Écho de presse

« La Sorcière » de Jules Michelet, histoire d’un livre sulfureux

le 07/02/2022 par Pierre Ancery
le 23/07/2021 par Pierre Ancery - modifié le 07/02/2022
Eugène Grasset, Trois femmes et trois loups, aquarelle (détail), vers 1900 - source : WikiCommons

Lors de sa parution en 1862, La Sorcière de l'historien Jules Michelet fit scandale. Tenant à la fois de l’essai historique, du conte et du roman, ce pamphlet anticlérical réhabilitait celle qui fut, dixit l'auteur, « l'unique médecin du peuple pendant mille ans ».   

Paru en novembre 1862 chez l’éditeur Hetzel, La Sorcière de Jules Michelet s’ouvre par cette introduction :

« "Nature les a fait sorcières." — C’est le génie propre à la Femme et son tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l’exaltation, elle est Sibylle. Par l’amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière, et fait le sort, du moins endort, trompe les maux [...].

L’unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. »

Avec cet ouvrage étrange, à mi-chemin entre essai et roman, l’auteur de la monumentale Histoire de France (1833-1867), fait paraître une œuvre qui va choquer nombre de ses contemporains. A une époque où la figure de la sorcière n’est guère questionnée par les historiens et reste associée, dans l’imaginaire collectif, au Diable et à la magie noire, l’écrivain de 64 ans va faire d’elle une véritable héroïne.

À la suite de ses ouvrages L’Amour (1858) et La Femme (1859), Michelet conçoit en effet son livre comme un « hymne à la femme », la sorcière étant dépeinte comme l’incarnation même du féminin. Face à elle, un ennemi que l’auteur, dans le style enflammé qui est sa marque de fabrique, désigne à chaque page : l’Église.

Violemment anticlérical, le livre avance en effet l’idée que la sorcière a été, sous l’Ancien Régime et en particulier au Moyen Âge, la victime systématique du pouvoir religieux, ici décrit comme une entité corrompue, baignant dans le fanatisme et l’ignorance. Pour Michelet, l’obscurantisme est du côté du christianisme, non des guérisseuses qui étaient souvent le seul recours médical du peuple. « D’où date la Sorcière ? demande-t-il dans son introduction. Je dis sans hésiter : "des temps du désespoir". Du désespoir profond que fit le monde de l’Église. »  

Un propos qui va profondément diviser les journaux de 1862. En plein Second Empire, et dans un contexte de fortes tensions autour de la question religieuse, La Sorcière suscite à sa parution les invectives de beaucoup – dans la presse conservatrice notamment –, et les louanges (modérées) de quelques autres.

Dans le long article à charge qu’il publie le 30 novembre 1862, Le Figaro n’y va pas par quatre chemins :

« Écrivain longtemps occupé d'un commerce solide, mais désintéressé, il déballe aujourd'hui sa marchandise d'imagination et de caprice, et prodigue lucrativement au public les verroteries de sa pacotille réservée [...].

C'est l'histoire à rebours, selon la grande formule de la sorcellerie, qui prend le contre-pied de tout ce qui existe et nargue la tradition par la parodie. C'est la négation jalouse de tous les bienfaits éducateurs, consolateurs, pacificateurs du christianisme. » 

Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire publie lui aussi un article très critique :

« Voilà donc Dieu à peu près supprimé, la morale effondrée, le Christianisme déclaré une chose odieuse, le clergé une troupe de bandits impurs, et un auteur qui élève sur toutes ces ruines inventées heureusement par lui seul, un Satan en chair et en os, auquel il fait faire les choses les plus surprenantes ; mais que mes lecteurs se rassurent, je ne les initierai pas aux ignobles détails du Sabbat de M. Michelet. »

L’anticléricalisme de Michelet ne passe pas non plus du côté de L’Echo rochelais, qui voit dans son livre « infect » l’étalage d’une « philosophie destructive qui va jusqu’à la négation de Dieu. » Le Journal du Cher estime quant à lui que « M. Michelet a une véritable monomanie ; il rapporte tout à la femme ».

