Écho de presse

Quand l'histoire de l'Inquisition mettait le feu aux poudres en France

le 08/05/2021 par Marina Bellot
le 14/05/2018 par Marina Bellot - modifié le 08/05/2021
Exécution de criminels condamnés par le tribunal de l'Inquisition au Portugal, estampe, 1760 - source : Gallica-BnF

En 1892, la publication d'une série d'articles sur l'Inquisition dans le journal anticlérical La Lanterne provoque un tollé dans les milieux catholiques, à une époque où l'Église est fragilisée par les efforts de laïcisation des républicains. 

En 1892, l'histoire sanglante de l'Inquisition met à nouveau le feu aux poudres en France. Le journal anticlérical La Lanterne vient en effet d'entreprendre la publication d’une série d'articles critiques sur ce pan particulièrement controversé de l'histoire médiévale. 

La Lanterne s'appuie sur le célèbre ouvrage du prêtre et inquisiteur espagnol, Juan Antonio Llorente, publié en 1817. Dans son Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, Llorente estime que sous le seul règne du Grand Inquisiteur Torquemada, 10 220 personnes furent brûlées, et 6 860 autres condamnées à être brûlées en effigie. Bien que ces chiffres aient été relativisés depuis, l’ouvrage de Llorente n'en est pas moins un témoignage précieux sur le sujet, en raison des très nombreux documents d'époque que l'ancien inquisiteur révèle.

En cette fin de XIXe siècle, le sujet est toujours hautement sensible en France et la démarche de La Lanterne provoque un tollé parmi les journaux catholiques, au premier rang desquels L’Univers. 

La passe d’armes qui se joue alors entre les deux journaux est révélatrice des profondes divisions qui traversent la France. 

Avant même la publication du premier article, L’Univers fustige la « mauvaise foi » du « journal juif » (La Lanterne est alors dirigée par le financier Eugène Mayer) :

« Qu'on fasse le compte des victimes dont l'hérésie et la Révolution sont responsables. Il dépasse singulièrement le chiffre de trente mille victimes, qu'au dire de Llorente il faudrait attribuer à l'Inquisition, laquelle, rappelons-le, était un tribunal régulier.

La Lanterne va-t-elle aussi reprocher à la justice ordinaire les condamnations à mort qui privent la société d'un Gamahut ou d'un Ravachol ? »

La réponse cinglante de La Lanterne paraît dans son édition du surlendemain :

« Dès que notre publication a été annoncée, les journaux cléricaux ont déclaré qu'on ne devait tenir aucun compte de l’histoire de Llorente qui était une œuvre de parti pris et de mauvaise foi.

Cette attitude était tellement indiquée qu'elle ne mériterait même pas d'être réfutée, si nous ne tenions à bien faire savoir à nos lecteurs que tous les faits que nous raconterons sont puisés à la source la plus sûre et la plus autorisée.

Cela fait, les cléricaux fort gênés par notre besogne pourront, à leur aise, traiter Llorente et nous d'imposteurs, nous ne leur répondrons même pas. »

Sur le fond, La Lanterne se livre sans surprise à une relecture critique des pratiques des Inquisiteurs, revenant aux origines de ce mouvement :

« L'Inquisition prit naissance en France à l'occasion de la guerre des Albigeois, où elle fut, comme on le sait, l'occasion de meurtres abominables, mais elle ne s'y acclimata pas. Sa véritable patrie c'est l'Espagne, où elle sévit bien vite avec la plus extrême fureur.

Dès l'année 1232, on trouve un bref où le pape Grégoire IX exhortait les évêques à s'opposer au progrès de l'hérésie, en recherchant eux-mêmes ou en faisant rechercher par les moines prêcheurs et par d'autres personnes tous ceux qui s'y livraient. »

Sur les crimes punis par l’Inquisition : 

« Qu'on sache bien d'abord qu'il n'était pas nécessaire d'être coupable. Dès l'origine de l'Inquisition, il fut recommandé aux inquisiteurs de poursuivre les chrétiens qui étaient simplement soupçonnés, parce que ce moyen était le seul qui pût conduire à la découverte des véritables hérétiques.

La première espèce de délit donnant le soupçon d'hérésie était le blasphème contre Dieu et les saints. Arrivait-il à un homme en proie à la colère ou à l'ivresse de blasphémer, les inquisiteurs s'en emparaient, parce qu'ils voyaient dans ces blasphèmes la preuve que les sentiments habituels de cet homme étaient contraires à la foi. 

La seconde espèce de délit qui entraînait le soupçon d'hérésie était le sortilège et la divination. Étaient aussi soupçonnés : ceux qui invoquaient le démon ; ceux qui passaient un an ou plus longtemps excommuniés sans solliciter l'absolution ; ceux qui étaient schismatiques, ou bien receleurs et fauteurs d'hérétiques. »

Si cette série d’articles suscite une telle émotion dans les milieux cléricaux, c’est qu’en cette fin de XIXe siècle, l'Église française est fragilisée par les efforts des républicains pour laïciser l’État.

En 1880, les congrégations non autorisées ont été interdites et l’obligation du repos dominical a été supprimée, tandis qu’en 1882, l’école primaire est devenue laïque. 

Parallèlement à cette désaffection, la France connaît une vague d’antisémitisme, sur laquelle les instances catholiques ne se privent pas de surfer.  

Le brûlot La France juive publié en 1886 par le pamphlétaire Édouard Drumont, largement applaudi par la presse catholique, connaît alors un énorme succès – il sera qualifié de « best-seller de la fin du XIXe siècle » par l’historien Léon Poliakov. 

Fondateur du journal antisémite La Libre Parole, Édouard Drumont y multiplie les saillies antijuifs. Et y appelle… au rétablissement de l'Inquisition. 

Là encore, L’Univers approuve, commentant : 

« Par leur doctrine et leurs rites criminels, ils [les israélites] sont un danger permanent pour les sociétés au milieu desquelles ils se trouvent, et si un jour, à l'exemple de l'Espagne, quelque autre nation se trouve obligée, pour sauvegarder son existence, de prendre contre eux des précautions sévères, les talmudistes ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes et à leur propre fanatisme. »

Et La Lanterne de déplorer : 

« À vrai dire, nous comptions que cette provocation resterait sans écho et que la presse cléricale, tout en partageant au fond du cœur les espérances de l'organe antisémite, n'oserait pas, par pudeur et par crainte du ridicule, les exprimer tout haut.

Nous avions oublié que de pareilles considérations n'étaient point pour arrêter L’Univers. »

Ce climat de violence augmentera encore d'un ton lors du long et inique procès du capitaine Alfred Dreyfus, puis atteindra son paroxysme au moment du vote de la loi de séparation entre l'Église et l'État en 1905.

Là, dans un nouvel article à charge, L'Univers comparera les défenseurs de la loi à une « meute de chiens » enragés se partageant la dépouille de l'Église.

« Dans la cour des communs, la meute hurlante, flairant sa part de la proie capturée, couvre de ses aboiement joyeux et gloutons les cris des valets, qui traînent sur le pavé sanglant les dépouilles immondes de la noble bête. Encore las de leur course, les poils raidis et collés de sueur et de poussière, la gueule baveuse et féroce, les yeux sanguinolents, les chiens se ruent à la curée.

Chacun veut planter ses crocs dans les entrailles de la victime et emporter son morceau à pleines dents. Ils se poussent, se heurtent, se querellent, se mordent et se battent, malgré le fouet et les appels du surveillant qui préside à ce hideux festin. »