Écho de presse

1791 : le jour où les Juifs devinrent « citoyens français »

le 01/10/2021 par Pierre Ancery
le 27/09/2018 par Pierre Ancery - modifié le 01/10/2021
« Les Juifs dans leur Synagogue, célébrant une de leurs Solemnités appelée le Purim », estampe, 1750 - source : Gallica-BnF
« Les Juifs dans leur Synagogue, célébrant une de leurs Solemnités appelée le Purim », estampe, 1750 - source : Gallica-BnF

Au début de la Révolution, une « question » divise l'Assemblée nationale : les Juifs vivant en France peuvent-ils prétendre à la citoyenneté ? Débattue pendant deux ans, elle sera tranchée le 27 septembre 1791, date de l'émancipation des Juifs.

Peut-on être à la fois juif et citoyen français ? En 1789, la réponse ne va pas encore de soi. Les Juifs sont alors environ 40 000 à vivre en France, répartis diversement sur le territoire.

 

Une communauté sépharade, qu'on appelle les Juifs « portugais » ou « espagnols », réside dans le sud-ouest et à Avignon. Les Juifs « allemands » de langue yiddish, ashkénazes, vivent en Alsace et en Lorraine, où ils sont très mal acceptés. Une petite communauté existe aussi à Paris, où elle vit dans la semi-clandestinité. Seuls les Juifs du sud-ouest et avignonnais disposent, depuis 1787, de l'égalité civile.

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Lorsqu'éclate la Révolution, l'émancipation de tous les Juifs va devenir le cheval de bataille de plusieurs députés. Le sujet est d'autant plus brûlant qu'à l'été 1789, en Alsace, lors de la Grande Peur, des paysans se sont soulevés aussi contre les maisons juives.

 

Parmi ceux qui posent la « question juive » avec le plus de force, l'abbé Grégoire, par ailleurs militant anti-esclavagiste, est l'auteur en janvier 1789 d'un Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs. Il prend la parole à l'Assemblée au mois d'août 1789, suivi, le 14 octobre, par Berr Isaac Berr, porte-parole des Juifs d'Alsace et de Lorraine, qui se fait l'écho des violences commises en Alsace.

« On se rappelle que M. l’abbé Grégoire avoit [sic] instamment demandé à l’Assemblée un jour fixe, pour prendre en considération l’état des Juifs en France. Les travaux immenses dont elle est surchargée l’ont empêché de s’occuper de cet objet jusqu’à ce jour ; mais elle avoit dernièrement supplié le Roi de veiller sur la tranquillité et la sûreté des Juifs, compromise dans quelques parties du Royaume.

 

Aujourd’hui une députation de ces hommes, qui sont nos frères en Moïse s’ils ne le sont pas en Jésus-Christ, a été admise à la barre, et il lui a été permis d’assister à la séance. Les Députés du peuple Juif ont été entendus avec cet intérêt qu’inspirent toujours le cri de l’humanité outragée et les gémissements de l’opprimé.

 

M. le Président leur a annoncé au nom de l’Assemblée, qu’elle s’occupera dans le cours de la présente session de leurs justes réclamations et qu’elle s’estimera heureuse le jour où elle apportera un juste remède aux maux dont ils se plaignent. »

La discussion, ajournée, reprend fin décembre. Plusieurs députés vont alors rivaliser d'éloquence pour défendre la cause de l'émancipation. Ainsi le comte de Clermont-Tonnerre, qui prend la parole le 22 décembre :

« Tout culte n’a qu’une preuve à faire, celle de la morale. S’il en est un qui ordonne le vol et l’incendie, il faut non seulement refuser l’éligibilité à ceux qui le professent, mais encore les proscrire. Cette observation ne peut s’appliquer aux juifs. Les reproches qu’on leur fait sont nombreux. Les plus graves sont injustes, les autres ne sont pas des délits [...].

 

Il faut tout refuser aux juifs, comme Nation ; il faut tout leur accorder, comme individus ; il faut qu’ils soient citoyens. On prétend qu’ils ne veulent pas l’être ; qu’ils le disent, et qu’on les bannisse ; il ne peut y avoir une Nation dans une Nation [...].

 

Les juifs sont présumés citoyens, tant qu'on n'aura pas prouvé qu’ils ne le sont pas, tant qu’ils n'auront pas refusé de l’être. »

« Il faut tout refuser aux juifs, comme Nation ; il faut tout leur accorder, comme individus » : la formule de Clermont-Tonnerre fait mouche. Mais les défenseurs de la citoyenneté pour les Juifs doivent faire face à une opposition redoutable, parmi lesquels les députés d'Alsace et plusieurs membres issus du clergé.

 

Lors de la même séance, l'abbé Maury, issu de la droite monarchiste, réplique à Clermont-Tonnerre :

« J'observe d’abord que le mot juif n’est pas le nom d'une secte, mais d’une nation qui a des lois, qui les a toujours suivies, et qui veut encore les suivre. Appeler les juifs des citoyens, ce serait comme si l’on disait que, sans lettres de naturalisation et sans cesser d’être anglais et danois, les anglais et les danois pourraient devenir Français [...].

