nous inspirant d'eux, nous saurons donner à la France un nouveau gage de bravoure, de dévouement et de patriotisme. »

 

La République conservatrice expie les « crimes de la Commune »

Après la chute de la Commune, la République, proclamée le 4 septembre 1870 par Gambetta à l'Hôtel de ville de Paris, cherche à se stabiliser. L'Assemblée nationale élue en février 1871 est dominée par les royalistes, qui occupent presque la moitié des sièges de l'hémicycle. Dans ce contexte, plusieurs initiatives sont prises pour essayer de tourner la page de l'insurrection populaire.

C'est le cas de la construction du Sacré-Coeur sur la butte Montmartre, dont la construction est déclarée d'utilité publique par la loi du 23 juillet 1873 et la première pierre est posée en 1875, qui doit permettre d'expier les crimes des Parisiens. Ainsi, de nombreuses voix s'élèvent en faveur de la reconstruction de la colonne place Vendôme et, par la même occasion, punir ceux que l’on estime coupables d'une telle hérésie. C'est Gustave Courbet qui, bien qu'il ne soit pas à l'origine du décret annonçant la chute de l'édifice, personnifie la décadence morale aux yeux des conservateurs. « Il est inexplicable et profondément triste de voir que la colonne Vendôme n'a pas été réédifiée alors que la maison de M. Thiers, également détruite par l'ignoble Commune, est aux trois quarts reconstruite. […] Effaçons au plus vite toutes les traces de la démagogie communarde et ne donnons pas au déboulonneur Courbet et Consorts la satisfaction de contempler plus longtemps le tableau de leur haine contre un monument de nos victoires » s'exclame-t-on dans le Courrier d'Angers.

Alors que des militaires organisent une souscription pour financer la reconstruction du palais de la Légion d'honneur, également incendié par les communards, la cagnotte réunit suffisamment de fonds pour participer à la réédification de la colonne. Les travaux commencent donc en mai 1872, avant même que le gouvernement ne se soit penché sur le rapport déposé en février, qui devait débloquer un financement public à cet effet.

Malgré ce premier élan, les travaux tardent et ce n'est qu'un an plus tard que l'Assemblée nationale se prononcera en faveur de la reconstruction. « L'Assemblée nationale a voté hier, à la majorité de 466 voix contre 60, le rétablissement de la Colonne, renversée par la démagogie depuis deux années. En présence de ce grand acte de réparation, tous les patriotes seront vivement émus » se félicite L'Ordre de Paris. Mais au-delà de la réparation de l'édifice, les conservateurs souhaitent sanctionner les communards. « Il est fâcheux que, dans le projet de loi relatif à la reconstruction de la colonne Vendôme, on n'ait pas mis un article spécial forçant le citoyen Courbet à travailler de ses mains à la réédification » déplore ainsi Le Figaro.

Si le peintre, exilé en Suisse quelques semaines après le vote de l'Assemblée pour éviter l'emprisonnement, n'est pas mis à la tâche, le gouvernement veillera néanmoins à ce que sa fortune personnelle participe à l'effort. C'est ainsi que tous ses biens sont saisis, puis vendus, pour financer les travaux dont le coût est estimé à 15,000 francs.

« L'Action civile contre M. Courbet

Une saisie a été opérée, le 19 juin, au nom de l'État, sur le tableaux de M. Courbet, déposés, pour être vendus chez M. Durand-Ruelle, marchand de tableaux. Cette saisie a eu lieu à fin de remboursement des frais occasionnés à l'État par la reconstruction de la colonne Vendôme. Elle avait été permise par ordonnance du président du tribunal de la Seine, rendue sur requête du ministre des finances et du préfet de la Seine. »

La réédification de la colonne est également l'occasion pour certaines personnes, peu attachées au nouveau régime, d'exprimer leur admiration pour l'ordre d'antan. Aussi lorsque le bruit court que la statue de Napoléon serait trop endommagée par sa chute pour retrouver sa place, la presse conservatrice crie au scandale. « Qu'on nous rende notre empereur ! » s'écrie-t-on dans Le Courrier d'Angers, « le peuple ne comprend pas la colonne d'Austerlitz sans son couronnement ». Le mal finira par être guéri plus d'un an plus tard lorsqu'une nouvelle statue, coulée dans le même moule que la précédente, sera placée au sommet de la colonne. Pour la presse de droite, ce sont les retrouvailles avec la gloire passée de la nation : « La colonne de la Grande Armée vient enfin d'être rendue à la France, telle qu'elle était le jour où des misérables, soudoyés par l'argent de l'étranger, ont renversé ce monument élevé, non point uniquement à la mémoire de l'Empereur, mais aux vainqueurs d'Austerlitz et d'Iéna » se réjouit-on dans Le Gaulois.

Avec cette dernière statue, un point final est mis à plus de soixante ans de controverses autour de la colonne et de la sculpture sur son sommet, successivement érigées, déboulonnées, refondues et remplacées au fil des soubresauts idéologiques de XIXe siècle. Si la gauche de la première moitié du XXe rappellera ponctuellement son mépris pour la symbolique de l'édifice, à l'image de l'Humanité qui publiera régulièrement des articles pour commémorer l’anniversaire de la chute de ce « symbole du chauvinisme et de la haine des peuples », la colonne n'a plus bougé depuis l'époque de Thiers. En 1992, la colonne est classée comme monument historique.

 

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