« Partant de cette base, il fait défiler une vingtaine de chapitres sous les yeux du lecteur, et, dans ces chapitres, il accumule toutes les histoires de sorcières qui ont fait quelque bruit dans le monde. Il aurait dû plutôt dire des folles, des malades, des illuminées dont de hardis intrigants ont exploité les maladies morales ou physiques. »

Plus pondérée, La Presse loue sans réserve le « style magique » de Michelet, mais se dit peu convaincu par son entreprise de réhabilitation de la sorcière. 

« Est-il vrai que cette femme à demi folle, pourchassée et invoquée, tour à tour exécrée et bénie, errante sous les grands arbres, dans les marécages, dans les clairières ou la lune s'épanche, au bord des eaux où la plante magique s'épanouit et se mire, ait représenté la science, dans les Âges ténébreux ? [...]. Quelle imprudence que de forcer a choisir entre l'Église et les idées modernes, la civilisation et la vie. De là le livre de M. Michelet, qui répond à des anathèmes par d'autres anathèmes. »

Rares, en fait, sont les journaux à défendre La Sorcière à sa sortie. Le Temps, journal d’inspiration libérale, note sans trop se mouiller :

« Les petits livres de M. Michelet ont, comme sa grande Histoire de France, le privilège d’attirer fortement l’attention au public. La forme littéraire exquise en est goûtée de presque tout le monde. Le fond en est vivement accepté par les uns, vivement controversé par les autres. Il n’en saurait être autrement. M. Michelet est l’avocat ardent d’une cause (et, à notre avis, de la bonne cause). Il y voit clair dans l’histoire à force de passion, comme d’autres à force d’impartial sang-froid. De là les défauts qu’on lui reproche comme les qualités dont on le loue. »

En revanche, plusieurs journaux reproduisent deux lettres admiratives adressées à Michelet par des lecteurs prestigieux. La première est de George Sand, qui lui écrit :

« Monsieur, votre grand esprit sert grandement l’humanité, la cause de Dieu devant l'homme et la cause de l’homme devant Dieu. — Vous êtes la preuve quil a pardonné à l’exécrable Moyen-Age, puisque la race humaine peut encore donner des hommes de cœur et de génie comme vous. Cette lecture de la Sorcière rend malade. L’indignation et l’horreur empêchent de dormir. Mais c’est l’œuvre d’un mâle courage, et vous donnez au monde des hypocrites des leçons dont l'histoire vous tiendra compte. »

La seconde lettre est signée d’un célèbre opposant au Second Empire, qui écrit à Michelet depuis son exil à Guernesey :

« J’achève ce matin même la lecture de la Sorcière, cher et grand philosophe. Je vous remercie d’avoir fait ce beau livre. Vous avez mis là la vérité sous toutes ses formes, dont la plus magnifique peut-être est la pitié. Vous ne vous contentez pas de convaincre, vous émouvez. Ce livre est un de vos grands triomphes [...].

VICTOR HUGO »

Aujourd'hui, sur le strict plan historique, La Sorcière n'est plus considéré comme une étude réellement valide. Le livre comporte de nombreuses erreurs et contre-vérités, lesquelles furent malheureusement souvent reprises par ses successeurs. Michelet s’est beaucoup appuyé sur l’Histoire de l'Inquisition en France d'Étienne-Léon de Lamothe-Langon (1829), qui compilait des récits atroces dont on sait depuis les années 1970 qu’ils furent entièrement forgés par leur auteur. En outre, il est aujourd’hui établi que le phénomène des chasses aux sorcières est bien davantage propre à la Renaissance qu’au Moyen Âge, période tant décriée par Michelet.

Ce dernier n’en fut pas moins un pionnier dans sa façon d’envisager l’histoire des sorcières du point de vue des persécutées. En Europe, on estime à 60 000 le nombre de victimes d’exécutions pour « sorcellerie », des femmes d’origine paysanne dans leur immense majorité. 

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Pour en savoir plus :

« Vies posthumes de Michelet, avec Camille Creyghton », Paroles d'histoire no 169, le 14 décembre 2020

Paule Petitier, Jules Michelet : L'homme histoire, Grasset, 2006

Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie, Tallandier, 1992 (réédition 2009)

Norman Cohn, Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Âge : fantasmes et réalités, Payot, 1982

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