 

Nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses, vous l'avez reconnu, et, dès lors, vous avez assuré aux Juifs la protection la plus étendue. Qu'ils soient donc protégés comme individus, et non comme Français, puisqu'ils ne peuvent être citoyens.  »

Le lendemain, c'est un autre député, encore peu connu, qui prend la parole pour plaider l'émancipation : Maximilien de Robespierre.

« On vous a dit sur les juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l'histoire. Les vices des juifs naissent de l'avilissement dans lequel vous les avez plongés ; ils seront bons, quand ils pourront trouver quelque avantage à l'être.

 

Je pense qu'on ne peut priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur donne le titre d'homme. Cette cause est la cause générale, il faut décréter le principe. »

Puis le 24, c'est au tour de Mirabeau, auteur en 1787 d'un essai intitulé Sur Moses Mendelssohn ou De la réforme politique des Juifs. Il répond au député de la noblesse de l'Artois Bon Albert de Beaumetz, comme le racontent Les Annales politiques et littéraires du lendemain :

 

« M. de Beaumetz avait dit, en parlant des Juifs, que jusqu'à ce jour ils avaient été flétris par la loi politique, comme ils paraissent maudits par la loi religieuse.

 

Le comte de Mirabeau est monté à la tribune, pour relever cette erreur épisodique. “La religion, a-t-il dit, notre religion sainte ne maudit personne, elle bénit au contraire tous les hommes sans distinction ; elle ne persécute personne, mais tolère sans fiel ceux même qui la haïssent.” »

 

Finalement, seuls les Juifs dits « portugais » et « espagnols » sont maintenus dans leurs droits et déclarés citoyens à part entière le 20 janvier 1790. C'est la première phase de l'émancipation. Pour les Juifs d'Alsace et de Lorraine, tout reste à faire.

 

Le 18 janvier 1791, nouvelle tentative : Martineau prend la parole et se voit répondre sèchement par le prince de Broglie, dont on peut penser qu'il s'autorise une allusion voilée à Berr Isaac Berr.

« M. Martineau. Je demande qu’on étende aux juifs de toutes les nations, naturalisés en France, le droit de citoyen actif, qui a été accordé par un décret du 26 janvier dernier, aux juifs avignonnais, portugais et polonais, naturalisés par des lettres-patentes [...].

 

M. Broglie […]. Je vous dirai que toute cette intrigue est ourdie depuis longtemps, par quatre ou cinq juifs puissants, établis dans le département du Bas-Rhin ; qu'un d'eux, entre autres, qui a acquis une fortune immense aux dépens de l’État, répand depuis longtemps des sommes considérables dans la capitale, pour s'y faire des protecteurs et des appuis. »

Nouvel ajournement. C'est seulement en septembre que la question revient sur le devant de la scène. Le contexte a changé : la fuite du roi en juin a provoqué une radicalisation de certains députés et la droite de l'Assemblée est moins forte que deux ans plus tôt.

 

Le 27, Adrien Duport, membre du Club des Jacobins, prend la parole.

« M. Duport. Je crois que la liberté de culte ne permet plus qu'aucune distinction soit mise dans les droits politiques des citoyens en raison de leur croyance. La question de l'existence politique des Juifs a été ajournée, cependant, les turcs, les musulmans, les hommes de toutes les sectes, sont admis à jouir en France des droits politiques.

 

Je demande que l’ajournement soit révoqué et qu’en conséquence il soit décrété que les Juifs jouiront en France des droits de citoyen actif [On applaudit]. »

Puis, tout se passe très vite : l'Alsacien Rewbell tente de s'opposer à Duport, mais il est interrompu par Michel Regnault de Saint-Jean d'Angély, le président de l'Assemblée.

« M. Rewbell demande à combattre la proposition de M. Duport.

 

M. Regnault. Je demande qu'on rappelle à l'ordre tous ceux qui parleront contre cette proposition, car c'est la constitution elle-même qu'ils combattront.

 

L'Assemblée adopte la proposition de M. Duport. »

L'émancipation des Juifs est adoptée sans discussion. Le 13 novembre, Louis XVI ratifie la loi déclarant les Juifs citoyens français. Dans une lettre à ses coreligionnaires, Beer Isaac Beer exprime sa joie :

« Il est donc arrivé ce jour, où le voile qui nous couvrait d’humiliation s’est déchiré, nous les récupérons enfin, ces droits, qui depuis plus de dix-huit siècles nous avaient été ravis – combien ne devons-nous pas reconnaître, en ce moment, la clémence merveilleuse du Dieu de nos ancêtres ! »

À partir de 1791, l'émancipation des Juifs va grandement contribuer à leur intégration dans la société française. Il faudra toutefois attendre la Deuxième République pour qu'un homme de confession juive devienne ministre. Ce sera Adolphe Crémieux, l'homme du « décret Crémieux », qui naturalisera les Juifs d'Algérie en 1870.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Michel Winock, La bataille de l'émancipation, article paru dans L'Histoire, 2001

 

Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Le Seuil, 2000

 

Jean-Marc Chouraqui, Les communautés juives face au processus de l’Émancipation, article paru dans Rives méditerranéennes, 2001

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